Solidarite irlande

Autre sujet: Les femmes nationalistes irlandaises et l'insurrection de Pâques 1916

La rébellion de 1798 en Irlande et la contribution de l'armée française

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Luttes
Pour la libération
en Irlande

Bernadette Devlin Mc Aliskey

L'Irlande : guerre de religions ou question nationale



L'auteur montre bien que l'Irlande a constitué très tôt une réalité propre. " Pour reprendre la formule du Républicain Patrick Pearse, écrit-il, l'Irlande était bel et bien un pays "libre et gaélique" à la veille des invasions anglo-normandes ", pays qui fut largement et profondément christianisé.

Si, à partir de la conquête du XIIe siècle, avec, à l'époque, la bénédiction du pape qui voulait soumettre une Église gaélique jugée trop indépendante, jusqu'à une date récente, la totale mainmise de la couronne d'Angleterre ne cessa jamais, elle connut bien des difficultés. Elle eut à combattre l'assimilation qui s'opéra entre la population d'origine et ses conquérants anglo-normands. Un peuple aux origines diverses s'est peu à peu forgé dans ce cadre. Ses dirigeants, quelle que fût leur origine, ont cherché à s'émanciper du joug britannique. Cela eut pour conséquence que l'Irlande fut traitée comme une colonie. Cette situation eut pour effet, notamment, que " la population de souche gaélique, mais aussi les Vieux Anglais établis dans l'île depuis les XIIe et XIIIe siècles, en grande partie celtisés, restèrent fidèles au catholicisme qui, face à l'anglicanisme importé par le roi d'Angleterre, apparut comme la vraie religion nationale irlandaise, celle des colonisés. Dés 1569, la révolte des chefs irlandais contre Elisabeth Ière, dans le Munster, se fit au nom de la "défense de l'Irlande et de la Foi", ainsi que le soulèvement des grands comtés ulstériens à la fin du XVIe siècle. La lutte contre l'Angleterre protestante devint œuvre pie pour les catholiques irlandais qui reçurent désormais le soutien de la papauté, ce qui n'avait pas été le cas avant la Réforme. L'envoi dans l'île de missions jésuites et de nonces apostoliques, l'attitude intransigeante du Saint-Siège en Irlande, considérée comme une pièce maîtresse de la Contre-Réforme sur l'échiquier européen et le massacre de milliers de catholiques irlandais par les puritains de Cromwell, en 1649-1650, creusèrent un fossé profond, sur des bases non plus seulement ethniques et nationales, économiques et sociales, mais aussi religieuses. "
L'auteur évoque ensuite la spoliation du sol - possédé jusqu'alors essentiellement par de petits tenanciers catholiques - par l'impérialisme anglais, réalisée dès le début du XVIIIe siècle, et les mesures discriminatoires faisaient des catholiques des sujets de deuxième zone. Les mesures économiques eurent pour conséquences de dresser contre l'Angleterre colonialiste, non seulement les catholiques, mais aussi les colons anglicans et presbytériens, grands propriétaires, négociants et industriels qui contrôlaient l'essentiel de l'activité du pays, durement frappés dans leurs intérêts. C'est cet arrière-plan qui explique que le grand écrivain Jonathan Swift ait pris position en faveur de l'Irlande contre l'Angleterre.
En 1782, si la nation irlandaise se vit octroyer une certaine autonomie, ce fut dans le cadre du Royaume-Uni et cette intégration ne changea rien à la situation agraire : les meilleures terres appartenaient toujours à de grands propriétaires anglais, alors que les catholiques irlandais possédaient moins de dix pour cent du sol. Le mouvement des " Irlandais unis ", bâti sur l'idée d'une fraternisation des différentes composantes d'une nation irlandaise, se constitua avec la Révolution française, engagea l'insurrection avec l'aide de deux expéditions françaises en 1798 qui échouèrent complètement - et l'insurrection contre l'Angleterre fut vaincue et durement réprimée.
Le sentiment national n'était pas mort. On trouvera dans la brochure l'évocation de la figure de David O'Connell et du puissant mouvement dont il fut le dirigeant. On verra comment les protestants irlandais, à partir de là, renoncèrent à toute idée d'autonomie et se regroupèrent contre les " papistes ", malgré une autre tentative en 1848, au moment de la grande vague révolutionnaire qui déferla dans toute l'Europe, pour surmonter les clivages religieux dans le nationalisme irlandais, avec le mouvement " Jeune Irlande ". Mais, se heurtant à la répression sans pitié de l'impérialisme britannique et à l'hostilité du clergé catholique irlandais, le mouvement fut étouffé dans l'œuf. Philippe Besson évoque ensuite les terribles famines des années 1845 à 1849, dues à la maladie de la pomme de terre, essentiel de la nourriture paysanne. Il relate le mouvement des Fenians, la répression dont il fut l'objet, puis aborde la période contemporaine, qui commence à la fin du XIXe siècle, montrant l'importance de la Ligue agraire de Parnell et Michael Davitt : " L'alliance, au sein d'une même organisation, d'un landlord protestant (Parnell), chef du parti nationaliste modéré, avec un fils de tenancier catholique, toujours proche des Fenians, marquait symboliquement la jonction entre l'opposition politique et le mécontentement social en Irlande. "
Les élections de 1885 ont représenté un moment important de l'histoire de l'Irlande contemporaine :
* en soulignant que l'énorme majorité des Irlandais (85 sièges sur 103) étaient favorables à une certaine autonomie, pour le moins, vis-à-vis de l'Angleterre ;
* en obligeant le gouvernement britannique à soumettre au Parlement un projet de Home Rule ;
* en provoquant un véritable choc chez les protestants irlandais, en particulier dans ce qu'ils croyaient être leur bastion ulstérien.
Dès lors se produisit une brutale et outrancière confessionnalisation d'un problème politique, sur des positions très tranchées et schématisées : protestants = unionistes, catholiques = home rulers. L'auteur montre qu'il y eut instrumentalisation par les Britanniques du problème religieux, l'utilisant en particulier pour diviser le prolétariat, entretenant une séparation entre ouvriers britanniques et ouvriers irlandais, ce qui a fixé de graves limites à la lutte de classe en Angleterre même, au point que Marx - dont deux textes fondamentaux sont reproduits dans la brochure - écrivit : " La tâche spéciale du Conseil central à Londres [de l'AIT, la Première Internationale ouvrière] est d'éveiller dans la classe ouvrière anglaise la conscience que l'émancipation nationale de l'Irlande n'est pas pour elle une question abstraite de justice et de philanthropie, mais la première condition de son émancipation sociale. "
L'étude de Philippe Besson aborde ensuite l'insurrection de Pâques 1916 - saluée en particulier par Lénine - avec à sa tête, notamment, James Connolly, pionnier du mouvement ouvrier en Irlande, fondateur du Parti républicain socialiste irlandais. Une répression féroce s'ensuivit, la révolution étant restée cantonnée à Dublin, Connolly, blessé, fut fusillé, assis… On lira le texte de la proclamation de la République qui, à la fois présente un caractère progressiste très affirmé et, en même temps, est placée sous l'invocation du Très-Haut : contradiction qu'on retrouve encore aujourd'hui et que l'histoire permet d'expliquer. C'est un problème évidemment, inutile d'en débattre longuement, mais c'est un de ces héritages lourds d'une histoire particulièrement tourmentée qui, y compris dans sa marche en avant, a charrié inévitablement certaines scories du passé.
Puis c'est la naissance de l'Irlande actuelle, partagée entre l'Ulster britannique et l'Éire indépendante. L'auteur évoque la grande grève de 1920 qui vit, à Limerick, le drapeau rouge flotter tandis qu'un conseil ouvrier administrait la localité ; il analyse, peu après, la place de l'Église en République d'Irlande aujourd'hui, étudie la Constitution de 1937 toujours en vigueur, profondément marquée par l'influence catholique - préambule, rôle de la famille et des femmes, bien commun, culte officiel et délit de blasphème -, un long, passage est consacré à la mainmise de l'Église sur l'école : quatre-vingt treize pour cent du primaire, soixante-quatre pour cent du secondaire, avec subventionnement de l'État à hauteur de 90 % de leur budget ; de même l'Église contrôle-t-elle l'essentiel de la santé et des affaires sociales… Autant dire que la laïcité est, dans ce pays, terra incognita.
En conclusion, ce souhait dicté par la situation actuelle et l'histoire : seule une Irlande libre, unie et séculière pourra apporter une réponse authentique aux problèmes qui assaillent cette île. Au terme d'une démonstration qu'il n'est pas possible de reprendre ici, Philippe Besson écrit : " Ce ne sont pas les problèmes de religion qui justifient la partition de l'Irlande, c'est la partition qui permet de les utiliser comme moyens du maintien de la domination, fondée sur la discrimination et le communautarisme. " Voilà un bon résumé du problème et, en se gardant de toute approche analogique absurde, on peut se dire, en fin de lecture, que bien des questions abordées, surtout dans la période immédiatement contemporaine, se posent aussi dans d'autres pays, même si c'est sous d'autres formes nécessitant des réponses appropriées ; elles se posent y compris là où on pouvait estimer que l'Histoire les avait définitivement réglées… Une brochure à lire.
L'Irlande : guerre de religions ou question nationale ?, Philippe Besson, Libre Pensée du Cantal, Maison des associations, 8 place de la Paix 15000 Aurillac - 30 F.


La rébellion de 1798 en Irlande et la contribution de l'armée française



La Déclaration d'Indépendance américaine de 1776 prouva aux Irlandais qu'un peuple pouvait se libérer de la tyrannie anglaise. La Révolution française de 1789 insuffla un nouveau vent de liberté qui eut de profondes répercussions en Irlande. Sa doctrine de "Liberté, Egalité et Fraternité" inspira directement le mouvement réformiste irlandais mené par les Irlandais Unis. En 1791, année de la parution du pamphlet de l'américain Thomas Paine, Les Droits de l'Homme, défendant les idées de la Révolution française, un groupe de Presbytériens radicaux de Belfast ayant servi dans les Volontaires Irlandais - une armée protestante constituée de 80 000 hommes - formèrent un Club politique : la Société des Irlandais Unis.
Theobald Wolfe Tone, son principal dirigeant, était un jeune avocat protestant du barreau de Dublin, convaincu que la doctrine républicaine française représentait la solution aux malheurs de l'Irlande. Le Club politique se donnait pour objectifs l'émancipation des catholiques, la mise en place de réformes parlementaires et l'indépendance de l'Irlande sous un gouvernement républicain. Theobald Wolfe Tone allait, ainsi, jeter les bases du nationalisme républicain et devenir l'un des pères fondateurs de l'Irlande moderne. Il souhaitait "unir tout le peuple d'Irlande, abolir le souvenir de toutes les dissensions passées, substituer le nom commun d'Irlandais aux dénominations particulières de protestants, catholiques et dissenters (presbytériens)."
Les presbytériens, descendants des Ecossais établis au nord-est de l'île au siècle précédent, partageaient dans une certaine mesure le sort des Irlandais catholiques, car, comme eux, ils ne pouvaient pas jouir pleinement de leurs droits civiques, dont le droit de vote, en raison de leur refus de se convertir à l'anglicanisme. C'est ce qui explique sans doute que beaucoup de presbytériens aient rejoint la Société des Irlandais Unis. Après les presbytériens de classes moyennes, les catholiques commencèrent à venir grossir les rangs de l'organisation, notamment à Dublin où un Club fut créé un mois plus tard.

Lorsque la guerre entre la France et l'Angleterre débuta en 1793, la Société des Irlandais Unis fut déclarée illégale de peur qu'elle ne recherche l'assistance de la France. Sous les coups de la répression, elle se transforma en société secrète et militaire. Son programme modéré, émancipation catholique et réforme parlementaire, fut alors abandonné au profit de la révolution et de l'établissement d'un gouvernement républicain. Theobald Wolfe Tone prit, alors, contact avec le gouvernement français et finit par convaincre les ministres d'organiser une expédition en Irlande. Le commandement en fut confié au Général Hoche. Les moyens accordés furent loin d'être ceux escomptés par les Irlandais Unis, car le Directoire français préféra lancer ses campagnes d'Italie puis d'Egypte plutôt que de concentrer toutes ses forces dans une invasion de l'Irlande. Si cette dernière option avait été choisie, l'avenir de l'Irlande en eut peut-être été changé. La France, quant à elle, aurait eu des bases navales à des centaines de kilomètres des côtes ouest françaises et, ainsi, aurait pu contrôler la principale route maritime vers les Amériques.

 

PREMIERE TENTATIVE

Une flotte française constituée de 15 000 soldats, dont Wolfe Tone, quitta donc la rade de Brest le 15 décembre 1796 mais ne parvint pas à accoster à Bantry Bay (comté de Mayo) sur la côte ouest de l'Irlande, en raison de fortes tempêtes. L'invasion fut donc abandonnée et la flotte repartit pour la France. La répression s'abattit alors sur Irlande. Le 30 mars 1798, la loi martiale fut proclamée à travers tout le pays. Afin de mettre à genoux le mouvement des Irlandais Unis, la méthode du gouvernement anglais consista en l'utilisation de la milice irlandaise catholique réputée pour sa violence, et les "yeomen" (des forces locales servant le gouvernement) dans le but de découvrir des armes rebelles cachées. Ils eurent recours à la torture, aux arrestations et aux incendies de maisons. L'armée anglaise du Général Lake lança une campagne de terreur, brûlant des habitations, massacrant le bétail, torturant et tuant des villageois. Ces atrocités poussèrent les Irlandais Unis à accomplir leur dessein.
Malgré les arrestations de nombreux membres influents du mouvement - dont Lord Edward Fitzgerald, Samuel Neilson, John et Henri Sheares - les dirigeants fixèrent la date de l'insurrection au 24 mai 1798. Des paysans armés de piques, de fourches et de faux, accompagnés de femmes et d'enfants allaient rapidement rejoindre les Irlandais Unis.


Au total, 100 000 Irlandais se soulevèrent contre le gouvernement anglais. En l'espace de quatre mois, 30 000 personnes furent tuées dont, principalement, des paysans, des femmes et des enfants. La rébellion de 1798 fut l'événement le plus tragique et le plus violent de l'histoire irlandaise du XVIIIème siècle. En effet, des atrocités terribles furent commises en représailles par les deux camps, les Irlandais insurgés et l'armée anglaise. Des gens furent torturés, brûlés, tués et des femmes violées.

La rébellion se déroula principalement dans des villes stratégiques occupées par des garnisons anglaises et sur des collines où se regroupaient et campaient les rebelles. Les forces opposées combattaient également sur les routes reliant ces villes. Mieux équipée militairement, l'armée anglaise allait prendre l'avantage lors des combats dans les villes, et inversement, les engagements dans les campagnes allaient avantager les rebelles. A la différence de l'armée anglaise, les officiers de l'armée rebelle, à quelques rares exceptions près, n'étaient pas des militaires de carrière. Beaucoup d'entre eux avaient servi auprès des Volontaires Irlandais mais n'avaient jamais livré de combats. De nombreux vétérans de cette armée ayant été arrêtés avant l'insurrection, de jeunes officiers inexpérimentés durent apprendre l'art militaire sur le terrain. A l'exception des rebelles du comté du Wexford, les insurgés n'allaient guère faire preuve d'habileté tactique, choisissant le plus souvent des attaques frontales meurtrières pour leurs propres troupes.

A Dublin, le premier jour de la rébellion, les Irlandais Unis s'emparèrent des malles-poste, donnant ainsi le signal de l'insurrection. Ceux-ci furent néanmoins rapidement écrasés par les forces anglaises, et virent leur rêve de prendre le contrôle de la capitale disparaître à jamais. Mais alors que les Irlandais Unis de la région de Dublin étaient vaincus, ceux de la province d'Ulster, menés par le presbytérien Henry Joy McCracken, se soulevèrent à leur tour. Le 7 juin, 3000 Irlandais Unis attaquèrent la ville d'Antrim et, le 9 juin, la rébellion, menée par le protestant Henri Munroe, s'étendit au comté de Down. La bataille la plus célèbre d'Ulster fut celle de Ballinahinch au cours de laquelle les rebelles furent néanmoins battus par des forces anglaises amplement supérieures aux leurs. Le gouvernement anglais disposait de 100 000 hommes en Irlande, contre 15 000 Irlandais Unis; aussi les forces étaient-elles très inégales. Armés principalement de piques, équipés de peu d'armes à feu et de seulement quelques canons, face à l'artillerie anglaise et aux charges de cavalerie, les rebelles essuyèrent défaite sur défaite. Dans les mains des rebelles inexpérimentés, les mousquets pris sur les cadavres des soldats de l'infanterie anglaise n'étaient pas d'une grande utilité, trop difficiles, voire impossibles à manier.
La révolte d'Ulster dura moins d'une semaine avant d'être écrasée par l'armée anglaise. Henry McCracken et Henry Munroe furent alors capturés et exécutés par pendaison. Pendant ce temps, dans le sud-est, à Wexford et dans les montagnes du Wicklow, la rébellion prit des proportions beaucoup plus conséquentes. Ainsi, dès le 29 mai, les Irlandais Unis avaient pris le contrôle de la partie nord et centrale de la ville de Wexford. Ils pensaient pouvoir rapidement conquérir les autres villes du comté, ne sachant pas que la rébellion au nord du Leinster avait été écrasée, et qu'aucune autre révolte ne se déclencherait dans les comtés avoisinants. Le foyer de la rébellion resta donc le comté de Wexford lequel s'érigea en république administrée par un Directoire de huit hommes - quatre protestants et quatre catholiques. Edward Roche, l'un des dirigeants des Irlandais Unis de Wexford, lut la proclamation de la république aux Irlandais et justifia leur action au nom de l'indépendance de l'Irlande.
Les insurgés de Wexford remportèrent une série de victoires et prirent les deux plus grandes villes du comté - Enniscorthy et Wexford - mais furent néanmoins incapables d'étendre la rébellion aux comtés les plus proches en raison de leurs défaites à New Ross (5 juin) et à Arklow ( 9 juin). La défaite de New Ross fut un désastre pour les rebelles. Sur les 10 000 hommes engagés au début de la bataille, seuls 3000 survécurent. Lors de l'attaque, à l'est d'Arklow, les rebelles perdirent certains de leurs meilleurs combattants. Sous le commandement du Général Needham, la très grande majorité des 1500 rebelles, n'était, une fois encore, armée que de piques, de fourches et de faux, très peu sachant se servir d'armes à feu. Au cours de la bataille proprement dite, ils perdirent des leaders importants dont le Père Michael Murphy ce qui les poussa finalement à abandonner leur assaut. Plus de 500 rebelles furent tués et des centaines furent blessés. N'ayant pu prendre Arklow, les rebelles restèrent cantonnés au sud-est du comté au lieu de rejoindre la rébellion se déroulant en Ulster. L'échec à Arklow signifiait qu'il leur était désormais impossible de rejoindre Dublin et d'organiser une révolution dans tout le pays. Dans les comtés de Wicklow et de Wexford les maisons, les églises et les commerces furent brûlés par les deux camps. Une fois l'insurrection terminée, il ne restait quasiment plus de maisons encore debout dans l'ouest et le sud du comté de Wicklow.
Le 12 juin, tout espoir de conquérir la ville de New Ross s'était évanoui. Les insurgés commençaient sensiblement à manquer d'armes et de munitions. En Ulster, au cours de la bataille de Ballynahinch, le 13 juin 1798, les rebelles, toujours aussi faiblement armés, avaient été vaincus par les hommes du Général Nugent, et seule une invasion française semblait désormais pouvoir sauver les rebelles du comté de Wexford. Le 16 juin, les renforts anglais, tant attendus, arrivèrent à Dublin, ce qui permit au Général Lake de concentrer ses troupes et de coordonner une attaque sur Wexford, seule ville irlandaise restant encore aux mains des insurgés.
Le 21 juin, les rebelles se replièrent tous à Vinegar Hill, près d'Enniscorthy, afin de livrer bataille aux 10 000 hommes du Général Lake. Bien qu'ayant occupé la colline pendant un mois, les insurgés n'avaient ni fortifié leur position, ni organisé de défense. Malgrè la participation courageuse des femmes au combat, épuisée et à cours de munitions, l'armée rebelle fut finalement contrainte de se retirer de la colline. La cavalerie britannique pourchassa et tua tous ceux qu'elle voyait s'enfuir. Toutefois, la très grande majorité de l'armée rebelle réussit à éviter l'encerclement et à se retirer de Vinegar Hill sans dommage. Le général Lake avait atteint son objectif, capturer Vinegar Hill, mais l'armée ennemie restait, donc, largement intacte. Le gros des troupes insurgées poursuivit le combat pendant un mois dans les montagnes du Wicklow et à l'ouest du comté de Wexford avant d'être finalement contraint de se rendre. Les leaders de la rébellion dans les différents comtés furent tous condamnés à mort et exécutés, pour avoir trahi le gouvernement anglais.
Un mois plus tard, le 22 août 1798, une flotille de trois bateaux français arriva sur la côte ouest irlandaise alors que l'insurrection touchait à sa fin. Environ 1000 militaires chevronnés, conduits par le Général Humbert, accostèrent à Killala dans le comté de Mayo. D'autres expéditions françaises devaient suivre avec des renforts d'hommes et de munitions. Cependant, Hardy, le Général français qui dirigeait l'expédition suivante dut faire face à des problèmes financiers et météorologiques, et ne parvint à gagner les côtes irlandaises, en compagnie de Wolfe Tone, que le 16 septembre. Napper Tandy réussit à accoster avant eux avec ses 400 soldats et une importante cargaison d'armes et de munitions.
Le 22 août, le Général Humbert et ses hommes réussirent à repousser la petite garnison anglaise présente sur place et à s'emparer de la ville de Killala. Le général Humbert déclara à la population qu'ils étaient venus dans le but de libérer l'Irlande du joug anglais. Des centaines d'Irlandais Unis vinrent se joindre à eux et les aidèrent à préparer les opérations à venir en réquisitionnant des provisions au nom du gouvernement provisoire du Connacht. En apprenant l'arrivée des Français, les Commandants anglais Cornwallis et Lake ordonnèrent l'envoi de renforts dans le Connacht. Ne sachant pas si le Général Hardy avait accosté et croyant que la meilleure défense était l'attaque, le Général Humbert et ses hommes se lancèrent à l'assaut de la position anglaise de Ballina, à quelques kilomètres de Killala. Ils parvinrent, le 27 août, à prendre la ville de Castlebar aux mains des Anglais et à s'emparer d'armes, de munitions et de pièces d'artillerie. Cette victoire impressionnante permettait au Général Humbert de contrôler la moitié du comté de Mayo et une importante partie des côtes ouest de l'Irlande.
Des Irlandais Unis de tous les comtés continuèrent à venir grossir les rangs de l'armée française. La république fut proclamée le 31 août et John Moore élu président. Mais les généraux anglais renforcèrent leurs garnisons dans le comté et se préparèrent à attaquer Castlebar. Sans aucune force d'opposition, la ville fut très facilement reprise par les Anglais. En effet, se sentant menacés, le Général Humbert et 1000 Irlandais Unis avaient quitté Castlebar précipitemment le 4 septembre, et se dirigeaient rapidement vers le comté de Sligo dans le but de rejoindre l'Ulster. Sur leur route, ils durent livrer bataille au Général Lake qui les talonnait. Mais, sans aucune nouvelle des renforts français tant attendus, les chances de succès de l'expédition française diminuèrent de plus en plus. Le Général Humbert conduisit ses troupes à Ballintra et traversa le fleuve Shannon.
Les Français et les Irlandais Unis s'opposèrent à l'armée anglaise sur une petite colline à Ballinamuck, entre Cloon et Granard, dans le comté de Longford. Là, ils furent très rapidement vaincus, le 8 septembre 1798. Les Français opposèrent un semblant de résistance, pour la forme, alors que les Irlandais Unis se battirent courageusement. Le Général français et ses hommes, démotivés face à l'importance des forces anglaises, se rendirent très rapidement, laissant les Irlandais se faire massacrer. C'est ainsi qu'au total plus de 500 Irlandais Unis furent tués, sabrés par la cavalerie ou mitraillés dans les tourbières. Toutefois un millier parvint à s'enfuir. Seulement 20 soldats anglais périrent, les pertes françaises étant, quant à elles, extrèmement faibles. Tandis que les Français étaient traités comme des prisonniers de guerre et renvoyés en France par le premier bateau, les Irlandais furent, pour la plupart, exécutés par balle ou par pendaison. Lors de cette expédition en Irlande le nombre de morts français s'éleva à 22 et le nombre de blessés à 14 !
Deux semaines après leur victoire à Ballinamuck, les Anglais reprirent Killala, laissant plusieurs centaines de rebelles morts. La république du Connacht n'existait plus. John Moore, son président, fit partie de ceux qui furent jugés hâtivement et pendus. Une semaine plus tard, donc le 16 septembre, l'expédition de renfort, forte de 3000 hommes conduits par le Général Hardy, accompagné de Wolfe Tone, accosta dans la baie de Rutland (Donegal). La flotille tomba sur l'escadre anglaise et dut se rendre. Wolfe Tone fut reconnu, arrêté et conduit à Dublin. Traduit en cour martiale le 10 novembre, il revendiqua ses actes et réclama, par égard pour son uniforme de chef de Brigade de l'armée française, d'être fusillé comme un soldat et non pendu comme un malfaiteur. Ses juges le condamnèrent, néanmoins, à la pendaison. Mais, refusant la corde infâme, il se trancha la gorge dans sa cellule et agonisa pendant une semaine avant de mourir, le 19 novembre 1798. Sa mort marqua la fin définitive de l'insurrection de 1798.
Il est impossible de connaître le nombre réel d'Irlandais Unis tués lors de cette rébellion, puisque le premier recensement en Irlande n'eut lieu qu'en 1821. Cependant, on estime qu'entre 50 000 et 60 000 Irlandais périrent. La conséquence politique immédiate de ce conflit fut l'abolition du Parlement irlandais en 1801, alors que son indépendance législative était acquise depuis 1782. Désormais, le sort des Irlandais dépendait des pleins pouvoirs du Parlement de Londres. L'île était rattachée à la Grande Bretagne par l'Acte d'Union, lequel donna naissance au Royaume Uni.
Les années 1790 venaient de prouver qu'en Irlande la société était divisée en trois catégories : anglicans, dissenters (presbytériens) et catholiques, respectivement des citoyens de première, de seconde et de troisième classe. Paradoxalement, en 1798, les nationalistes irlandais avaient endossé le républicanisme des presbytériens radicaux de Belfast. La communauté protestante - essentiellement au travers des presbytériens - et la communauté catholique avaient, alors, montré leur solidarité face à leurs ennemis anglais. Mais cette union allait disparaître au dix-neuvième siècle, et seuls les catholiques allaient revendiquer les idées républicaines de Wolfe Tone. Presbytériens et anglicans allaient finalement s'unir face à la menace du catholicisme. Les protestants républicains allaient en quelques années devenir unionistes et défendre tous liens avec la Grande Bretagne protestante.

Le 3 juillet 1998, le Premier Ministre irlandais, Bertie Ahern a déclaré, quant à lui, lors de la commémoration de la rébellion de 1798, que l'indépendance nationale représentait un idéal noble, insistant, lui aussi, sur la remarquable contribution des presbytériens. Selon Bertie Ahern, les principes démocratiques des Irlandais Unis - pluralisme, non-sectarisme, libertés civiques et religieuses - ont toujours été et demeurent un exemple à suivre pour les années à venir.
Gerry Adams, lors de son discours à Vinegar Hill en février 1998, a déclaré que son mouvement se réclamait de la doctrine républicaine de Theobald Wolfe Tone, et a souhaité voir l'union des catholiques, des protestants et des dissenters dans une Irlande indépendante, libérée de tous liens avec la Grande Bretagne. Il a ainsi rendu hommage aux presbytériens qui se sont battus en Ulster en 1798 et a regretté que le chemin de ces deux communautés se soit ensuite séparé. Il a affirmé être convaincu que l'Irlande serait, un jour, réunifiée.

Sophie Lefebvre

-Sarrazin, J., Jobit, J.-L, Fontaine L.-O, La Descente des Français en Irlande-1798-, Paris: La Vouivre, 1998.
-Poirteir, Cathal, The Great Irish Rebellion of 1798, Dublin: Mercier Press, 1998.
-Folley, Terence (ed.), Eyewitness to 1798, Dublin: Mercier Press, 1996.
-Furlong, Nicholas, Keogh Daire, Mighty Wave: The 1798 Rebellion in Wexford, Dublin: Four Courts Press.
-Bartlett T.(ed.), Life of Theobald Wolfe Tone, Dublin: Liliput Press, 1998.


Les femmes nationalistes irlandaises et l'insurrection de Pâques 1916



Quelques années avant la première guerre mondiale, les unionistes irlandais se rendirent compte que l'autonomie irlandaise (Home Rule) était imminente. Ils décidèrent de faire tout ce qui était en leur pouvoir pour s'y opposer, et ainsi maintenir l'union entre l'Irlande et la Grande Bretagne. En 1912, une organisation militaire unioniste, les Volontaires d'Ulster (Ulster Volunteers) fut donc mise en place, et plus de 200 000 unionistes s'engagèrent formellement à contrer une possible autonomie en signant un Covenant ("Solemn League and Covenant"). En réaction, les nationalistes irlandais créèrent leur propre organisation militaire, les Volontaires Irlandais (Irish Volunteers) en Novembre 1913. Le 2 avril 1914, Cumann na mBan (le Conseil des Femmes Irlandaises), l'organisation féminine dépendant des Volontaires Irlandais, fut officiellement formée. En mai, un autre groupe nationaliste féminin, les Filles d'Erin (Inghinidhe na hEireann) , s'unit à Cumann na mBan, tout en formant, néanmoins, une branche distincte. Le retard pris dans la mise en vigueur de l'autonomie irlandaise, à cause de la guerre, apporta beaucoup de désillusions aux républicains irlandais, et les persuada de répandre leurs idées révolutionnaires au sein des organisations nationalistes. En raison de l'influence d'une organisation républicaine radicale, appelée la Fraternité Républicaine Irlandaise (Irish Republican Brotherhood), les Volontaires Irlandais décidèrent de lancer une insurrection dans la capitale irlandaise.

La tâche principale des femmes de Cumann na mBan consista, tout d'abord, à récolter des fonds dans le but d'armer les Volontaires Irlandais, puis de leur apporter les secours d'urgence lors de l'insurrection. Le rôle de cette nouvelle organisation suscita une forte polémique parmi les femmes nationalistes car, contrairement aux Filles d'Erin, les femmes de Cumann na mBan n'étaient pas indépendantes, ni politiquement, ni économiquement, et servaient d'auxiliaires aux Volontaires Irlandais. C'est pourquoi, certaines femmes nationalistes, telles que Constance Markievicz, une riche Comtesse issue de l'aristocratie protestante, et Helena Moloney, une actrice célèbre du théâtre de l'Abbey de Dublin, préférèrent combattre au sein de l'Armée des Citoyens (Irish Citizen Army) , créée par James Connolly, le leader socialiste de l'époque, partisan de l'égalité entre les hommes et les femmes.
Les femmes de Cumman na mBan étaient toutes irlandaises de naissance ou de descendance comme le préconisait leur Constitution. La plupart venaient de familles nationalistes et leur mari ou leur(s) frère(s) avaient rejoint les Volontaires Irlandais. En plus de leurs activités militaires, telles que les Transmissions ou le tir (pour seulement certaines branches), des activités éducatives, sociales et économiques, furent instituées. Les membres assistaient à des cours de gaélique, d'histoire et de danses irlandaises afin de défendre et de perpétuer la culture irlandaise. En outre, pour soutenir l'économie irlandaise, ces femmes ne portaient que des vêtements fabriqués dans leur pays. Des bals folkloriques (ceilidhs), des concerts et des tableaux vivants relatant le passé héroïque irlandais, furent également organisés dans le but de récolter des fonds pour les Volontaires Irlandais.

A la fin de 1914, près de 70 branches de Cummann na mBan étaient réparties sur tout le territoire irlandais et même quelques-unes en Angleterre. Grâce aux fonds récoltés, des armes et des munitions furent achetées en Allemagne et amenées par bateaux à Howth, près de Dublin, le 26 juillet 1914. Molly Childers et Mary Spring Rice, deux femmes de Cumann na mBan, participèrent à cette opération délicate. Les armes et les munitions furent ensuite cachées dans la campagne irlandaise. A Dublin, durant l'hiver précédent l'insurrection, les femmes de Cumann na mBan confectionnèrent des vêtements et préparèrent des trousses de secours pour les Volontaires. Seules, quelques femmes au sein de Cumann na mBan, principalement les femmes des leaders, furent informées de la date choisie pour la rébellion.
Mais l'insurrection de Pâques 1916, organisée par l'Armée des Citoyens et les Volontaires Irlandais, fut vouée à l'échec dès le début. En effet, le projet était connu par le Gouvernement Britannique, depuis l'arrestation de Roger Casement, un Volontaire Irlandais chargé de rapporter d'Allemagne, par bateau, les armes destinées à l'insurrection. Par conséquent, Eoin Mac Neill, le leader des Volontaires, donna l'ordre d'annuler le soulèvement; mais l'autre moitié de l'organisation, environ 1 500 hommes, décida de poursuivre le plan prévu. Plus de 200 femmes nationalistes furent alors mobilisées. Le lundi de Pâques 24 avril 1916, des membres des Volontaires Irlandais et de l'Armée des Citoyens, regroupés sous le nom d'Armée Républicaine Irlandaise, prirent d'assaut les bâtiments stratégiques de Dublin, dont la Grande Poste, et proclamèrent l'avènement de la République Irlandaise.
Environ 90 femmes participèrent activement à cette insurrection; 60 d'entre elles provenaient de Cumann na mBan, les autres de l'Armée des Citoyens. Le rôle des femmes de Cumann na mBan consista principalement à soigner les blessés, à faire la cuisine et à porter des messages d'une section à une autre. Contrairement aux femmes de l'Armée des Citoyens, elles n'étaient pas supposées prendre directement part au combat, aussi n'étaient-elles autorisées à porter des revolvers que pour se défendre. Elles ne bénéficiaient pas d'un statut égal aux hommes dans la mesure où elles furent essentiellement cantonnées dans des tâches domestiques. Toutefois, des tâches stratégiques leur furent assignées. Elles furent notamment chargées de réunir les armes et les munitions cachées dans la capitale, puis de les répartir dans les différents postes et commandements.
En portant leurs messages, le plus souvent à bicyclette, elles jouèrent un rôle stratégique essentiel lors du soulèvement. Les femmes étaient plus aptes à livrer des messages car elles passaient plus facilement inaperçues, et ne représentaient pas des cibles pour l'armée britannique. Elles permirent ainsi d'informer tous les Volontaires de l'évolution des opérations et de coordonner leurs actions. Parfois, elles transportaient également des armes et des vivres, car les insurgés subissaient de gros problèmes d'approvisionnement.
Des missions dangereuses et cruciales leur furent confiées. Par exemple, sur l'ordre de Tom Clarke, un des leaders, Leslie Price transporta des munitions et des messages, toutes les nuits, du quartier général de la Poste Centrale à l'avant-poste dirigé par Ned Daly au Capuchain Hall dans Church Street, et leur permit, ainsi, de coordonner leurs opérations. Julia Grenan porta des messages de James Connolly jusqu'à Dundalk. Elle remit, notamment, un message aux Commandants des forces armées britanniques dans lequel Patrick Pearse, l'un des principaux leaders des Volontaires, les menaçait de prendre des otages s'ils détruisaient, à nouveau, une de leurs infirmeries de fortune portant l'emblème de la Croix Rouge. Margaret Skinnider risqua également sa vie en livrant des messages des insurgés du jardin public de St Stephen's Green à destination de ceux de la Grande Poste. Enfin, Elizabeth O'Farrell fut chargée par Patrick Pearse de remettre l'acte de reddition au Général Lowe.

En fait, Eamonn de Valera, le futur Président de l'Irlande, fut le seul Commandant irlandais à refuser l'aide des femmes de Cumann na mBan qu'il considérait comme étant sans doute trop gênantes, voire incompétentes. Sa garnison installée dans les bâtiments des filatures Boland (Boland's Mills), fut la seule à ne recevoir l'affectation d'aucune femme. Certaines des femmes, ayant tenté leur chance auprès de De Valera, s'occupèrent finalement des blessés et de la cuisine auprès de Thomas Mac Donagh, un autre leader de la rébellion dirigeant la garnison installée dans l'usine Jacob (Jacob's Factory). Quant aux femmes de l'Armée des Citoyens, elles occupèrent une place de premier plan auprès des combattants.
A l'opposé des Volontaires Irlandais, l'Armée des Citoyens autorisait l'adhésion des femmes car ses membres revendiquaient le principe d'égalité des droits et des chances pour tous les Irlandais - y compris les femmes - figurant dans la Proclamation de la République Irlandaise . Ce principe était novateur, et, par là-même, révolutionnaire. En effet, aucun autre pays ne l'avait encore adopté. Les femmes de l'Armée des Citoyens étaient également autorisées à porter des armes et à combattre. Néanmoins, la majorité de ces femmes fit partie du corps d'ambulance que certains membres masculins ont ensuite nommé, "la section des femmes". Ses membres féminins les plus influents provenaient principalement de la classe moyenne, comme Nellie Gifford, Madeleine ffrench-Mullen, Kathleen Lynn, alors que la base féminine était principalement constituée de jeunes ouvrières, renvoyées de l'usine Jacob, pour leur adhésion à un syndicat.
Constance Markievicz fut la seule à faire partie à la fois de l'Armée des Citoyens et de Cumann na mBan. Etant en désaccord avec le rôle d'auxiliaire des femmes de Cummann na mBan, elle choisit de combattre, en tant que tireuse d'élite, auprès des membres de l'Armée des Citoyens, dans le jardin public de St Stephen's Green à Dublin, où elle fut promue Commandant en Second. Quatorze autres femmes combattirent comme elle l'arme au point, dont Margaret Skinnider. Cette dernière mena une escouade chargée de lancer une bombe contre le Shelbourne Hotel, alors occupé par des soldats britanniques. Elle fut grièvement blessée lors de cette opération mais, en fait, la seule femme à subir ce sort. Sous le commandement de Sean Connolly, Helena Moloney, un autre membre de l'Armée des Citoyens, participa activement avec huit de ses consœurs à l'assaut contre le château de Dublin. Quand Sean Connolly mourut, elles furent contraintes de se rendre, et furent emprisonnées à la prison de Kilmainham comme les autres leaders de la rébellion. Cependant, la grande majorité des femmes de l'Armée des Citoyens occupait une fonction médicale.
Certaines se distinguèrent, et devinrent un exemple pour l'ensemble des femmes nationalistes. Madeleine ffrench-Mullen, responsable du poste de secours situé dans le pavillon de St Stephen's Green, s'occupa des blessés avec l'aide de quatre autres femmes de Cumann na mBan. Avec Constance Markievicz, le docteur Kathleen Lynn, fut la seule femme à occuper le rang de Capitaine au sein du bataillon retranché dans le collège royal des Chirurgiens (College of Surgeons). Au tout début de l'insurrection, elle parcourut les rues de Dublin, avec Constance Markievicz, afin de livrer du matériel médical aux différents postes. Chargée de donner des cours de secourisme à tous les membres de l'Armée des Citoyens, le docteur Kathleen Lynn joua un rôle essentiel au sein de cette milice ouvrière.
Toutefois, même si, contrairement aux femmes de l'Armée des Citoyens, les femmes de Cummann na mBan n'étaient pas sur le devant de la scène, leur rôle fut tout autant crucial. Chacun sait l'importance que requiert l'approvisionnement des troupes. De plus, grâce à leur dévouement, ces femmes sauvèrent des vies et réussirent à maintenir le moral des insurgés jusqu'à la reddition. Au total 34 d'entre elles remplirent des fonctions diverses dans la Grande Poste, dont Louise Gavan Duffy, Desmond FitzGerald et Rose Ann Murphy qui se chargèrent de nourrir les Volontaires. Certaines, comme Nellie Gifford à St Stephen's Green distribuèrent des repas aux différents avant-postes sous les tirs des soldats britanniques. Beaucoup risquèrent ainsi leur vie en ravitaillant les insurgés. En effet, la nourriture représenta un problème majeur lors de cette insurrection, car elle fit défaut dans presque tous les postes avancés et les commandements.
Le vendredi suivant, pressentant une reddition immédiate, les dirigeants de l'insurrection demandèrent aux femmes présentes dans la Grande Poste de partir afin d'éviter leur arrestation. Sur les 31 femmes, seulement trois d'entre elles - Winifred Carney, la secrétaire de James Connolly, Elizabeth O'Farrell et Julia Grenan - restèrent jusqu'à la reddition. Avant le départ des femmes de Cumann na mBan, Patrick Pearse ne manqua pas de saluer leur courage et leur dévouement. Enfin, elles furent chargées d'emmener les blessés à l'hôpital Jervis Street, puis de remettre des messages aux familles des Volontaires. Le nombre croissant de civils tués par l'armée britannique finit de convaincre les rebelles de mettre un terme à leur soulèvement.
Elizabeth O'Farrell servit d'intermédiaire entre les insurgés et le commandement britannique au cours de la reddition. Elle fut conduite à Four Courts (le palais de justice de Dublin) par le Commandant britannique Wheeler afin de remettre l'ordre de reddition à Edward Daly, puis à Constance Markievicz et au Commandant Mallin à St Stephen's Green. Ces derniers ne comprirent tout d'abord pas cet ordre, étant eux-mêmes déterminés à tenir jusqu'au bout. Néanmoins, ils finirent par l'accepter car il était signé de la main de leur dirigeant, James Connolly. Elizabeth O'Farrell fut ensuite conduite auprès d'Eamonn De Valera, de Thomas MacDonagh et d'Eamonn Ceannt. A la distillerie Marrowbone Lane, toutes les femmes nationalistes, sous le commandement d'Eamonn Ceannt, se rendirent avec les hommes et restèrent à la prison de Kilmainham à Dublin pendant une semaine.
La plupart des femmes nationalistes emprisonnées furent libérées le 9 mai. Seulement cinq femmes de l'Armée des Citoyens, dont Constance Markievicz, Helena Moloney et Kathleen Lynn, furent emprisonnées plus longuement à Kilmainham, puis internées à la prison d'Aylesbury en Angleterre. A Kilmainham, elles entendirent les exécutions des 16 dirigeants de l'insurrection. Environ 1 800 insurgés furent également enfermés dans cette prison. En tant que femme, Constance Markievicz échappa à la peine de mort. Condamnée à un an et deux mois de prison, elle fut la dernière personne à être libérée.
A sa libération, en juin 1917, elle fut accueillie en héroïne nationale par une foule en liesse. La population avait été choquée par les exécutions et s'était rendu compte que la cause irlandaise n'avait pas disparu. Au contraire, l'indépendance irlandaise semblait redevenir un noble dessein digne de sacrifices humains. Constance Markievicz fut la seule femme irlandaise à être unanimement saluée par le peuple irlandais. Son expérience carcérale la poussa à lutter toute sa vie contre les conditions de détention déplorables des prisonniers politiques. En 1918, alors qu'elle était détenue à la prison d'Halloway, elle fut la première femme irlandaise élue ministre à une élection parlementaire en Grande Bretagne et en Irlande. A l'instar des autres ministres appartenant au Sinn Fein, elle refusa de siéger au Parlement de Westminster, et, en tant que ministre du Travail, fit partie du premier Parlement républicain irlandais (Dail Eireann), alors clandestin et dirigé par Eamonn De Valera.
Cumann na mBan reprit ses activités après l'insurrection et se chargea principalement de collecter des fonds pour venir en aide aux prisonniers et à leur famille. Ses membres allaient à nouveau jouer un rôle essentiel lors de la Guerre d'Indépendance puis de la Guerre Civile. Pendant l'insurrection de Pâques 1916, les femmes nationalistes apportèrent donc une aide précieuse et déterminante aux insurgés. En effet, sans elles, l'insurrection n'aurait sans doute pas duré près d'une semaine. Néanmoins, leur courage et leur dévouement ont été passés sous silence par les historiens irlandais pendant plus de 70 ans. Mais grâce aux travaux récents d'historiennes irlandaises, il est désormais possible d'avoir connaissance de leur combat pour l'indépendance. Il est temps que les historiens prennent en considération la contribution des femmes au sein du mouvement nationaliste, et restaurent leur place dans les livres d'histoire.

Sophie Lefebvre
Bibliographie sélective:

- Ruth, Taillon, When History was made, The Women of 1916, Belfast: Beyond the Pale Publications, 1996, 130p.
-Margaret, Ward, In their Own Voice, Women and Irish Nationalism, Dublin: Attic Press, 1995, 176p.
-Anne, Haverty, Constance Markievicz, Irish Revolutionary, London: Pandora, 1988, 250p.
-Anne Pons, Constance ou l'Irlande, Une biographie de la comtesse Markievicz, Paris: Nil Editions, 1997, 298p.
-Roger Faligot, James Connolly et le mouvement révolutionnaire irlandais, Rennes: Terres de Brume Editions, 1997, 319p.
(En photo: Constance Markievicz)

 

Avec l'entrée en guerre de la Grande Bretagne en 1914, le mouvement des Volontaires Irlandais se scinda en deux. La majorité conduite par le parlementaire, John Redmond offra ses services à la Grande Bretagne et alla combattre les Allemands. Ils prirent le nom de Volontaires Nationaux (National Volunteers). Les autres gardèrent le nom de Volontaires Irlandais et furent officiellement dirigés par Eoin MacNeill, le fondateur du mouvement.
Inghinidhe na hEireann fut la première organisation féminine nationaliste créée en 1900 par Maud Gonne, une des figures nationalistes les plus importantes de l'époque. Cette organisation fut directement impliquée dans le mouvement culturel irlandais (Gaelic Revival) dont le but était de remettre au goût du jour la langue et la culture gaéliques.

- En 1913, durant les grèves de Dublin , l'Armée des Citoyens avait été créée pour protéger physiquement les travailleurs contre les gangs des patrons.
- Elle fut proclamée sur les marches de la Grande Poste par Patrick Pearse, un de ses signataires.
- En 1918, le droit de vote à une élection parlementaire en Grande Bretagne et en Irlande, ne fut accordé qu'aux femmes de plus de trente ans.
- Droit de vote à une élection parlementaire en Grande Bretagne et en Irlande, ne fut accordé qu'aux femmes de plus de trente ans.


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