Historique : L'eau, source de vie ...


Partout ...

     Composant primordial au même titre que la terre, l'air et le feu, l'eau comme le disaient déjà les Anciens dans l'Antiquité, est le commencement de la vie et le génie tutélaire de la cité. Ainsi, l'origine de toute agglomération humaine d'une quelconque importance est une source, une rivière, un ruisseau ou plus généralement un fleuve comme le prouve l'implantation des grandes métropoles à travers le monde : Rome, Berlin, Londres, Moscou ou Prague en sont d'éclatants exemples. Paris n'échappe pas à cette règle. L'eau y est si importante et le pouvoir de ceux chargés de son transport et de sa distribution si puissant, que, depuis le Moyen-Age, les armoiries (un navire) et la devise ("Fluctuat nec mergitur" : "Il est battu par les flots mais ne sombre pas") de la capitale de la France sont celles des anciens marchands de l'Eau de la ville. Le Chef de ces derniers, recruté parmi les riches bourgeois qui se partageaient les charges municipales, devint en effet à plusieurs reprises maire de la capitale sous le nom de prévôt des marchands.

     Les principales agglomérations sont nées sur les berges de voies d'eau généralement navigables car ces dernières sont un facteur de développement interne et externe : usage domestique (consommation et hygiène), usage artisanal et industriel, évacuation des déchets et de eaux usées, moyen de transport pour les hommes et les marchandises mais aussi lien d'échange des idées et des capitaux. Chez les Mayas, chez les Gaulois, dans l'imagerie biblique, dans la religion chrétienne ou pour l'Islam, l'eau et sa source sont d'une importance majeure. L'eau purifie ceux qu'elle touche et permet à la voie de se poursuivre (le baptême se fait d'ailleurs avec de l'eau car il symbolise une renaissance).

     L'eau conditionne l'existence des êtres vivants car elle est le constituant essentiel de leur organisme et de leur alimentation. Son exploitation et sa distribution ont toujours été l'un des principaux soucis des hommes qui, aujourd'hui, parce qu'ils sont parfaite domestication, en arrivent trop souvent à déprécier son importance vitale. Dans nos sociétés contemporaines, elle a été banalisée par des systèmes d'approvisionnement, modernes, pratiques, rapides et relativement peu onéreux et est (malheureusement) devenue un produit de consommation courante de peu de valeur. Seules les coupures sont là pour nous rappeler combien son absence est embarrassante. Les commodités d'usage ont amené une dilapidation de cette richesse et, ce n'est que depuis quelques temps que, dans le cadre du phénomène écologique et de la prise de conscience internationale de l'exploitation inconsidérée des ressources naturelles, que scientifiques, hommes politiques et industriels en appellent à un changement des habitudes pour non seulement limiter les pollutions (détergents, pesticides, métaux lourds, etc. ...) et freiner une consommation sans cesse croissante.

Depuis toujours ...

     En France , sa présence dans la toponymie reflète son importance : plus de 140 communes comportent le nom "fontaine", sans compter les Fontenay et autres dérivés. A Paris même, une dizaine de rues évoquent les anciennes fontaines, châteaux d'eau, sources ou réservoirs :
  • Rue de la fontaine-à-Mulard (13ème arrondissement)
  • Rue de la fontaine-au-roi (11ème arrondissement)
  • Rue de la fontaine-du-but (18ème arrondissement)
  • Rue de la fontaine-du-Temple (3ème arrondissement)
  • Rue des eaux (16ème arrondissement)

         Le langage lui-même y fait référence : "Il ne faut jamais dire fontaine je ne boirai pas de ton eau" ou "Pleurer comme une fontaine", c'est-à-dire avec des larmes intarisables ou la célèbre "Fontaine de Jouvence" dont leaux avaient paraî-il le pouvoir de rajeunir..

    Aux sources naturelles vinrent s'ajouter des adductions artificielles qui ne prirent de l'ampleur qu'à partir du siècle avec le roi Philippe II Auguste (1180-1223) qui estima que les fontaines appartiendraient désormais au domaine public alors qu'elles étaient jusqu'alors souvent réservées à des couvents ou des monastères.Le monarque créa les deux premières fontaines publiques de Paris (celle des Halles et celle des Innocents) tandis que ses successeurs érigèrent la fontaine Maubuée. Bien évidemment, il n'était encore nullement question de s'en servir comme prétexte à un décor sculpté. Ce sont les deux reines que la France a empruntées à la dynastie des Médicis qui lancèrent la mode du décor ornemental pour les fontaines dont la construction fut poursuivie aux XVIIème et XVIIIème siècles, notamment par Louis XIV.


         En 1789, un Parisien ne dispose en moyenne que d'un litre d'eau par jour ... Bonaparte, soucieux de soigner sa popularité envers les habitants de la capitale, demanda un jour quel cadeau ferait le plus plaisir aux Parisiens, le préfet Chaptal lui répondit : "Donnez-leur de l'eau, Sire !". L'Empereur s'empressa donc d'apporter sa pierre en améliorant le réseau d'alimentation par la construction du canal de l'Ourcq et pourvut Paris de nouvelles fontaines, édifices utilitaires consacrés à la glorification du nouveau régime et destinés à rallier la population : fontaines du Regard, du Fellah, de la Charité ou de Sainte Geneviève pour ne citer que les plus célèbres. La Restauration et le Second Empire continuèrent sur la lancée avec une nette tendance pour le monumental comme le montrent les fontaines de la Concorde et de Louvois. Néanmoins, cette époque fut tout de même des plus fastes puisque plus de 80 fontaines virent le jour dans la capitale. La construction des aqueducs de la Dhuys et de la Vanne allait quant à elle permettre d'apporter l'eau directement chez les Parisiens à partir des années 1870-75 pour les plus privilégiés.

         D'ailleurs, si vous êtes un tant soit peu curieux, vous pourrez lire, à l'entrée des hôtels meublés du début du siècle, la plaque rituelle : "Eau et gaz à tous les étages". En 1884, 64% des foyers parisiens étaient raccordés et la consommation quotidienne par habitant dépassait les 50 litres. En 1914, elle atteindrait les 100 litres par jour.


    Qu'en ont dit les plus grands ?

    - Paul VALERY écrit dans ses "Louanges de l'eau" : j'adore l'eau.
    - Le petit prince d'Antoine de SAINT-EXUPERY dit lui-même : "Moi, si j'avais 53 minutes à dépenser, je marcherais tout doucement vers une fontaine".
    - Parce que l'eau est l'origine de la vie, Paul CLAUDEL a fait ses vers :
    "L'eau
    Toujours s'en vient retrouver l'eau
    Composant une goutte unique"

    Il est vrai qu'à la différence des eaux que l'on peut qualifier de naturelles comme les océans, mers, fleuves, pluies, lacs ou autre, l'eau des sources est singulière car c'est une eau construite, voulue, canalisée et domestiquée pour nos besoins. Dans son ouvrage "L'eau et les rêves", le philosophe français Gaston BACHELARD nous fait parfaitement comprendre ces liens très étroits qui existent entre elle et nous à travers l'ensemble des visages qu'elle peut prendre : maternelle, maîtresse, consolatrice, douce ou violente, profonde, dormante ou agitée, ...

    Qu'en est-il aujourd'hui ?

         Malgré ces multiplications, le siècle dernier est encore celui de la pénurie. Les populations se ravitaillaient aux quelques dizaines de fontaines installées dans les différents quartiers, et pour bon nombre de Parisiennes, chaque jour était celui de la corvée d'eau, même si cette peine était adoucie par l'occasion de rencontrer des voisines et amies. Soulignons d'ailleurs ici le rôle de la fontaine qui, par le passage obligé qu'elle impose à la ménagère, prend rapidement l'allure d'un lieu de rassemblement et de convivialité, et même parfois d'un véritable centre d'animation.

         L'installation progressive d'un réseau de distribution dans les appartements a certes considérablement contribué à améliorer le confort des citadins, mais elle a causé un tort important au rôle relationnel que jouaient les fontaines de quartiers. Ainsi, à la fin des années 20, la consommation sur la voie publique a quasiment disparu du fait de la généralisation de l'eau courante. Georges Montorgueil, qui écrivit en 1928 "Les eaux et fontaines de Paris" se plaint de l'ingratitude des Parisiens, se rappelant avec nostalgie du temps où les fontaines étaient "flattées, honorées et quasiment divinisées" parce que déversant un liquide rare et donc précieux. On peut donc dire en quelque sorte que le progrès a anéanti les liens de communication des collectivités en détruisant les noeuds de passage obligatoires de la vie quotidienne en nous apportant une abondance qui nous paraît aujourd'hui naturelle alors qu'elle est le résultat d'une infrastructure des plus complexes et un acquis de moins d'un siècle. La prodigalité de l'eau docile à notre désir nous a fait oublier "le temps de la soif" qui n'est pourtant pas si lointain ...


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