La légende arthurienne est née quelque part en Grande- Bretagne, et non pas sur le continent; quelque part dans le sud-ouest de l'Angleterre, entre le sud du Pays de Galles et la péninsule de Cornwall. C'est la tradition populaire locale qui l'affirme. Cette tradition est d'ailleurs confirmée par les nombreux vestiges archéologiques qui sont disséminés entre Caerllion-sur-Wysg et Penzance en passant par Glastonbury. Mais, à partir de là, que d'incertitudes ! Le nom dArthur, en effet, se rencontre en de multiples endroits de cette île de Bretagne, marqué dans la toponymie ou dans l'appellation donnée à un vestige des temps anciens, particulièrement à un monument mégalithique.(texte: J-Pierre Foucher, préface
'Romans de la Table Ronde' Ed. FOLIO)
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Carte : La Bretagne armoricaine et
le cycle du graal (110 Ko)
La Forêt de Brocéliande et le cycle
du Graal (73 Ko)
Mis
à part le Cornwall britannique et la région de Glastonbury,
la Bretagne armoricaine est actuellement le pays qui revendique
le plus clairement le droit d'être considéré comme
le haut lieu des aventures des chevaliers de la Table Ronde. Pour
le sens commun, cette revendication paraît évidente et ne
suscite aucune réserve, tant la Bretagne fait figure de conservatoire
de la civilisation celtique. Pourtant, cela ne résiste pas à
l'analyse. S'il est vrai que la Bretagne participe pleinement au cycle
du Graal, elle n'en est ni l'origine ni le lieu, même idéal,
où se déroulent les aventures racontées par les auteurs
des 12e et 13e siècles.
Tout
cela découle du fait qu'à partir du 4è siècle,
et jusque vers le 12è siècle, il a existé entre la
Bretagne armoricaine et l'île de Bretagne une authentique communauté
ethnique, linguistique, religieuse et culturelle, voire même politique
dans certains cas. Il est donc absolument normal de retrouver dans la péninsule
certaines traditions qui sont propres à la Bretagne insulaire, de
même que dans celle-ci se décèlent de nombreuses traces
d'une influence armoricaine. Après tout, il y a peu de différence
entre Britain et Britanny, et si les termes employés en français
sont ambigus, c'est qu'il y a quelque raison à cela.
Jusqu'au
11è siècle, le gallois, le cornique et le breton armoricain
étaient trois dialectes d'une langue unique, dérivée
du brittonique ancien, groupe linguistique auquel appartenait le gaulois.
C'est une réalité, comme est réalité, aux 6è
et 7è siècles, l'existence d'un double royaume de Domnonée,
à la fois insulaire (Cornwall- Devon) et péninsulaire (moitié
nord de la Bretagne actuelle). La Manche n'a jamais constitué un
fossé, bien au contraire: pendant l'Antiquité, on la nommait
Mare Britannicum, et durant la première partie du Moyen Âge,
elle a été un lien constant entre la Grande et la Petite
Bretagne.
Mais
si les traditions communes se sont maintenues pendant de nombreux siècles,
il ne semble pas que celles qui concement le roi Arthur et la quête
du saint Graal y aient vraiment fait souche. L'Arthur historique n'a certainement
jamais abordé sur les rivages d'Armorique, et si son nom reste attaché
à quelques lieux, c'est probablement à la suite de confusions
et d'amalgames, comme la légende du combat contre le dragon sur
la Lieue de Grève (Côtes-d'Armor) ou du combat contre
le géant de Tombelaine (épisode raconté par
Geoffroy de Monmouth et par Robert Wace au 12è siècle) dans
la baie du Mont- Saint-Michel, c'est-à-dire déjà
en Normandie. Quant aux appellations de Camp dArtus et de Grotte
dArtus dans la forêt de Huelgoat, ainsi que celles du
Tombeau dArthur à l'île d'Aval ou à l'Île-Grande
(Côtes-d'Armor), elles sont suspectes et datent du 19è siècle.
Pourtant,
il semble que l'Arthur légendaire soit venu dans cette région,
du moins si l'on en croit la version dite cistercienne du Lancelot
en prose, qui suit ici la tradition de Robert de Boron. En effet,
c'est vraisemblablement en Bretagne armoricaine qu'Arthur a vu pour la
première fois Guenièvre. Cette Guenièvre, en
gallois Gwenhwyfar, c'est-à-dire « blanche image »,
est dite fille de Léodagan, qui règne sur la Carmélide.
De nombreux commentateurs ont placé la Carmélide en Irlande,
on se demande en vertu de quels critères. En effet, s'il est évident
qu'Arthur passe la mer avant de connaître Guenièvre, c'est
lors d'une expédition qu'il mène contre Claudas de la
Terre Déserte, une sorte de Picrochole avant la lettre, qui
rêve de s'emparer des domaines de tous ses voisins, ceux de Ban
de Bénoïc et de Bohort de Gaunes en particulier.
Et c'est même l'occasion, pour le jeune Arthur, de renforcer sa suzeraineté
sur l'Armorique et de resserrer ses liens avec les petits rois qui y ont
leurs domaines.
Et
c'est ainsi qu'il combattra contre Claudas de la Terre Déserte,
roi de pays bien vagues mais nécessairement situés dans la
vallée de la Loire, à l'aide de ses vassaux, dont Léodagan,
qu'on décrit comme roi de Carohaise, ou Carahès, c'est-à-dire
Carhaix (Finistère), qui est d'ailleurs la résidence
principale du duc Hoël, le beau-père de Tristan.
C'est
donc au cours de cette expédition, à laquelle participe Merlin,
que le roi Arthur connaîtra la jeune Guenièvre et qu'il décidera
de l'épouser, concluant ainsi du même coup une alliance très
solide avec des vassaux éloignés par la distance. Il n'y
a pas lieu de douter que la Carmélide du Lancelot en prose ne soit
pas située en plein coeur de la péninsule armoricaine, et
cela justifierait peut-être les appellations arthuriennes de deux
sites de la forêt de Huelgoat, surtout celui du Camp dArtus, qui
est incontestablement une forteresse celtique de l'Âge du Fer réutilisée
et aménagée aux temps arthuriens.
Tout
cela n'est que simple hypothèse, puisque, dans les récits
du Graal et de la Table Ronde, le réel et l'imaginaire se côtoient
si intimement qu'il est bien difficile d'en discerner les frontières.
Mais
si le roi Arthur n'est pas authentiquement présent en Bretagne armoricaine,
nombreux sont ses compagnons qui y ont leurs attaches. En premier lieu,
on doit signaler le roi Mark, l'oncle de Tristan, roi de Comwall,
mais en fait de tout le pays de Domnonée, c'est-à-dire de
ce double royaume de part et d'autre de la Manche. Car c'est un personnage
historique que la pierre cornouaillaise sise entre Castle Dore et
Fowey signale, par son inscription (Drustanus
hic jacit cunomori filius), être le père
de Tristan, et qualifie du surnom de Cunomorus, appellation bien
connue en Armorique sous la forme Konomor, aussi bien par la légende
hagiographique que par l'histoire. Ce personnage, plutôt maltraité
par la tradition, a permis à Pol Aurélien de fonder
l'abbaye- évêché de Kastell-Paol (Saint-Pol-de-Léon)
; mais, à la suite d'événements dans lesquels sont
intervenus les Francs, il a été condamné par un synode
d'évêques armoricains et maudit par eux, à tel point
que la mémoire populaire en a fait un véritable Barbe-Bleue
se débarrassant de ses femmes lorsqu'elles étaient enceintes,
parce qu'une prophétie prétendait qu'il serait tué
par son propre fils.
Mais
si le nom de Cunomorus-Konomor est une épithète flatteuse
mettant en valeur le personnage (le terme veut dire « chien puissant
»), celui de Mark, qui était peut-être son nom de
baptême, reste ambigu. Car il peut s'agir du nom latin Marcus,
mais il semble que ce soit bel et bien le nom breton, gallois et cornique
du cheval. Aussi ne faut-il pas s'étonner d'entendre, aussi bien
au Pays de Galles qu'en Cornwall et en Armorique, des histoires étranges
sur son compte: c'est un roi qui avait des oreilles de cheval. La
légende est fort bien localisée près de Douarnenez
(Finistère sud), dans le hameau qui s'appelle précisément
Plomarc'h. Et on la retrouve dans l'île Karn, au large
de Kersaint (Finistère nord), laquelle est un îlot
qui renfenne un superbe tertre mégalithique qui lui vaut d'ailleurs
son nom (cairn, mot anglais qui signifie tertre, provenant d'un celtique
carno, « tas de pierres », reconnaissable dans le nom de Carnac).
Et l'épisode des oreilles de cheval, dont seul le barbier de Mark
connaît l'existence, se retrouve intégralement dans le Tristan
de Béroul, au 12e siècle.
C'est
dire que la légende de Tristan est pan-celtique: elle appartient
d'abord à l'Irlande, et son prototype se trouve dans un des épisodes
de la grande épopée des Fiana dite « cycle de
Leinster », épisode connu sous l'appellation de la poursuite
de Diarmaid et Grainné.
Mais
Yseult, d'après les récits arthuriens, est la fille du roi
d'Irlande, la nièce du fabuleux Morholt que tue Tristan pour
délivrer le royaume de Mark du joug irlandais.
Et
c'est en Irlande qu'il connaît Yseult et qu'il va la chercher
pour lui faire épouser son oncle. Et si l'ensemble de l'histoire
a pour cadre le Cornwall, la fin tragique concerne la Bretagne armoricaine
où Tristan a épousé Yseult aux Blanches Mains,
fille du duc Hoël de Carhaix. C'est sur la péninsule
armoricaine que Tristan meurt, soit à Penmarch en Saint-Frégant
(Finistère nord), soit à Penmarc'h (Finistère
sud). Et la fameuse « Grotte aux Images », où Tristan
a fait représenter ses amours avec Yseult, et que signalent toutes
les versions de la légende, ne peut se situer que dans les Monts
d'Arrée.
(Extrait de "petite Encyclopédie
du Graal" de Jean Markale)
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