Création des fontaines Wallace

     
  • Conception et financement

         Si aujourd'hui le design et le fonctionnalisme ont majoritairement imposé une esthétique qui a détourné le mobilier urbain d'une quelconque autre fonction autre qu'utilitaire, Richard Wallace voulait que ses fontaines soient belles. A ce titre, il dessina lui-même les modèles de ses "fontaines à boire" en suivant des règles extrêmement précises qui assurent une bonne insertion de l'objet dans son environnement, à savoir :
    - l'échelle : la dimension doit être bien proportionnée pour que la fontaine soit bien visible sans écraser le paysage.
    - la forme : conçue d'abord pour permettre un accès aisé, elle devait toutefois être jolie.
    - le prix unitaire se devait d'être abordable pour en autorise la fabrication à des dizaines d'exemplaires.
    - le matériau, devait être résistant, facile à travailler et commode d'entretien.
    - la couleur et la situation étaient quant à elles moins déterminantes car elles seraient décidées ultérieurement par la mairie.

         Quoique toujours influencé par les exemples qu'il avait vus outre-Manche, notre philanthrope esquissa deux modèles tout à fait originaux. Dans un compromis entre Antiquité et Renaissance, apparut harmonieusement le symbole conventionnel de la femme avec des effets d'eau réduits à leur minimum.

         Le premier ensemble, le plus courant, était placé isolément sur les trottoirs. Mesurant presque trois mètres afin que le passant puisse l'apercevoir d'une bonne distance, l'eau y est distribuée à environ 1,30 mètre du sol dans l'espace compris entre quatre statuettes féminines opposées deux à deux, dos à dos et symbolisant la Simplicité, la Bonté, la Sobriété et la Charité. Tel est le dessin des fontaines "grand-modèle" et Richard Wallace disait lui-même : "Il serait dommage d'en diminuer la grandeur car elle est de bonne proportion, mais qu'il ne s'y opposerait pas toutefois si le ville de Paris jugeait à propos de le faire". Cliquez ici pour en avoir la description et là pour découvrir la fiche technique.

         Le second modèle, plus dépouillé, de conception murale, plus petit, offrait son eau par la bouche d'une naïade. Ce fut une variante voulue par Richard Wallace lui-même comme "étant moins coûteuse et pouvant être établie dans toutes les mairies, hôpitaux, casernes, ministères et autres édifices publics et qui rendrait d'immenses services sans prendre beaucoup de place". Un petit clic pour avoir les détails ...

         Le matériau choisi fut la fonte de fer (alliage de fer et de carbone), métal peu coûteux, facile à mouler, résistant bien au temps et de grande diffusion au XIXème siècle. La couleur verte fut imposée par la ville de Paris : vert soutenu proche du vert wagon ou du vert bouteille, teinte de l'ensemble du mobilier urbain de l'époque qui était destinée à assurer une certaine discrétion et à entretenir l'harmonie avec les nombreux parcs et squares qui voyaient le jour dans les années 1860-80. Les pièces de fonderie ont été coulées par la Société Anonyme des Hauts-Fourneaux du Val-d'Osne, en Haute-Marne, société qui existe toujours mais sous un nom différent.

         La dépense fut donc quant à elle quasiment entièrement prise en charge par Sir Wallace et la municipalité compléta le peu qui restait sans avoir recours à aucune souscription publique. Une somme de 1000 francs fut allouée pour le grand modèle et de 450 francs pour chaque modèle mural.

  • Choix du sculpteur et réalisation

         La composition ne fit pas l'objet d'un concours comme c'est traditionnellement le cas pour les édifices et monuments publics. L'origine privée de la création laissait bien entendu au concepteur le choix de l'artiste qui donnerait vie à ses fontaines. Et, celui-là, pressé de voir les choses prendre forme, prit un homme qu'il connaissait déjà : Charles-Auguste Lebourg (1829-1906).

         Né à Nantes, ce dernier avait été l'élève de deux grands artistes : Rude (1er Prix de Rome) et Amédée Ménard (Professeur aux Beaux-Arts). Il avait travaillé au Louvre de Lefuel, à l'église de la Trinité ainsi qu'à la construction du nouvel Hôtel de Ville de Paris. Il avait déjà participé à plusieurs Expositions Universelles lorsque le collectionneur anglais lui passa sa commande. Connaissant son client duquel il avait déjà réalisé un buste en marbre, il accepta avec joie ce nouveau travail. Celui-ci fut d'ailleurs remarquable, car si notre bienfaiteur avait dressé des croquis relativement précis, le sculpteur les embellit considérablement , faisant de ce qui ne devait être que de simples fontaines de véritables oeuvres d'art. La réalisation des premiers modèles se fit si rapidement que l'on passa bien vite à la fabrication en série. Ce fut la dernière conception d'importance de notre artiste qui ne produira plus ensuite que des oeuvres secondaires. Seule sa ville de Nantes lui conserve encore quelques faveurs en lui gardant une place de choix dans son catalogue.

  • Nature et description des modèles

         Les deux modèles sont de nature très différente. Les grands modèles, qui constituent la majorité du parc des fontaines Wallace, sont ce que l'on appelle des fontaines isolées, c'est-à-dire en position centrale ou décalée de telle sorte qu'elles puissent être vues de tout côté. Les modèles muraux, en revanche, appartiennent à la catégorie des fontaines dites adossées. Leur orientation est frontale car ils s'appuient sur l'architecture existante et ne peuvent être vus que d'un seul côté.

       Le grand modèle (2,71m et 610 kg) est singulièrement inspiré de la fontaine des Innocents.

    Sur un soubassement de pierre de Hauteville, repose un socle à huit pans sur lequel vient s'ajuster la partie supérieure composée de 4 caryatides se tournant le dos et soutenant à bout de bras un dôme orné d'une pointe et décoré par des dauphins.

    L'eau est distribuée par un mince filet d'eau issu du centre du dôme et retombe dans une vasque qui est désormais protégée par une grille. Pour faciliter la distribution, deux gobelets en fer étamé retenus par des chaînettes, étaient à la disposition du consommateur, restant toujours immergés pour plus de propreté.

    Ils ont été supprimés en 1952 "par mesure d'hygiène" sur demande du Conseil d'Hygiène Publique de l'ancien département de la Seine.



    Calquées sur les trois grâces de Germain Pilon (considéré, pour rappel, comme le plus grand sculpteur de la Renaissance française), elles représentent le temple des quatre déesses et sont en quelque sorte l'incarnation de la bonté, de la simplicité, de la charité et de la sobriété. En observant attentivement, on pourra remarquer que chacune est différente de ses soeurs, soit par le genou qu'elle plie (droit ou gauche, regardez bien), soit par la manière dont est nouée sa tunique au niveau du corsage.


        Le modèle en applique (1,96m pour 300 kg) est lui aussi inspiré du style Renaissance. Au milieu d'un fronton semi-circulaire, la tête d'une naïade déverse un petit filet d'eau qui vient tomber dans une vasque marine reposant entre deux pilastres. Deux gobelets permettaient également d'y boire, mais ils furent retirés dans le cadre de l'application de la loi de 1952 citée au paragraphe précédent.

         Ce modèle, peu coûteux à installer devait être multiplié le long des murs des édifices à forte concentration humaine du type hôpitaux, casernes, etc ... Cela ne fut malheureusement pas et il ne reste aujourd'hui que l'exemplaire que vous pouvez voir ci-contre, situé rue Geoffroy Saint-Hilaire.



         Cette description ne serait néanmoins pas complète sans une légère digression sur la signification des figures et allégories utilisées dans les deux types de construction. En effet, quoique typiquement originales, ces fontaines s'inscrivent à mon avis dans une certaine tradition symbolique. Toutes deux , comme le remarque Xavier de Buyer, "Fontaines de Paris" (1987), soulignent le rôle de l'éternel féminin et reprennent là un archétype universellement utilisé. C'est toujours la femme qui transparaît dans son rôle maternel et nourricier. L'eau est ici mère au même titre que la femme. Les fontaines et leurs caryatides sont tout à la fois symboles de fécondité et de sensualité, teintées d'une tendresse maternelle.

         Le paragraphe semble toucher et vous serez peut-être déçu en pensant que certaines formes de fontaines Wallace ont été oubliées, mais il n'en est rien. J'ai seulement préféré dissocié très clairement les fontaines directement issues de la donation de Richard Wallace de celles installées ultérieurement par la mairie et qui portent "abusivement" le même patronyme. Il ne s'agit bien évidemment pas de faire une différence puriste entre "vraies" et "fausses" Wallace mais bien plutôt de rappeler la véritable origine de chacune. Cette "usurpation" est en effet le résultat du succès des premières et personne ne s'en plaindra ...

    Les fontaines dites "petits modèles".

    Ce sont de simples bornes-fontaines à bouton-poussoir que l'on peut trouver dans les squares ou les jardins publics et marquées de l'écu parisien. Elles sont très familières aux mères de famille qui emmènent leurs enfants jouer dans les multiples petits parcs que compte la capitale.

    Ne mesurant qu'1,32 m pour une masse de 130 kg, elles furent commandées par la mairie de Paris devant les faveurs dont jouissaient leurs soeurs aînées et furent fondues par la même société.




        Un autre modèle a également vu le jour. Réalisé avec des colonnettes au lieu des caryatides, il devait être soit disant plus économique à réaliser. Le tout avoisinant les 2,50 m pour une masse d'un peu plus de 500 kg.

         La forme générale est sensiblement comparable à celle des fontaines "grand modèle" et le système d'écoulement de l'eau comparble, mais le chapiteau n'est pas aussi pointu et la partie infériure est plus creusée que le modèle orginel.

        C'est encore l'entreprise Fourmet, Houille et Compagnie qui réalisa cette version en trente exemplaires, toujours d'après des dessins de Charles-Auguste Lebourg. Ils furent disséminés à travers toute la ville, mais ontaujourdh'ui malheureusement quasiment tous disparu, à l'exception de deux d'entre eux. le modèle présenté à droite se trouve avenue des Ternes.

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