La Légende D'Arthur






arthur & guenièvre La légende arthurienne est née quelque part en Grande- Bretagne, et non pas sur le continent; quelque part dans le sud-ouest de l'Angleterre, entre le sud du Pays de Galles et la péninsule de Cornwall. C'est la tradition populaire locale qui l'affirme. Cette tradition est d'ailleurs confirmée par les nombreux vestiges archéologiques qui sont disséminés entre Caerllion-sur-Wysg et Penzance en passant par Glastonbury. Mais, à partir de là, que d'incertitudes ! Le nom dArthur, en effet, se rencontre en de multiples endroits de cette île de Bretagne, marqué dans la toponymie ou dans l'appellation donnée à un vestige des temps anciens, particulièrement à un monument mégalithique.

C'est ainsi que, très au nord, du côté de Perth, donc en Écosse, on remarque un Creux d’Arthur et une Roche d'Arthur. Près d'Edinburgh se trouve le Siège d’Arthur, et près de Dunbarton, dans l'ancien royaume breton de Strathclyde, un lieu élevé est appelé Ben Arthur, c'est- à-dire le « Sommet d'Arthur ». Non loin de Melrose Abbey, d'après la tradition locale, on raconte que le roi Arthur dort d'un sommeil magique dans une grotte ; mais il y a d'autres récits de ce genre sur les flancs du Snowdon, dans le nord-ouest du Pays de Galles, ainsi que dans la région de Caerllion-sur-Wysg. On ajoute même qu'il est entouré de tous ses chevaliers qui attendent son réveil pour se lancer de nouveau dans leurs expéditions. On apprend aussi que les trésors d'Arthur sont cachés près de Marchlynn Mawr, dans l'ancien comté de Caernarvon, autrement dit dans le Gwynedd: celui qui les découvrirait par hasard en serait tellement ébloui qu'il risquerait d'oublier de remonter à la surface et resterait prisonnier dans la grotte. Dans l'ancien comté de Merioneth, au lac nommé Llyn Barfod (« lac barbu »), on montre encore l'endroit où Arthur a tué un monstre qui avait son repaire sous les eaux et qui menaçait le pays d'inondation. D'ailleurs, son cheval a laissé l'empreinte de son sabot sur une roche. Le Flintshire a une Colline d’Arthur, le Glamorgan, une Pierre d’Arthur, le Breconshire, une Chaire d’Arthur. Entre le Brecon et l'ancien comté de Carmarthen, dans la montagne d'Amanw, se trouve le Lit d’Arthur. Dans le Somerset, South Cadbury, ancienne forteresse celtique, est évidemment Camelot ou Kamaalot, l'une des résidences favorites d'Arthur et de ses compagnons. Mais il y a mieux dans ce même comté, à Glastonbury, se trouve la tombe du roi Arthur et de la reine Guenièvre, dans l'abbaye elle-même, non loin d'un mystérieux puits qui passe pour recéler le saint Graal.

C'est dans le Comwall que les souvenirs arthuriens sont les plus nombreux sur une surface restreinte. On sait qu'Arthur a été conçu au château de Tintagel, mais il a sillonné le pays : ainsi, il y a un Four d’Arthur entre Bodmin et Exeter, four que l'on montra vers l'an 1100 à des moines venus de Laon et qui en ont laissé le témoignage. Près de Bodmin, ce sont la Cuisine d’Arthur et le Hall d’Arthur. À Camelford, c'est à l'emplacement du Slaughter Bridge qu'il a été mortellement blessé, mais on connaît bien sa forteresse à Kelliwic, autrement dit Egloshayle, près de Padstow. Et il a caché une magnifique table d'or sous le Mont Bossiney, un tertre situé entre Tintagel et Boscastle. Sans parler de dolmens qui portent le nom d'Arthur...

A côté de cette accumulation de lieux marqués par Arthur, la Bretagne armoricaine paraît bien pauvre. On n'y relève en effet que deux endroits qui aient suscité son parrainage, tous deux situés dans la forêt de Huelgoat (Finistère), Il s'agit du Camp d’Artus qui est une forteresse de l'Âge du Fer, réutilisée à la période des Âges Sombres, toujours impressionnante par ses vastes remparts de pierre et de terre, mais peu visible car perdue au milieu des arbres, et d'une modeste grotte à laquelle en a donné le nom de Grotte d’Artus. On pourrait ajouter à ces deux sites un dolmen en ruine qui se trouve sur l'îlot d'Aval, à proximité immédiate de l'Île-Grande en Pleu- meur-Bodou (Côtes-d'Armor), et que l'on appelait autre- fois Tombeau d’Arthur. Cela paraît une localisation due au nom de l'îlot, Aval, qui signifie « pomme » en breton, et rappelle bien sûr la fabuleuse île d'Avalon où le roi Arthur est en dormition. Mais, depuis la Seconde Guerre mondiale, l'appellation est passée à un dolmen en bien meilleur état qui se trouve sur l'Île-Grande. Quant à la Lieue de Grève, vaste plage de sable entre Saint-Efflam et Saint-Michel-en-Grève, elle passe, dans certaines traditions locales, pour avoir été le théâtre d'un fabuleux combat entre Arthur et un dragon, combat sans vainqueur et qui n'a pu s'achever que par l'intervention de saint Efflam. Quant au hameau de Port-Arthur en Pluméliau (Morbihan), il semble qu'il faille en rejeter tout apparentement avec la légende arthurienne. Ce hameau, situé non loin de Talvern-Nénèze (Tal-vern, « haut du marais », Nénèze, altération de en-hent-Ahès, « le chemin d'Ahès », appellation générique des voies romaines en Armorique), au passage de la grande voie qui reliait Rennes à l'Aber Vrach par Castennec (Bieuzy-les-Eaux), doit ce nom au souvenir du propriétaire d'une ferme (porh, en breton vannetais et en pleine terre, désigne une simple cour de ferme).

Sur le reste du continent, Arthur ne semble guère avoir laissé de traces, ni dans la toponymie, ni dans la mémoire populaire. C'est tout juste si l'on peut signaler, aux limites du département de la Manche et de celui de l'Orne, non loin de Lonlay-l'Abbaye et de la Lande pour rie, une petite vallée encaissée qui porte le nom de Fosse Arthour, ainsi que plus à l'est, au nord de Domfront (Orne), dans la commune de Saint-Bômer les Forges, un hameau appelé l’arthour. Il est vrai que ce territoire fait partie d'un étrange « Pays de Lancelot du Lac » que l'on redécouvre actuellement.

Mais Arthur n'est pas seul dans les récits concernant le Graal et la Table Ronde. Beaucoup d'autres personnages, comme Merlin, Tristan ou même la fée Morgane, ont imprégné de leur ombre la mémoire populaire et donné lieu à des appellations diverses. De plus, les événements relatés dans ces récits, qui sont toujours situés dans un endroit précis, se retrouvent parfois dans la toponymie, aussi bien en Bretagne armoricaine que sur toute l'étendue de l'île de Bretagne. La légende arthurienne a été très célèbre pendant tout le Moyen Age, et elle a marqué l'imaginaire européen de façon durable, surtout dans certaines régions.
(Extrait de "petite Encyclopédie du Graal" de Jean Markale)

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Cest au milieu du 12ème siècle que la légende d'arthur fut transcrite en vers français par un trouvère normand, Robert Wace, dans le Roman de Brut (c’est-à-dire de Brutus). Vers la même époque, Élie de Boron et Rusticien de Pise rédigèrent en prose cette légende.

Le Roman de Brut
conte, entre autres épisodes, comment le prince Arthur naquit d’un prince d'armorique, Uterpendragon qui, grâce à un prodige, avait réussi à prendre la personnalité du roi de Cornouailles, Gorloe. La mère d'Arthur se trouvait être l'épouse de ce roi à transformations. Le jeune prince avait pour aïeux bretons les pères les plus illustres des diverses branches de la race. Était-ce suffisant pour en faire le prince du plus grand renom ? Non sans doute, puisque le romancier n’hésite pas à le faire descendre aussi du père des Romains, le « pieux Enée » ! Il rappelle les exploits dont le prince s’illustre dès que, en son jeune âge, il paraît sur les champs de bataille. Bientôt l’île de Bretagne ne lui suffit plus. Il n’a de cesse de soumettre l'Irlande puis porte le combat au Danemark, en Norvège, terres sitôt conquises. Il arrache la France au général romain gouverneur de Paris. Jusqu’en Italie, il conduit une innombrable armée à la victoire. Chemin faisant, il s’attaque aux grands seigneurs du Mal. Il extermine les géants et les monstres. Ses victoires, il les doit aux vertus guerrières de son épée qui a nom Calibourne (présent des fées de l’île dAvalon à leur protégé) et à son bouclier, orné d'une image " faite à la semblance de Madame Sainte Marie ".

Le prince devenu roi tient ses cours ordinaires en tel ou tel de ses châteaux préférés et sa cour plénière à Carlion en l'actuel Pays de Galles. Le trouvère fait une longue et minutieuse description de la célébration des grandes fêtes. Les plus illustres et les plus vaillants d’Europe ne manquent de venir rendre hommage au roi Arthur, suprême monarque de l’Europe.
« ... Il n’y avait pas un Ecossais, pas un Breton, pas un Français, ni un Normand, un Angevin, ni un Flamand, un Bourguignon, ni un Lorrain, ni aucun chevalier d’Orient ou d’Occident qui ne se crût obligé de paraître à la cour dArthur. Qui recherchait Gloire et Renommée y venait assurément, tant pour juger de la courtoisie dArthur que pour admirer ses Etats, connaître ses barons et recevoir de riches présents. Les pauvres gens l’aimaient, les riches l'honoraient. Les rois étrangers l’enviaient et le redoutaient. Ils craignaient qu’il en vînt à conquérir le monde entier et à leur ravir leur couronne. »

Le Roman de Brut
décrit les rites de la cour plénière. Il conte comment les visiteurs, venus rendre hommage, s’honorent et se réjouissent de rencontrer le sénéchal d'Arthur, le Manceau maître Ké, Beduier l’Angevin, échanson du maître, Gauvain, homme du Nord, et le roi des Bretons d'Armorique, Hoël, cousin et allié du roi Arthur. Wace explique pour quelles raisons le roi créa l'ordre de la Table Ronde, " dont les Bretons racontent mainte fable ". Assis autour de la table dans les occasions majeures de la cour plénière" tous les chevaliers étaient égaux quels que fussent leur rang et leur titre. Tous étaient servis à table de la même manière. Aucun deux n’avait lieu de se vanter d’occuper une place plus honorable que son voisin. Il n’y avait parmi eux ni premier ni dernier ."

Les épreuves du roi remplissent la dernière partie du Roman de Brut. Arthur se voit trahi par son bien- aimé neveu Mordred. Sa femme, la reine Guenièvre, lui est ravie. Lui-même est blessé mortellement à la bataille de Camlan. Mais l'oeuvre de Wace ne se termine pas sur les déplorations de cette mort. Plutôt sur la certitude dune résurrection : sous un tertre sacré, de l'île d’Avalon, veillé par les fées, Arthur dort d’un sommeil qui n’est que le prologue d’une nouvelle, héroïque et merveilleuse histoire.
Précédant de peu le roman en prose sur le même sujet, ce Roman de Brut en vers est la première œuvre littéraire composée en français qui présente le roi Arthur, les personnages de sa cour, leurs caractères, les situations, les événements principaux de la vie seigneuriale.

Il est évidemment impossible que les données du Roman de Brut soient de l’invention du seul trouvère normand. Sans doute ne se réfère-t-il explicitement à aucune source, mais ses auditeurs et lecteurs étaient gens avertis. Ils pouvaient deviner que l'oeuvre récitée était l'écho d'oeuvres plus anciennes, ce dont nous pouvons aujourd’hui produire des preuves. Ces oeuvres anciennes armoricaines et galloises - attestent la très haute antiquité du personnage d'Arthur et une certaine authenticité de son caractère héroïque.
Dès le haut Moyen Age, Arthur apparaît comme le défenseur des Bretons, le plus fameux des chefs de guerre qui menèrent la lutte contre l’envahisseur saxon.

Dans la compilation la plus ancienne que représente l’Historia Brittonum de Nennius( IXe siècle),l'auteur décrit les douze batailles livrées victorieusement par Arthur contre les Saxons. Il situe en 516 la victoire capitale du mont Badon. Les Annales Cambriae (Annales de Cambrie), qui datent des environs de l'an mille, rappellent la bataille de Camlan (537) où le chef de guerre trouve sa mort. (Peut-être commandait-il une cavalerie de mercenaires, épouvante de ces Saxons venus du bassin de la Tamise et poussant leurs troupes vers l'ouest de l'île.)

La littérature galloise la plus ancienne nous apporte les premières grandes images épiques du héros. Elles apparaissent dans le Livre d'Aneurin, le Livre de Taliésin, le Livre noir de Carmarthen. D'oeuvre en oeuvre et de siècle en siècle, ces images se transforment et s’enrichissent. Il apparaît dèsl'origine que la tradition épique, à la fois historique et légendaire, dérive de représentations mythiques. Devenu fabuleux, le héros descend d'un père qui ne l'est pas moins : Uterpendragon Uter-à-la-tête-de-dragon) est un Personnage mythologique qui se désigne comme « Roi des ténèbres, mystère voilé, grand ordonnateur de la guerre ». Par l'effet de ses exploits, on le nomme "Miracle de l'Epée ". Il décime les armées. Il foudroie les châteaux. Son bouclier est l’arc-en-ciel. On le célèbre avec les mêmes louanges que celles adressées au soleil. Mais la fortune du roi change lorsqu’il prétend conquérir des régions de l'autre Monde.
Dans le « Poème des dépouilles », trentième poème du Livre de Taliésin, le barde cambrien rapporte le désastre subi par le Roi et trois grandes nefs partis conquérir l'île des Fées, ayant dessein de s’emparer du « chaudron merveilleux » et de délivrer un prisonnier de marque,le prince Gweir, condamné à chanter sans cesse jusqu’à l'heure du jugement dernier. Mais l'expédition échoue, mortelle pour la plupart des audacieux. Un autre poème bardique assure que le roi fut enlevé au ciel où il règne sous l’image de la constellation de la Grande Ourse, appelée en langue galloise le « Chariot dArthur  » .

Cest ainsi que le souvenir toujours très présent de l'Arthur historique, magnifié par l’imagination héroïque, donna très tôt naissance à l’Arthur mythologique dont, cinq à six siècles plus tard, allaient s’inspirer les premiers romanciers français.

Cest par un mouvement inverse que vers le IXè siècle la sagesse bardique allait humaniser la figure mythologique du roi Arthur et substituer même à l'Arthur historique un Arthur bardique hunain, très humain, dont les romanciers futurs devaient garder beaucoup de traits. (Cest le même mouvement qui, à la même époque, dans le premier roman gallois arthurien de Culhwch et Olwen humanise et héroïse à la fois les figures mythologiques des Mabinogion.)

(texte: J-Pierre Foucher, préface 'Romans de la Table Ronde' Ed. FOLIO)
 

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En Bretagne armoricaine

voir Carte : La Bretagne armoricaine et le cycle du graal  (110 Ko)
                      La Forêt de Brocéliande et le cycle du Graal (73 Ko)
 

Mis à part le Cornwall britannique et la région de Glastonbury, la Bretagne armoricaine est actuellement le pays qui revendique le plus clairement le droit d'être considéré comme le haut lieu des aventures des chevaliers de la Table Ronde. Pour le sens commun, cette revendication paraît évidente et ne suscite aucune réserve, tant la Bretagne fait figure de conservatoire de la civilisation celtique. Pourtant, cela ne résiste pas à l'analyse. S'il est vrai que la Bretagne participe pleinement au cycle du Graal, elle n'en est ni l'origine ni le lieu, même idéal, où se déroulent les aventures racontées par les auteurs des 12e et 13e siècles.

Tout cela découle du fait qu'à partir du 4è siècle, et jusque vers le 12è siècle, il a existé entre la Bretagne armoricaine et l'île de Bretagne une authentique communauté ethnique, linguistique, religieuse et culturelle, voire même politique dans certains cas. Il est donc absolument normal de retrouver dans la péninsule certaines traditions qui sont propres à la Bretagne insulaire, de même que dans celle-ci se décèlent de nombreuses traces d'une influence armoricaine. Après tout, il y a peu de différence entre Britain et Britanny, et si les termes employés en français sont ambigus, c'est qu'il y a quelque raison à cela.

Jusqu'au 11è siècle, le gallois, le cornique et le breton armoricain étaient trois dialectes d'une langue unique, dérivée du brittonique ancien, groupe linguistique auquel appartenait le gaulois. C'est une réalité, comme est réalité, aux 6è et 7è siècles, l'existence d'un double royaume de Domnonée, à la fois insulaire (Cornwall- Devon) et péninsulaire (moitié nord de la Bretagne actuelle). La Manche n'a jamais constitué un fossé, bien au contraire: pendant l'Antiquité, on la nommait Mare Britannicum, et durant la première partie du Moyen Âge, elle a été un lien constant entre la Grande et la Petite Bretagne.

Mais si les traditions communes se sont maintenues pendant de nombreux siècles, il ne semble pas que celles qui concement le roi Arthur et la quête du saint Graal y aient vraiment fait souche. L'Arthur historique n'a certainement jamais abordé sur les rivages d'Armorique, et si son nom reste attaché à quelques lieux, c'est probablement à la suite de confusions et d'amalgames, comme la légende du combat contre le dragon sur la Lieue de Grève (Côtes-d'Armor) ou du combat contre le géant de Tombelaine (épisode raconté par Geoffroy de Monmouth et par Robert Wace au 12è siècle) dans la baie du Mont- Saint-Michel, c'est-à-dire déjà en Normandie. Quant aux appellations de Camp dArtus et de Grotte dArtus dans la forêt de Huelgoat, ainsi que celles du Tombeau dArthur à l'île d'Aval ou à l'Île-Grande (Côtes-d'Armor), elles sont suspectes et datent du 19è siècle.

Pourtant, il semble que l'Arthur légendaire soit venu dans cette région, du moins si l'on en croit la version dite cistercienne du Lancelot en prose, qui suit ici la tradition de Robert de Boron. En effet, c'est vraisemblablement en Bretagne armoricaine qu'Arthur a vu pour la première fois Guenièvre. Cette Guenièvre, en gallois Gwenhwyfar, c'est-à-dire « blanche image », est dite fille de Léodagan, qui règne sur la Carmélide. De nombreux commentateurs ont placé la Carmélide en Irlande, on se demande en vertu de quels critères. En effet, s'il est évident qu'Arthur passe la mer avant de connaître Guenièvre, c'est lors d'une expédition qu'il mène contre Claudas de la Terre Déserte, une sorte de Picrochole avant la lettre, qui rêve de s'emparer des domaines de tous ses voisins, ceux de Ban de Bénoïc et de Bohort de Gaunes en particulier. Et c'est même l'occasion, pour le jeune Arthur, de renforcer sa suzeraineté sur l'Armorique et de resserrer ses liens avec les petits rois qui y ont leurs domaines.
Et c'est ainsi qu'il combattra contre Claudas de la Terre Déserte, roi de pays bien vagues mais nécessairement situés dans la vallée de la Loire, à l'aide de ses vassaux, dont Léodagan, qu'on décrit comme roi de Carohaise, ou Carahès, c'est-à-dire Carhaix (Finistère), qui est d'ailleurs la résidence principale du duc Hoël, le beau-père de Tristan.

C'est donc au cours de cette expédition, à laquelle participe Merlin, que le roi Arthur connaîtra la jeune Guenièvre et qu'il décidera de l'épouser, concluant ainsi du même coup une alliance très solide avec des vassaux éloignés par la distance. Il n'y a pas lieu de douter que la Carmélide du Lancelot en prose ne soit pas située en plein coeur de la péninsule armoricaine, et cela justifierait peut-être les appellations arthuriennes de deux sites de la forêt de Huelgoat, surtout celui du Camp dArtus, qui est incontestablement une forteresse celtique de l'Âge du Fer réutilisée et aménagée aux temps arthuriens.
Tout cela n'est que simple hypothèse, puisque, dans les récits du Graal et de la Table Ronde, le réel et l'imaginaire se côtoient si intimement qu'il est bien difficile d'en discerner les frontières.

Mais si le roi Arthur n'est pas authentiquement présent en Bretagne armoricaine, nombreux sont ses compagnons qui y ont leurs attaches. En premier lieu, on doit signaler le roi Mark, l'oncle de Tristan, roi de Comwall, mais en fait de tout le pays de Domnonée, c'est-à-dire de ce double royaume de part et d'autre de la Manche. Car c'est un personnage historique que la pierre cornouaillaise sise entre Castle Dore et Fowey signale, par son inscription  (Drustanus hic jacit cunomori filius), être le père de Tristan, et qualifie du surnom de Cunomorus, appellation bien connue en Armorique sous la forme Konomor, aussi bien par la légende hagiographique que par l'histoire. Ce personnage, plutôt maltraité par la tradition, a permis à Pol Aurélien de fonder l'abbaye- évêché de Kastell-Paol (Saint-Pol-de-Léon) ; mais, à la suite d'événements dans lesquels sont intervenus les Francs, il a été condamné par un synode d'évêques armoricains et maudit par eux, à tel point que la mémoire populaire en a fait un véritable Barbe-Bleue se débarrassant de ses femmes lorsqu'elles étaient enceintes, parce qu'une prophétie prétendait qu'il serait tué par son propre fils.

Mais si le nom de Cunomorus-Konomor est une épithète flatteuse mettant en valeur le personnage (le terme veut dire « chien puissant »), celui de Mark, qui était peut-être son nom de baptême, reste ambigu. Car il peut s'agir du nom latin Marcus, mais il semble que ce soit bel et bien le nom breton, gallois et cornique du cheval. Aussi ne faut-il pas s'étonner d'entendre, aussi bien au Pays de Galles qu'en Cornwall et en Armorique, des histoires étranges sur son compte: c'est un roi qui avait des oreilles de cheval. La légende est fort bien localisée près de Douarnenez (Finistère sud), dans le hameau qui s'appelle précisément Plomarc'h. Et on la retrouve dans l'île Karn, au large de Kersaint (Finistère nord), laquelle est un îlot qui renfenne un superbe tertre mégalithique qui lui vaut d'ailleurs son nom (cairn, mot anglais qui signifie tertre, provenant d'un celtique carno, « tas de pierres », reconnaissable dans le nom de Carnac). Et l'épisode des oreilles de cheval, dont seul le barbier de Mark connaît l'existence, se retrouve intégralement dans le Tristan de Béroul, au 12e siècle.

C'est dire que la légende de Tristan est pan-celtique: elle appartient d'abord à l'Irlande, et son prototype se trouve dans un des épisodes de la grande épopée des Fiana dite « cycle de Leinster », épisode connu sous l'appellation de la poursuite de Diarmaid et Grainné.

Mais Yseult, d'après les récits arthuriens, est la fille du roi d'Irlande, la nièce du fabuleux Morholt que tue Tristan pour délivrer le royaume de Mark du joug irlandais.

Et c'est en Irlande qu'il connaît Yseult et qu'il va la chercher pour lui faire épouser son oncle. Et si l'ensemble de l'histoire a pour cadre le Cornwall, la fin tragique concerne la Bretagne armoricaine où Tristan a épousé Yseult aux Blanches Mains, fille du duc Hoël de Carhaix. C'est sur la péninsule armoricaine que Tristan meurt, soit à Penmarch en Saint-Frégant (Finistère nord), soit à Penmarc'h (Finistère sud). Et la fameuse « Grotte aux Images », où Tristan a fait représenter ses amours avec Yseult, et que signalent toutes les versions de la légende, ne peut se situer que dans les Monts d'Arrée.

(Extrait de "petite Encyclopédie du Graal" de Jean Markale)
 
 

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