Andrée Ferretti
"Octobre de lumière"
tiré de
La vie partisane,
Mtl,
l’Hexagone 1990,
pp.47-66
Note: La Vie partisane fut en 1991, mise
en nomination pour le Grand prix littéraire de la Ville de Montréal.
Cet ouvrage sera réimprimé en livre de poche dans la collection
TYPO, au cours de l'année 2004.
Québec
un Pays rend hommage à Madame Andrée Ferretti
Ce récit est le dernier des trois qui
composent la première partie de l’ouvrage, intitulée Mesures
de guerre.
La température est douce,
ce matin. Bien que le jour ne soit pas encore levé, la lumière
du ciel se répand sur le parc, en face de la maison, ici en taches
sombres, là en étendues claires, diffraction qui souligne
les formes, sans révéler les couleurs. Tous les arbres paraissent
semblablement noirs, troncs et frondaisons, même celles, éclatantes,
en cette saison, des érables. En revanche pas une branche, pas une
feuille qui ne s’aperçoive dans son dessin précis et singulier.
Révélation émerveillante de la richesse de l’univers
qui me bouleverse. Je connais bien ce coup au cœur qui résonne dans
mon corps dont je sens toute l’éphémérité,
chaque fois que je contemple la moindre parcelle de la beauté du
monde.
Je suis sur le balcon, depuis plusieurs
minutes, dans l’attente d’un taxi, prête à partir pour l’hôpital
Notre-Dame, quand arrivent en trombe, devant la maison cinq automobiles
non identifiées. En sortent, comme s’ils en étaient éjectés,
dix hommes armés, pourtant vêtus en civil. Le taxi arrive
à son tour ou, plutôt passe devant nous sans ralentir, le
chauffeur ayant sans doute saisi, malgré son étrangeté,
le sens de la situation.
Pour ma part, je m’entête à
ne pas comprendre. J’essaie d’empêcher les hommes d’entrer dans la
maison où dorment mes enfants et mon mari. J’essaie de leur expliquer
l’urgence que j’ai de me rendre au chevet de ma sœur, en train d’accoucher
sans le secours d’un médecin, tous les membres de la profession
s’étant mis en grève pour marquer d’un coup de force leur
opposition à l’établissement d’un régime d’assurance-santé,
craignant comme la peste cette mesure qui les obligera à une déclaration
honnête de leurs revenus et à payer les impôts adéquats.
Je n’ai pas le temps de leur dire ce que je pense de cette attitude méprisable
des médecins qui prétendent redouter une baisse de la qualité
des soins, alors que les inquiète bien davantage la perspective
d’une baisse de leurs revenus. À peine ai-je prononcé une
phrase qu’un des hommes m’interrompt brutalement, m’ordonne d’ouvrir la
porte sans plus de tergiversations, menaçant de l’enfoncer, si je
n’obéis pas. Je sens l’impatience des hommes qui me cernent de plus
en plus près, et la vanité de ma résistance.
C’est aujourd’hui le 16 octobre 1970.
La liberté n’est plus qu’un état d’âme. La révolte
aussi. L’armée est entrée au Québec. Le Québec
entre en silence.
*
Ce soir, pour ne pas perdre pied, pour
ne pas m’effondrer en ce septième jour de détention qui m’a
encore laissée sans aucune nouvelle de ma famille, je pense à
mes aïeux, à celles et à ceux qui, dans des conditions
tout aussi hostiles que celles que nous vivons aujourd’hui, ont maintenu
notre présence sur le sol québécois, dans la préservation
de notre langue, de notre culture, de notre identité. Je les connais
bien, intimement, allais-je dire, en pensant aux moins anciens. Ma grand-mère
et ma mère m’ont si souventes fois parlé d’elles et d’eux
avec science et émotion mêlées. Je n’ai qu’à
me fermer les yeux pour revivre dans leurs moindres palpitations, dans
leur silence même, les difficiles années traversées
avec un courage quotidien par nos familles « habitantes » -quel
mot juste- forcées par une pauvreté irrémédiable
parce que liée à la dépossession du pays, à
quitter campagnes et villages, à venir sans cesse grossir , dès
le milieu du XIXe siècle, les rangs d’une classe ouvrière
qui s’est désâmée à l’enrichissement des patrons
anglais, à la constitution d’une bourgeoisie ennemie qui, aujourd’hui,
revendique des droits au nom de ce qu’elle prétend avoir construit.
« Elle détenait alors tous les pouvoirs, mais nous résistions,
nous étions plus solides que notre impuissance le laissait voir
», affirmait haut et fort ma grand-mère.
Je n’avais pas dix ans, mais je me souviens
de la flamme verte qui brillait dans ses yeux et du mouvement qui redressait
son vieux dos, quand elle parlait des luttes ouvrières qui avaient
éclaté dans le textile au début des années
1880, qui s’étaient poursuivies tout au long de la décennie
et auxquelles, à la fin, elle avait participé, lorsque âgée
de seize ans, elle avait dû commencer à travailler. «
En ce temps-là. me disait-elle, la bourgeoisie anglaise était
si omnipotente, que de seulement oser lutter contre elle, était
déjà une victoire. Et nous le ressentions ainsi. Elle-même,
d’ailleurs, qui croyait nous avoir plus radicalement assujettis à
son emprise. » Elle souriait, enchaînant naturellement à
son propos le récit des réjouissances qui accompagnaient
chaque gain, toujours obtenu de haute lutte. « Nous ne renoncions
jamais au plaisir, sache-le », concluait-elle dans un clin d’œil.
Tout cela se passait presque dans le secret,
n’était objet ni des préoccupations, ni des discours des
politiciens, demeure presque dans l’ignorance, à peine mentionné
dans nos livres d’histoire.
Heureusement, la mémoire court
de grands-mères en petits-enfants. Par la relation qu’ils établissent
avec les événements, le travail muet du temps devient archives,
et se perpétuent le peuple et le pays. Comment vivrions-nous en
effet sans ces repères, sans ces références, sans
lieux communs d’où venir, par où passer, d’où partir
pour revenir et y rapporter toutes les choses du monde qui nous grandiront
sans nous perdre. Comment nous parer du beau nom de peuple, si nous n’enfouissons
pas nos pieds et nos mains, nos cœurs et nos têtes dans notre propre
histoire.
Nous sommes six femmes enfermées
dans une enfilade d’autant de cellules qui tracent la ligne du bas d’un
bloc qui a la forme de la lettre L. La ligne du haut se compose également
de six cellules. Nous sommes six femmes à nous raconter cette histoire
chacune selon ses propres souvenirs. Dans ce lieu sis au quatrième
étage de Parthenais, habituellement réservée aux femmes
soupçonnées d’un délit de droit commun ou prises en
train de le commettre, et détenues là, pendant quelques heures
ou quelques jours, jusqu’à leur comparution devant un juge, plus
encore que les circonstances de notre arrestation et les conditions exceptionnelle
de notre détention, nos conversations nous constituent prisonnières
politiques. Elles nous apprennent également à nous connaître,
au delà des noms et des voix, au delà des événements
de nos vies personnelles dont nous nous faisons parfois confidence.
Je n’ai jamais vu mes compagnes, car nous
sommes enfermées jour et nuit, vingt-quatre heure sur vingt-quatre,
sauf pour aller aux interrogatoires. Celles qui y sont convoquées
sont amenées une par une. Je ne connais pas leur visage, mais grâce
à la rangée de barreaux qui, face à celle des portes,
forment le quatrième mur de nos cellules, je peux les entendre.
À leurs rires, à l’expression de leurs idées et de
leurs émotions, je les imagine toutes très belles. Elles
vibrent d’une telle ardeur, même quand elles reviennent abattues
d’un interrogatoire qui, souvent, a duré plus d’une heure. Contrairement
aux « passantes », comme nous appelons les femmes détenues
quelques heures, au plus un jour ou deux, dans les cellules perpendiculaires
aux nôtres, arrêtées parce leur nom figure sur une liste
de membres du Parti québécois, d’un mouvement indépendantiste,
d’un syndicat ou, plus scandaleusement, parce qu’elles sont épouses
ou amantes de militants, qui sont revenues sitôt revenues d’un premier
interrogatoire, mes compagnes, elles, même après en avoir
subi deux, trois ou quatre, demeurent séquestrées. Pourquoi?
Elles ne disent qui pourraient me l’apprendre et du même souffle
l’apprendre à quelque oreille branchée sur une table d’écoute.
Les portes de nos cellules ne s’ouvrent
qu’un instant, six fois par jour, à l’heure des repas, quand une
matrone, entourée de deux policiers, nous apporte nos gamelles et
quand elle les reprend, vingt minutes plus tard. Jusqu’à hier, nous
étions trois à n’avoir encore rien mangé. Les trois
autres, moins dédaigneuses, avaient avalé quelques bouchées,
dès le premier jour. Elles nous encourageaient à surmonter
notre dégoût à la vue du plateau de tôle légèrement
creusé à quatre endroits dans lesquels sont déposés
les aliments. Quand nous le recevons, la soupe ou le jus de la viande a
toujours débordé de son creux et mouillé les autres
mets jusqu’à défaire ceux qui sont poreux. De même
le matin, le lait des céréales a toujours ramolli et refroidi
les toasts. Nous ne cessons de réclamer des fruits. Nous rêvons
de croquer dans une pomme, si délicieuse en cette saison, à
la fois ferme et juteuse. Nous nous réjouirions néanmoins
de recevoir une orange ou une banane ou tout autre fruit protégé
par sa peau du jus de viande ou du lait sucré.
Avant-hier, au beau milieu de la nuit,
J. s’est mise à décrire la saveur de son plat préféré.
Avant même qu’elle ne se taise, C. proposait que nous jouions à
composer ensemble le menu d’un banquet et à préparer, chacune,
par la magie des mots, un plat du festin. Nous nous sommes amusées
pendant plusieurs heures, dans une révélation sans vergogne
de nos gourmandises et de nos sensualités. L’abondance de nos désirs
rivalisait avec la finesse de nos inventions, nous entraînant dans
des descriptions délirantes des mets les plus succulents, des vins
les plus exquis, fruités ou vieillis, légers ou capiteux,
blancs ou rouges, des tables les plus joliment parées. La puissance
de l’imagination est un don sacré, une lumière pour les sens
et le cœur. Nous éprouvions une joie réelle et fortifiante.
Au matin, quand nous avons entendu arriver
le chariot, d’une voix rieuse, presque dans le même souffle, nous
avons exprimer l’espoir qu’il apporte une pomme à chacune. Malheureusement
pour nous, il semble les administrateurs de la Loi des mesures de guerre
appréhendent l’effet subversif de la chair de ce fruit si québécois,
car nos gamelles ne contenaient encore que des toasts mous et froids.
Également en vain, nous réclamons des
brosses à dents, du papier, des crayons, des journaux, la permission
de confier aux passantes des messages pour les personnes aimées
qui ignorent probablement ce qui nous arrive, comme nous ignorons tout
d’elles. Rien. Tout nous est refusé. Sauf les cigarettes.
Mes cinq compagnes fument. Moi pas et
je les envie presque de pouvoir ainsi exercer le seul droit qui nous reste.
A tour de rôle, dix, vingt fois par jour, chacune appelle la matrone
pour lui demander du feu. Celle-ci ouvre alors le judas et la prisonnière
y plaque son visage, bouche tendue vers la main qui tient l’allumette.
Ces femmes n’exercent pas ici leur métier.
Elle n’en ont d’ailleurs pas. Ce sont des femmes qui travaillent sur appel,
habituellement pour des agences de sécurité privées.
La semaine dernière, toutes chômaient, depuis plus ou moins
longtemps. Le décret de la Loi des mesures de guerre leur est pour
ainsi dire tombé comme la manne du ciel. Neuf femmes qui travaillent
trois par trois,, chacune huit heurs par jour, sous la direction d’une
matrone professionnelle. Elles nous craignent. Elles croient manifestement
que nous sommes des révolutionnaires sanguinaires telles que sans
doute elles l’entendent dire dans les médias. Femmes séparées
de leur mari, responsables, seules, des soins d’un ou plusieurs enfants,
elles ont vécu toute leur vie dans la pauvreté et l’ignorance,
et la peur qui s’ensuit. Celle que nous leur inspirons nous étonne.
Nous accable. Nous militons, chaque jour, depuis de nombreuses années,
soutenues précisément par l’espoir que notre action changera
la vie de ces femmes, de toutes celles et ceux qui, comme elles, sont victimes
d’un système éhonté d’exploitation économique
et sociale et d’oppression culturelle.
Plus hardies que les six autres, celles
de la nuit, lorsqu’elles font leur ronde, s’attardent parfois derrière
les barreaux de nos cellules et nous parlent. Nous parlent d’elles-mêmes,
observant scrupuleusement, par ailleurs, la consigne du silence qui leur
a été imposée en ce qui a trait aux événements
extérieurs. L’une des trois vient de nous avouer le plus naturellement
du monde qu’elle espérait qu’on nous détienne encore quelques
semaines, car avec l’argent ainsi gagné, elle pourrait aider son
garçon à payer ses cours de mécanique suivis dans
une école privé, parce qu’il n’a pu entrer au cégep,
faute d’avoir obtenu le diplôme du cours secondaire.
Elle devine notre stupéfaction
et s’empresse d’ajouter : « C’est pas que je vous veux du mal, mais
vous comprenez, si mon gars, i a pas de métiers, i pourra pas travailler
et si i travaille pas, c’est lui qui un jour pourrait se trouver derrière
les barreaux. Ça, pour moé, c’est pas pensable. C’est pas
comme vous autres qu’on peut presque dire que vous êtes là
parce que vous l’avez voulu »
Comme c’est drôle et comme je me
sens libre, soudain, raffermie dans mon engagement, soulagée d’une
inquiétude qui me rongeait depuis quelques jours, nées de
la pensée que peut-être nous nous étions grisés
d’agitation. Mais non, nous ne nous mentions pas. Au-delà de notre
objectif précis de libération nationale du peuple québécois,
nous nous battons parce que nous sommes libres. Je comprends mieux que
jamais qu’il faut en effet être déjà libre pour vouloir
devenir libre, pour que la résignation n’étouffe jamais la
révolte devant l’injustice, l’exploitation, la domination.
Les propos de la matrone m’ont néanmoins
attristée et je n’ai pas envie de la revoir, cette nuit, ni elle,
ni les autres. Or, même si je ne fume pas, je les appelle moi aussi
plusieurs fois, pour leur demander l’heure. Je ne veux pas perdre la notion
du temps, ne fut-ce qu’un instant. Mon désir de silence l’emporte
maintenant sur tous les autres. Je ne veux plus entendre le va-et-vient
froufroutant de nos gardiennes revêtues d’un sarrau de taffetas.
Ce bruissement de leur blouse résonne dans ma tête, depuis
le matin, sur l’air et les premières paroles d’une chanson insignifiante
entendue quelque fois dans mon enfance et qui parle du jupon des femmes
: »Frou-frou, frou-frou, de l’homme c’est la flamme. »
Il me manque d’être unie à
une autre soif que la mienne, une soif que j’ai l’impression de connaître
mieux aujourd’hui que jamais. Je m’ennuie de mon mari. Je me fais mille
promesses d’attention plus grande à ses merveilles et à ses
insuffisances,
à ses audaces et à ses peurs. J’ai tellement hâte que
les circonstances renvoient ma vie à ses moutons.
*
Je suis seule, après huit jours
d’emprisonnement, à n’avoir pas encore été interrogée.
Cela m’atterre. Je me sens sans puissance, sans importance, sans existence,
dans une situation d’une immense incongruité. Je crains qu’on m’ait
oubliée. Je prie les matrones de bien vouloir rappeler ma présence
à qui de droit. Je n’en peux plus de tout ignorer du monde, de ce
que vit le peuple québécois, depuis huit jours. Se révolte-t-il?.
Se résigne-t-il? Les militants et les militantes qui ne sont pas
emprisonnées continuent-ils la lutte? Le peuvent-ils? Nous sommes
tellement plus habitués à faire face à un ennemi visqueux
qui se dérobe sans cesse sous mille déguisements, qu’à
affronter une armée. Nous croyons tellement à la démocratie.
Comme si nous ne savions pas qu’elle n’est qu’apparence, qu’aucun pouvoir
ne la tolère dès lors qu’il se sent menacé, nous nous
battions à visage découvert. Que se passe-t-il maintenant?
Je n’en peux plus de cette ignorance et de celle tout aussi angoissante,
mais combien plus douloureuse, qui me laisse sans nouvelles de mes enfants,
de mon mari, de tous mes proches. Je n’en peux plus de stagner dans ce
sombre mois d’octobre dont je vois ni arriver ni partir les jours. Ils
se dissolvent sous la lumière crue du néon qui, vingt-quatre
heures sur vingt-quatre, met le même reflet jaune et un peu sale
sur toutes les choses et sur mon visage que je vois s’amaigrir dans le
petit miroir placé au-dessus du lavabo, luxe incongru dans un lieu
privé de table, d’une chaise même. Je supporte mal cette lumière
agressante qui rougit mes yeux, m’empêche d’appuyer ma pensée
sur mes images intérieures.
Même si je ne parviens à
aucune concentration apaisante pour mon esprit, je suis suffisamment absorbée
par mes réflexions pour ne pas entendre arriver la matrone. Quand
elle tire vers elle la porte du judas, le grincement ainsi produit me fait
sursauter. Je lève les yeux vers la porte et je vois dans l’ouverture
du judas une magnifique rose rouge. Je crois avoir une hallucination. Je
n’ose bouger. Ce n’est qu’une illusion, me dis-je, mais extraordinairement
belle. Quand on me parlera du bienfait d’un moment ineffable, je saurai
l’avoir connu. Les larmes m’aveuglent et je demeure assise sur mon lit.
J’entends alors la matrone qui me dit que monsieur l’avocat Gaëtan
Robert m’envoie cette fleur en guise de témoignage de sa solidarité
et de son amitié.
Je suis bouleversée par ce premier
signe qui me vient de l’extérieur. Plus que par le geste de celui
qui me l’envoie, un militant que j’estime et admire. Je me dis que tout
avocat qu’il soit, si mon ami a pu me faire parvenir cette rose et le mot
qui l’accompagne, c’est que la situation est certainement en train de changer.
Toute à mon excitation, je dis aux filles que nous serons bientôt
libérées et je leur promets de leur préparer un banquet
aussi fastueux que celui que nous avons imaginé. Mais je suis vite
dégrisée. La matrone refuse de me donner la rose. «
Vous pourriez la manger », me dit-elle, en refermant le judas.
Je suis si ahurie et si blessée
que je ne proteste pas. Ce sont mes compagnes qui crient au scandale. «
Ils nous prennent pour des vaches ou quoi? », hurle V. qui exprime
à sa manière l’humiliation que je ressens, aussi intolérable
que celle déjà éprouvée, le jour de mon arrestation,
lorsqu’à mon arrivée ici, je fus soumise à la prise
d’empreintes digitales et à une fouille minutieuse, y compris la
plus outrageante. Je sens grossir en moi une colère d’une violence
inouïe. Je me jure que je me vengerai, mais, pour le moment, j’essaie
de me contrôler, ne voulant pour rien au monde donner à mes
geôliers le plaisir de me savoir offensée.
Comment exprimer cette platitude que la
prison n’épuise l’énergie que parce qu’elle est peuplée
d’innombrables détails sordides et toujours vexants.
*
J’ai toujours eu envie d’enfoncer mes
doigts dans les yeux fous du détraqué d’Ottawa, (1) jusqu’à
les crever. Je hais cet homme qui voudrait que nous nous fassions aussi
petits qu’il voit dans sa logique de cuistre qui confond pensée
et sophisme. En apprenant, au moment de mon arrestation, qu’il avait décrété
l’application de la Loi des mesures de guerre du Canada contre le peuple
québécois, allant aussi loin que son pouvoir le lui permet
dans sa volonté maladive de nous détruire, j’ai eu envie
de le tuer.
Je n’ai rien d’autre à vous avouer,
messieurs. Vous pouvez aller le dire toutes affaires cessantes au général
qui commande l’armée, au policier en chef qui gère la crise,
aux conseillers du premier ministre, au premier ministre lui-même,
à tous les votants qui, peut-être, croient encore à
la démocratie canadienne.
Je pense ainsi en marchant vers la salle
d’interrogatoires, encadrée par trois policiers.
Je leur dis, toutefois, à leur
visible embarras, combien je suis heureuse qu’ils soient enfin venus me
chercher.
En vérité, je me sens allègre,
si contente d’être sortie de la cellule où me confine depuis
onze jours, incommunicado, selon l’expression consacrée, où
je peux à peine faire deux pas dans un sens et six dans l’autre.
J’éprouve un réel plaisir
physique à marcher à grande allure dans le long corridor.
Je n’entends même pas, lorsque nous les franchissons, les sons métalliques
des portes qui s’ouvrent et qui se referment électroniquement, qui
m’énervent tant, depuis mon emprisonnement, qui éclatent,
puis grondent, puis grelottent, puis expirent, puis éclatent de
nouveau, le jour et la nuit.
Retentissement soudain qui rompt l’attention
à soi-même si nécessaire au maintien de la lucidité
et du courage. Je remarque à peine la lumière violente des
néons, la sentant tout de même plus déprimante encore
que dans ma cellule. Ne m’inquiètent pas les trois hommes armées
qui marchent à mes côtés, regards fixés devant
eux, et qui refusent de répondre à mes questions, même
à celles sur la température qu’il fait.
Je ne vois rien, n’entends rien, ne crains
rien, toute à mon plaisir de marcher, toute à ma joie de
pouvoir agir, toute à mon espoir d’être libérée,
le soir même. Car, j’ai beau savoir qu’ici comme ailleurs, la démocratie
est fragile, aussi fragile qu’une bulle qui éclate à la moindre
vibration, j’ai beau me le dire et me le répéter constamment
depuis onze jours, je crois que je serai libérée puisque
je n’ai commis aucun acte illégal.
Ma naïveté n’a pas de limites.
Arrivée au bout du corridor, nous
débouchons sur une salle rectangulaire, assez spacieuse, meublée
d’une table et d’une chaise occupée par un policier –surveillant
ou concierge ? Au milieu de chaque mur long, deux portes se jouxtent, de
vraies portes, comme celles des maisons qu’on verrouille et déverrouille
avec une clé. Les hommes m’entraînent vers l’une d’elles,
l’ouvrent.
Quatre murs blancs, beiges ou gris, je
ne sais pas. Pâles, c’est certain, aveugles aussi. L’inévitable
néon au plafond. Une table courte et étroite. Autour, quatre
chaise, trois d’un même côté, une en face, sur laquelle
ils me font asseoir. Ils ne se regardent pas, ne se parlent pas, comme
s’ils ne se voyaient pas, ni ne se connaissaient. Bien qu’à l’évidence
je ne fume pas l’un m’offre une cigarette, l’autre pose sur la table un
dossier épais composé de plusieurs chemises. Le troisième
me dit, avec une apparente désinvolture, comme pour m’informer d’un
fait intéressant mais négligeable, que la pièce est
insonorisée. J’ai froid. J’ai chaud.
Par dessus-tout, ne pas céder à
l’inquiétude qui m’assaille depuis l’instant où j’ai franchi
le seuil de cette pièce menaçante de nudité, d’isolation,
de précision, parfaitement adaptée à sa fonction.
Une vraie salle d’interrogatoires, telle que souvent imaginée au
cours de mes lectures.
Je pense que dans ce lieu exact où
chaque geste, chaque attitude, chaque parole, le moindre souffle est observé,
consigné, sera analysé, mieux vaut paraître qu’être.
Comment? Porter le masque de l’insignifiance ou, au contraire, celui de
la dureté intraitable? Me montrer courageuse ou craintive? Ou, plus
subtilement, jouer mon propre personnage, en ne perdant jamais de vue qu’il
s’agit d’un rôle? Malheureusement, il y a dans l’atmosphère
une réalité indépendante de ma volonté et mon
malaise ne cesse de s’accroître.
Les trois hommes sont maintenant assis
en face de moi, continuent de s’ignorer totalement. Leur attitude est délibérée,
j’en ai conscience. Me trouble néanmoins ce comportement pervers
qui vise à me convaincre qu’ils sont solidement associés
et, en même temps, à me suggérer qu’ils ne le sont
peut-être pas. L’un me sourit amicalement, l’autre, impavide, fouille
dans son dossier, sort des papiers d’une chemise, les range au-dessus d’une
autre; le troisième me toise effrontément, avec une insistance
qui m’agresse plus vivement que s’il me giflait.
Je deviens anxieuse et, avant que la peur
ne me gagne, je décide d’attaquer. Je me mets à parler. Non
seulement parce que je ne dispose d’aucun autre moyen d’action, mais parce
que je crois à la puissance des mots lorsqu’ils projettent hors
de la personne qui les prononcent avec sincérité, la réalité
incontournable de ce qu’ils disent. Or, je ne désire leur parler
que de la nécessité humaine de se rebeller contre une domination
qui nous aliène, contre une répression qui vise notre disparition
même. Comme je l’ai fait d’innombrables fois dans des assemblées
de salon réunissant cinq à dix personnes, j’entreprends de
sensibiliser ces trois Québécois à la légitimité
et à l’urgence de la lutte indépendantiste pour la libération
nationale de notre peuple et pour l’avènement d’un pays souverain.
J’essaie de leur faire comprendre qu’au-delà des forces écrasantes
qui ne cessent de nous attaquer depuis la Conquête anglaise et dont,
certes, il faut tenir compte, ce qu’à mon avis néglige le
FLQ. Il y aurait plus fort encore, notre pouvoir de les vaincre, si nous
en avions la détermination. J’essaie de leur montrer qu’ils sont
du mauvais côté des événements, qu’ils sont
les véritables prisonniers d’un système aliénant qui
envahit tout notre tissu social et qui finira par le désagréger,
si nous ne luttons pas tous ensemble.
Ils m’écoutent avec une bienveillante
attention, dans l’indifférence, narquoisement, chacun selon l’apparence
qui convient à sa fonction.
Ils me laissent parler longtemps, très
longtemps, assez pour que soudain, la netteté de mon discours politique
me fasse sentir la poltronnerie de mon attitude. J’ai honte, soudain, de
dévaloriser ainsi, en les proposant à ceux qui gagnent leur
vie à le réprimer, un idéal qui est le but de la mienne.
Je décide donc de me taire, mais
avant que le dernier mot n’expire sur mes lèvres, l’homme au dossier
sort une photo d’une chemise et me la met sous les yeux avec une brutalité
stupéfiante : « Dis-moi qui est cet homme », m’ordonne-t-il
d’une voix qui commande l’obéissance. Je constate avec soulagement
que je le connais pas. Il le sait probablement, car sans attendre la réponse,
il me présente une seconde photo : « Et celui-ci? Allez,
parle, c’est le temps, maintenant. » Cette fois, le visage m’est
familier. J’ai souvent rencontré cette personne dans des réunions
et des manifestations, mais j’ignore son nom. Toutefois, même si
je l’avais déjà su, je ne m’en souviendrais sans doute pas,
car je n’ai aucune mémoire des noms. Ce défaut qui, jusqu’à
maintenant, m’a toujours profondément gênée, m’apparaît
aujourd’hui comme un don du ciel. Je crains en effet depuis que je suis
enfermée dans cette pièce, qu’ils en arrivent à me
brutaliser, même si je n’ai rien à leur dire.
Celui qui n’a cessé de me regarder
avec insolence se penche maintenant au-dessus de la table approche son
visage très, très près du mien et commence à
me décliner des noms. Après chacun, l’homme au dossier répète
: « Tu le connais? » Bien que la plupart me soient réellement
étrangers, il se peut que je connaisse les personnes qui les portent.
Je garde un silence obstiné et pour ne pas fléchir, je m’accroche
à la vive irritation que me cause le tutoiement du policier, En
réalité, je perçois de plus en plus clairement
que cet épisode de l’interrogatoire ne présente aucun autre
intérêt pour eux que celui de m’énerver, qu’ils savent
sur les personnes nommées et sur mes relations avec elles plus que
je ne saurais leur en apprendre.
Ils se taisent à leur tour, me
dévisagent. Après quelques minutes, celui qui paraît
gentil m’offre d’envoyer un des deux autres policiers me chercher un café,
un sandwich même, si je le désire, car, il est probable, vu
mon manque de collaboration, que l’interrogatoire se poursuive au-delà
de l’heure du souper. La politesse et la neutralité de son ton,
dans lequel perce néanmoins une légère ironie, me
font courir des frissons dans le dos. M’apparaît, fulgurant, un fait
que j’aurais dû saisir dès le début : c’est lui qui
mène l’enquête, qui sait ce que veulent savoir de moi ceux
qui manipulent les événements. Je me répète
que je n’ai rien à redouter, ni pour moi, ni pour mes compagnons
et compagnes de lutte, puisque nous avons toujours agi dans la plus stricte
légalité. Quoiqu’il arrive, me dis-je fermement, je ne pourrai
rien leur révéler qu’ils ne savent déjà. Je
me conforte dans cette pensée, si bien que je me détends
tout à fait. J’ai même le sentiment de dominer la situation,
quand j’entends le chef-enquêteur affirmer sérieusement qu’il
détient la preuve que je suis la responsable de l’agitation-propagande
pour l’ensemble du mouvement révolutionnaire. « C’est vous,
dit-il, qui coordonnez l’action de tous les organismes qui le composent,
du FLQ au PQ, qui décidez des types, des lieux et des temps d’intervention
de chacun, afin d’en assurer la cohésion et la cohérence.
»
Je demeure interdite, pendant plusieurs
minutes, puis je pense que je ne verrai pas mes enfants, ni ce soir, ni
demain. Ni peut-être pendant très longtemps, vais-je jusqu’à
appréhender.
Je sais maintenant, non plus seulement
de manière intellectuelle, mais avec une certitude pénétrante
que je suis à la merci d’un pouvoir qui me prendra pour cible, moi
et tous ceux et celles qui le contestons avec une efficacité réelle
ou redoutée, jusqu’à l’écrasement du final du mouvement
qui nous porte et le menace. Je comprends dans toute sa signification que
l’actuelle intervention de l’armée n’est pas un accident de parcours
du fédéralisme canadien, qu’il s’inscrit dans sa logique
même qui est celle de toute l’histoire canadienne, depuis la Conquête
anglaise. Nous sommes le peuple vaincu que les conquérants chercheront
à écraser par tous les moyens adéquats aux rapports
de force en présence, chaque fois qu’ils nous prendront en flagrant
délit de volonté d’existence autonome. Ils ne reconnaîtront
jamais la plénitude de notre identité nationale et notre
droit à l’autodétermination qui en découle. Ils nous
enverront l’armée chaque fois qu’ils nous croiront prêts à
assumer notre souveraineté et ils nous vaincront tant que nous ne
le serons pas réellement, tant que nous n’oserons pas lever l’interdit
d’indépendance que le colonialisme a ancré au fond de notre
âme collective.
*
Hier, nous avons reçu la visite
d’un homme faux. (2) Il préside, semble-t-il, une commission chargée
d’enquêter sur nos conditions de détention. Ami du premier
ministre du Canada, avec qui il a beaucoup voyagé, il partage son
mépris pour le peuple québécois. Je l'ai rencontré,
une première fois, alors qu’il était propriétaire
et directeur d’une maison d’édition. Bien qu’il ait connu le motif
de ma demande d’un rendez-vous : obtenir sa souscription au financement
du journal L’indépendance, il me l’avait accordé. Ne pouvant,
au risque de les perdre, déverser sa rage sectaire sur les écrivains
toujours plus nombreux à opter pour l’indépendance, en ces
premières années de la décennie soixante, il s’était
rabattu sur moi. Sans doute policier dans l’âme, il m’avait laissée
exposer mes convictions avant de me refuser sa contribution, en clamant
que « Si jamais le Québec devient un pays indépendant,
je le quitterai pour toujours avec ma femme et mes enfants. »
Petit d’apparence, cet homme est encore
plus petit d’être. Heureusement pour nous, cependant, il se targue
de grandeur, de magnanimité même. Ainsi, sa visite nous a
valu le droit à la cantine, à la brosse à dents et
à la douche quotidienne, au papier et au crayon, et grand bien lui
fasse, aux livres.
Depuis hier soir, donc, faute d’avoir
reçu encore aucun livre, nous nous gavons des friandises de la cantine
de Parthenais : chips, chocolat, cacahuètes, coca-cola, lait, gâteaux.
Comment exalter pour la postérité la douce saveur d’un may
west fondant la bouche, délicieusement arrosée d’une gorgée
de lait froid. Je ne le sais pas, mais je sais que je ne rêverai
plus de la petite madeleine de Proust. Sans doute faut-il être dans
des conditions d’esprit un peu exceptionnelles pour se pénétrer
à jamais d’un goût, comme pour vouloir le retrouver.
Nous sommes à la fin de deuxième
soirée, après la visite du petit homme. Recroquevillée,
genoux à la hauteur des seins, sur mon étroit lit de fer
fixé au plancher, le seul meuble de la cellule, je lis, éperdue
de bonheur, Kamouraska d’Anne Hébert. J’ai reçu le livre
au début de la soirée. Michel Chartrand, lui-même emprisonné,
me l’a fait parvenir du dixième étage où sont détenus
les hommes. Je pensais bien qu’un homme aussi ardemment engagé,
et depuis longtemps, dans la lutte ouvrière contre les multiples
formes d’exploitation et d’aliénation qui soumettent la société
québécoise toute entière à la domination étrangère,
avait dû être arrêté, mais je ne le savais pas
avec certitude. Et maintenant, j’ai peine à croire qu’on détienne
aussi longtemps un homme de sa renommée, acquise précisément
par le retentissement sur tous les toits de son cri de révolte.
Qui donc peut croire un seul instant, et tenter de le faire croire, qu’il
se serait caché pour agir. Mon étonnement est encore plus
grand néanmoins de constater que lui-même sache que je suis
ici. Les hommes auraient-ils droit à des informations que nous n’avons
pas? L’inégalité des conditions sociales de vie entre les
hommes et les femmes s’étendraient-elles jusqu’à la prison,
jusque dans le décompte des privations?
Pour le moment, toutefois, je suis comblée.
Je lis un grand roman qui m’emportent dans des paysages dont je ne me rassasierai
jamais. Mon esprit nage dans la joie, mon corps m’échappe vivant
avec les personnages. La vie est merveilleuse, vraiment, si pleine de dons,
qu’il suffit de savoir accueillir.
Elle est pleine d’horreur aussi, il est
vrai. La matrone pousse la porte de ma cellule. Deux policiers l’accompagnent.
Elle me dit de prendre mes affaires et de la suivre. Je me demande, partagée
entre l’incrédulité et un espoir qui se rue sauvagement en
moi, si je suis libérée. « Dépêchez-vous
», m’ordonne un des policiers qui se tient dans l’encadrement de
la porte, derrière la matrone. « N’oublie pas de téléphoner
à ma mère, à mon chum, à mon père, à
ma sœur », me disent mes compagnes, toutes en même temps. Afin
de vérifier si je les ai bien mémorisés, au cours
de nos répétitions quotidiennes, je redis, une fois de plus,
les numéros donnés par chacune, faisant fi de l’impatience
manifestée par les policiers qui n’ont pas le droit d’entrer dans
nos cellules. Je promets aux filles de téléphoner chez elles,
sitôt arrivée chez moi, et leur exprime mon regret de les
quitter sans les avoir vues, sans pouvoir leur serrer la main.
En marchant entre les deux hommes qui
refusent de me dire où ils me conduisent, je me dis, ayant subi
un troisième interrogatoire, l’après-midi même et ayant
pu apporter mes choses, qu’ils m’amènent sûrement dans un
quelconque bureau où je devrai remplir et signer des formulaires
de sortie.
Mais nous ne franchissons pas la dernière
porte du corridor. Quelques pas avant de l’atteindre, nous empruntons à
gauche, un autre corridor, puis immédiatement encore à gauche,
un troisième où je reconnais un bloc de cellules parfaitement
identique à celui que je viens de quitter. Je n’ai pas le temps
de comprendre ce qui m’arrive que je suis poussée à l’intérieur
de l’une d’elles. Personne ne parle, personne ne me salue. Seul résonne
le claquement de la porte.
Je m’assieds sur le lit, mon esprit rempli
d’idées confuses, mes yeux mouillés de larmes, ma gorge serrée,
lasse, frissonnante. Je m’apaise vite, pourtant, inconsciemment frappée
par une différence bienfaisante entre cette cellule et l’autre :
le néon est éteint. Je remarque bientôt que je suis
dans une bienfaisante pénombre. Je m’allonge, confiante de pouvoir
enfin dormir. C’est ne pas compter avec ma peine de me sentir plus éloignée
que jamais de mes enfants. Je la laisse m’envahir, chasser toute autre
peine, toute angoisse, toute colère, toute peur.
Je suis près de m’endormir ou,
peut-être de me réveiller. Je sors en tous cas d’un profond
assoupissement, agressée par l’inévitable bruit des portes
ouvertes ou refermées. Une femme vient d’entrer dans la cellule
voisine. Je l’entends qui maugrée, tout en pleurant. Je m’empresse
de lui signaler ma présence. Nous nous présentons. Je ne
la connais pas. Elle ne me connaît pas. Elle revient d’un interrogatoire,
le premier de six où elle n’a pas été dévêtue
jusqu’à la taille, ou giflée, ou laissée debout pendant
des heures avec l’obligation de tenir les bras en croix, ou insultée
de quelque autre manière. Je n’en crois pas mes oreilles, ni ma
chance de n’avoir pas subi ces affronts. Enfin, pas encore. Mais d’avoir
été transférée ici ne me rassure pas. Je n’ose
poser plus de questions à cette femme qui semble épuisée
et dont je ne connais que le nom qui ne me dit rien. Nous gardons le silence
assez longtemps, puis elle se met d’elle-même à parler. Elle
est la sœur de deux des hommes soupçonnés de l’enlèvement
et de la mort du ministre du travail du gouvernement québécois.
(3) Elle-même n’a jamais milité dans aucun organisme ni pour
aucune cause. Au cours de ses interrogatoires, elle n’a jamais prononcé
aucun autre mot que ses non et prénom. J’entends dans sa voix et
dans sa manière de parler qu’elle ne fléchira jamais, même
sous les pires tortures. J’éprouve pour elle une admiration qui
me la fait tout de suite aimer et qui me réconforte. Je me réjouis
presque de me retrouver ici, même si de ne pas savoir pourquoi continue
de m’inquiéter.
Plus elle parle, plus elle m’étonne.
Non seulement n’est-elle pas une militante, mais elle ne s’est jamais intéressée
à la politique. Au moment de son arrestation, elle ne savait même
pas qui est le premier ministre du Québec.(4) Cette ignorance me
renverse d’abord, mais à y regarder de plus près, vu son
aveu pour son indifférence pour la chose politique, il me paraît
presque normal qu’elle n’ait jamais remarqué ce ver de terre, incapable
de la moindre position verticale. À bien y penser, j’apprendrais
sans surprise qu’il soit pour quelque chose dans l’intervention de l’armée.
Peut-on attendre d’un tel homme rien d’autre qu’un acte de lâcheté
comme contribution à l’histoire?
Les néons s’illuminent. Arrive
le petit déjeuner. Nous avons parlé toute la nuit. Détenue
ici, seule, absolument seule, Lise Rose vient d’avoir sa première
conversation, depuis le 16 octobre. Elle est peintre et elle vit à
la campagne. Elle m’a parlé des quinze sortes de bleu que peut prendre
le ciel à ses yeux et des multiples ombres répandues
par le même arbre sous le même soleil. De ses frère,
elle m’a seulement dit qu’elle les aimait.
Je crois comprendre que je dois au petit
homme d’avoir été amenée ici. Il doit avoir recommandé
aux autorités de ne plus tenir Lise Rose dans l’isolement complet,
également de ne plus la violenter au cours de ses interrogatoires,
toutes choses qui ternissent inutilement sa belle vision du Canada.
*
Six novembre. Vingt et unième jour
de détention. Nous sommes réunies dans une petite pièce
rouge, depuis plusieurs minutes. Nous ignorons le lieu et la cause de notre
rassemblement. Deux policiers se tiennent devant l’ascenseur qui nous a
conduites ici, deux autres, de chaque côté d’une porte qui
ouvre sans doute sur le lieu où ils nous amèneront. Ils exhibent
une attitude solennelle fort intrigante qui ajoute au mystère de
la situation et qui, sans nous imposer silence, nous oblige tout de même
à parler peu et à voix basse. Nous émettons quelques
hypothèses pouvant expliquer notre présence commune ici et
l’attente qui se prolonge, tout en espérant saisir sur le visage
des policiers si l’une ou l’autre repose sur quelque fondement. Malheureusement,
ils demeurent parfaitement impassibles.
Enfin, la porte s’ouvre. Devant moi, un
immense trou noir vers lequel un policier me pousse en entendant prononcer
mon nom. Des projecteurs m’aveuglent aussitôt et la voix d’un homme
que je ne connais pas m’accuse d’appartenance au FLQ, me prévient
que je n’ai droit ni à une enquête préliminaire, ni
à un procès avec jury et que je suis passible de cinq ans
d’emprisonnement. Il se tait pendant deux ou trois secondes et me demande
: « Coupable ou non coupable ? »
L’hébétement me laisse sans
voix. Je comprends bien que je suis dans une cour de justice, que la salle
est remplie de journalistes et qu’une voix m’accuse d’appartenance au FLQ,
mais je n’ai qu’une image en tête , celle de mes enfants devenus
grands, sans que j’aie pu les voir grandir, sans que j’aie pu vivre avec
eux ces jours importants de nos vies. Elle occupe si entièrement
mon esprit et me torture d’une manière si intolérable que
tout ce qui suit se passe en dehors de moi. J’entends bien la voix qui
répète la question et je vois bien un homme qui s’approche
de moi, en se déclarant mon avocat, (5) et qui me conseille de ne
pas répondre, mais cela ne m’atteint pas. Le policier qui m’a poussé
dans la salle, m’en retire bientôt, tandis qu’un autre pousse J.D.
qui est appelée à son tour.
*
Dix décembre. J. et moi serons
libérées, cet après-midi. Nous sommes maintenant détenues
à la prison des femmes, plus communément appelée Tanguay,
depuis le 8 ou 9 novembre, je ne sais pas bien. Nous avons reçu
un membre ou deux de notre famille, correspondu avec les autres, appris
la mort du général De Gaule. Avons appris tout ce qu’il est
possible de savoir sur les « les événements d’octobre.
»
*
Seize octobre 1989. Il fait beau. Le ciel
est infiniment bleu et montent vers lui, portées par le souffle
d’un vent bruissant, les mille flamboyances de l’automne. Je marche lentement
dans le verger baigné dans la chaude lumière du début
de l’après-midi. Les pommes tardives encore accrochées aux
arbres captent les rayons du soleil et les diffusent en tremblements scintillants.
De l’érablière voisine, s’échappe en bouffées
odorantes, habituelles en cette saison, la vie à jamais attrayante
des sous-bois. Je jouis pleinement de la somptuosité de l’heure,
même si m’assaille avec insistance la question qui interpelle ma
pensée depuis aussi longtemps que je pense. Réussirons-nous
jamais à franchir les limites aliénantes que le colonialisme
a tracé autour de nos élans, par la violence ou à
coups de législations abusives, toujours à force de dénis
de justice, de mensonges, de mépris?
Seize octobre 1989. La vie, généreuse,
a aussi voulu que tu naisses un seize octobre, Simon, mon premier petit-fils.
En ce jour anniversaire de ta naissance, portée par la joie de te
voir, bientôt, au milieu de la fête, je m’abandonne à
ma confiance naturelle, je me laisse aller à mon désir de
croire qu’un jour prochain, mes questions fuiront d’elles-mêmes,
épouvantées par le non-sens des situations qui les soulevaient.
Je suis arrivée au sommet de la
colline d’où je peux voir se déployer la douceur du paysage
estrien, liséré par les monts arrondis des Appalaches. J’ai
beau admirer, chaque jour, en toutes saisons, par tous les temps, ce vrai
paradis, ce paradis inconnu des mythes, je ne m’en lasse jamais, toujours
étonnée de n’avoir pas encore été foudroyée
par un tel excès de splendeur.
Certainement parce que la vie m’aime et
qu’elle ne veut pas que je meure avant que nous ayons pu vivre ensemble,
ne serait-ce qu’un seul jour, dans l’épanouissement de notre
patrie souveraine. En ce jour anniversaire de ta naissance, mon cher petit-fils,
je t’offre mon engagement à lutter sans fin pour l’avènement
d’un octobre de lumière.
(1) Pierre Elliott-Trudeau.
(2) Jacques Hébert.
(3) Pierre Laporte.
(4) Robert Bourassa.
(5) Serge Ménard. |