Mort d' Arthur par James ArcherLe Morte d' Arthur
Thomas Malory.
Trad: Pierre Goubert
Livre 1 / Livre 2 / Livre 3
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Livre Premier
:

L'avènement

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by Rex
Chapitre I

IL ADVINT au temps d ‘ Uter Pendragon, lorsqu’il était roi de toute l’Angleterre et régnait comme tel, qu’il y avait en Cornouailles un puissant duc qui avait soutenu contre lui une longue guerre. Ce duc s’appelait le duc de Tintagel. Le roi Uter fit venir ce duc, lui ordonnant d’amener avec lui son épouse, car elle était réputée belle dame et grandement sage. Elle avait nom Ygerne.

Adonc, lorsque le duc et sa femme arrivèrent chez le roi, grâce à l’entremise de grands seigneurs ils furent réconciliés. La dame plut beaucoup au roi, il s’éprit d’elle et les festoya sans mesure. il aurait voulu partager la couche de la duchesse. Mais c’était une femme de grande vertu, et elle refusa de consentir aux désirs du roi. Elle avertit le duc, son époux, lui disant. « Je soupçonne qu’on nous a mandés pour que je sois déshonorée. C’est pourquoi, mon époux, je conseille que nous partions d’ici au plus vite pour chevaucher toute la nuit jusqu’à notre château. » Comme elle l’avait dit, c’est ainsi qu’il fut fait, et ni le roi ni aucun de ses conseillers ne s’aperçurent de leur départ .

Dès que le roi Uter apprit qu’ils s’en étaient allés aussi soudainement, il entra en grand courroux. il réunit ses conseillers particuliers et les informa du brusque départ du duc et de sa femme. Lors les conseillers demandèrent au roi d’obliger le duc et son épouse à venir par mandement impératif " Et s’il refuse de se rendre à votre ordre, alors vous serez libre d’agir à votre guise. Vous aurez fondement à mener contre lui une dure guerre ".

Ainsi fut fait. Réponse fut donnée aux messagers. C’était en peu de mots ceci - ni le duc ni son épouse n’acceptaient de venir au roi. Lors le roi entra en grand courroux. À nouveau il fit remettre au duc un clair message, disant qu’il lui fallait se préparer, renforcer troupes et défenses, car avant quarante jours il viendrait le tirer de son plus puissant château. Quand le duc reçut cet avertissement, aussitôt il alla pourvoir d’hommes et de défenses deux de ses châteaux forts, dont l’un avait nom Tintagel et l’autre Terrabel. Il mit sa femme, dame Ygerne, dans le château de Tintagel, et lui-même prit place dans celui de Terrabel, lequel avait maintes issues et poternes. Lors en diligence accourut le roi Uter avec une grande armée. Il mit le siège devant le château de Terrabel. Il y planta des tentes en grand nombre, de grands assauts furent menés de part et d’autre et bien des gens tués.

Si vive était sa colère et si impérieux son amour pour la belle Ygerne que le roi Uter tomba malade. Devers lui vint alors messire Ulfin, noble chevalier, qui demanda au roi les causes de sa maladie. « je vais te les donner, dit le roi. Si je suis malade, c’est de colère, et c’est l’amour que je porte à la belle Ygerne qui m’empêche de guérir. - Eh bien, repartit messire Ulfin, je vais quérir Merlin. Il y apportera remède et votre coeur sera content. »

C’est ainsi qu ‘ Ulfin partit, et d’aventure il rencontra Merlin sous l’accoutrement d’un gueux. Merlin demanda à Ulfin qui il cherchait. « Ce n’est pas ton affaire, lui fut-il répondu. - Eh bien, dit Merlin, je sais qui tu cherches, car tu cherches Merlin. Donc ne cherche pas plus longtemps, car je suis cet homme-là. Si le roi Uter veut bien m’en récompenser et s’il peut s’engager à satisfaire mon désir, il en tirera plus d’honneur et de profit que moi, car je ferai en sorte qu’il obtienne tout ce qu’il souhaite. -je m’engage, repartit Ulfin, à ce que, dans la limite du raisonnable, ton désir soit satisfait. - Eh bien, dit Merlin, le sien sera exaucé et comblé. Poursuis donc ton chemin. J’aurai tôt fait de te rejoindre. »

Chapitre II

enluminureLors Ulfin fut bien content et chevaucha bon train jusqu’à ce qu’il arrivât chez le roi Uter Pendragon et lui rapportât qu’il avait fait rencontre de Merlin. « Où est-il ? dit le roi. - Sire, répondit Ulfin, il ne tardera guère. » Et Ulfin s’aperçut que Merlin se tenait sous le porche à l’entrée du pavillon. il fut ordonné à Merlin de venir au roi. Lorsque le roi Uter le vit, il lui dit qu’il était le bienvenu. « Sire, repartit Merlin, je connais votre coeur jusque dans ses moindres recoins. Si j’ai votre parole de roi, et de roi d’autorité sacrée, que vous accéderez à mon désir, alors le vôtre sera exaucé. - Le roi en fit serment par les quatre évangélistes.

« Sire, dit Merlin, voici ce que je vous demande. La première nuit que vous passerez auprès d ‘ Ygerne, vous devrez d’elle engendrer un enfant. Quand il sera né, il me sera remis, que je le nourrisse là où je l’aurai décidé. Cela vous vaudra du renom et à l’enfant un profit aussi vaste que sa valeur sera grande. - je veux bien, répondit le roi, qu’il soit fait comme tu le demandes. - Or donc, préparez-vous, dit Merlin, car cette nuit même vous partagerez la couche d ’ Ygerne au château de Tintagel. Vous prendrez l’aspect du duc son époux, Ulfin celui de messire Bretiaus, un chevalier du duc, et moi celui d’un chevalier qui a nom messire Jourdain, lui aussi chevalier du duc. Mais veillez à ne pas lui poser trop de questions, à elle ou à ses gens. Dites que vous êtes malade, hâtez-vous d’aller vous coucher. Et le lendemain matin ne vous levez point avant que je vienne à vous - le château de Tintagel n’est jamais qu’à quatre lieues d’ici. » Il en fut fait comme ils l’avaient conçu. Mais le duc de Tintagel épia comment le roi quittait les assiégeants de Terrabel. Aussi, cette nuit-là, il sortit du château par une poterne afin de harceler l’armée d’Uter. Et, en sortant de sa propre initiative, le duc fut tué avant que le roi parvînt au château de Tintagel. Il se fit donc que ce fut après la mort du duc que le roi Uter partagea la couche d ‘ Ygerne, plus de trois heures après cette mort, et qu’il engendra d’elle Arthur cette nuit-là. Avant le jour, Merlin vint au roi. Il lui dit de se préparer. Lors le roi embrassa dame Ygerne et partit en toute hâte.

Mais, lorsque la dame eut des nouvelles de son époux, que selon tous les rapports elle sut qu’il était mort avant que le roi Uter vînt à elle, elle se demanda qui cela pouvait bien être qui avait dormi avec elle sous l’aspect de son seigneur. Elle s’en désola secrètement mais se tint coite. Lors tous les barons d’une seule voix prièrent le roi de se réconcilier avec dame Ygerne. Le roi ne s’y opposa point, car il avait grande envie de bien s’entendre avec elle. Aussi s’en remit - i l entièrement à Ulfin pour parlementer et, par le moyen de ces négociations, enfin le roi et eue se rencontrèrent. « Maintenant, dit Ulfin, tout va s’arranger. Notre roi est un chevalier plein de vigueur qui n’a point d’épouse, et dame Ygerne est une dame d’une rare beauté. Ce serait grande joie pour nous tous s’il pouvait plaire au roi de faire d’elle sa reine.

Tous en tombèrent aisément d’accord. On fit cette proposition au roi. Aussitôt, en chevalier plein de vigueur, il y consentit volontiers et ainsi, sans attendre, au matin ils furent mariés au milieu de la joie et de l’allégresse générales. Et le roi Lot, des Lothians et des Orcades, épousa la fille d ‘ Ygerne, Morcade, qui fut mère de Gauvain, et le roi Nante, du pays de Garlot, épousa Blasine. Tout ceci fut fait à la requête du roi Uter La troisième soeur, Morgane la Fée, fut mise dans un couvent pour y être instruite, et là elle devint si savante qu’elle fut grand clerc en nécro-mancie. Par la suite, elle fut mariée au roi Urien de Gorre, qui fut père de messire Yvain aux Blanches Mains.

Chapitre III

enluminureLors la reine Ygerne chaque jour devint plus grosse et il advint qu’ensuite, moins de six mois après, tandis que le roi était au Ut couché auprès de sa reine, ü la requit, par la foi quelle lui devait, de lui dire de qui était l’enfant qu’elle portait en son sein. Elle fut fort embarrassée pour lui répondre. « Ne soyez pas en peine, reprit le roi. Dites - moi seulement la vérité, et par ma foi je ne vous en aimerai que mieux. Sire, répondit - elle, je vais vous dire la vérité. 12 même nuit que mon seigneur perdit la vie, à l’heure de sa mort s’il faut en croire ses chevaliers, il vint en mon château de Tintagel un homme qui ressemblait à mon seigneur par la parole et les traits du visage, ainsi que deux chevaliers qui avaient le même aspect que ses deux chevaliers Bretiaus et Jourdain. J’allai donc me coucher auprès de lui, ainsi que le voulait mon devoir envers mon seigneur, et cette même nuit, j’en répondrai devant Dieu, cet enfant fut conçu. - C’est vérité, repartit le roi, que vous me dites là, car c’est moi-même qui vins à vous sous cet aspect. Donc, n’en ayez nul effroi, car je suis le père de cet enfant. » Il lui révéla alors comment tout cela avait pu se produire et comment il avait suivi le conseil de Merlin. Et la reine se réjouit grandement quand elle sut qui était le père de l’enfant.

Peu de temps après, merlin vint trouver le roi et dit : « Sire, il vous faut pourvoir à la manière dont votre enfant sera nourri. - Qu’il en soit fait comme tu l’entends, dit le roi. - Eh bien, reprit Merlin, je connais dans ce pays un de vos seigneurs qui est d’une loyauté et d’une fidélité parfaites. C’est lui qui aura la charge de nourrir votre enfant. Son nom est messire Auctor, et c’est un seigneur qui a de grands biens en mainte partie dAngleterre et de Galles. Ce seigneur, messire Auctor, envoyez-le chercher, qu’il vienne vous parler, et demandez-lui vous-même, s’il vous aime, de mettre son propre enfant en nourrice avec une autre femme et que sa femme à lui donne le sein à votre enfant à vous. Ensuite, quand celui-ci sera venu au monde, remettez-le moi à cette poterne secrète là-bas sans qu’il ait été baptisé.»

Il en fut fait comme Merlin l’avait imaginé. Quand messire Auctor arriva, il fit promesse au roi de nourrir l’enfant comme il le désirait. Et le roi accorda à messire Auctor de grandes récompenses. Puis, quand la reine fut délivrée, le roi donna ordre à deux chevaliers et à deux dames de prendre l’enfant, enveloppé dans un drap d’or, et de le remettre au premier pauvre hère qu’ils rencontreraient à la poterne du château. C’est ainsi que l’enfant fut remis à Merlin, qu’il le porta à messire Auctor, le fit baptiser par un saint homme et lui donna le nom d ‘ Arthur. Et ce fut ainsi que la femme de messire Auctor le nourrit de son propre lait.

Chapitre IV

enluminureLors, au cours des deux années qui suivirent, le roi Uter fut atteint d’une grave maladie. Pendant ce temps, ses ennemis empiétèrent sur ses domaines, livrèrent à ses soldats une grande bataille et tuèrent beaucoup de ses sujets. « Sire, dit Merlin, il ne faut pas rester au fit couché comme vous faites. Il faut aller sur le champ de bataille, quand vous iriez en litière, car vous ne l’emporterez sur vos ennemis que si vous êtes là en personne. Alors vous aurez la victoire. »

On fit comme Merlin l’avait imaginé. On porta le roi en litière, et avec lui une grande année alla à la rencontre de ses ennemis. À Saint-Albans ils se heurtèrent à une troupe nombreuse venue du Nord. Et ce jour-là, messire Ulfin et messire Bretiaus accomplirent de hauts faits d’armes. Les gens du roi Uter déconfirent la troupe venue du Nord, occirent beaucoup de gens et mirent le reste en fuite. Après quoi, le roi s’en retourna à Londres et mena grande liesse de sa victoire. Puis il tomba gravement malade et de trois jours, trois nuits ne put dire un seul mot. Tous les barons en eurent grande douleur et demandèrent à Merlin ce qu’il convenait faire de mieux.

« Il n’y a nul remède, leur répondit Merlin, que de se soumettre à la volonté de Dieu. Mais n’oubliez pas, barons, de paraître vous tous, demain matin, devant le roi Uter. Dieu et moi le ferons parler. » Ainsi, le matin suivant, tous les barons en compagnie de Merlin se présentèrent devant le roi. Merlin dit à haute voix au roi Uter : « Sire, est-ce que votre fils Arthur sera après vous le roi de ce royaume, de même que de ses terres données en apanage ? » À ce moment, le roi Uter Pendragon se tourna et dit, de façon que chacun pût entendre : « Il a ma bénédiction et celle de Dieu. je lui enjoins de prier pour mon âme et, dans la justice et dans l’honneur, de réclamer la couronne, faute de quoi il n’aurait plus ma bénédiction. » Là-dessus, il rendit l’âme et fut mis en terre ainsi qu’il convenait à un roi. La reine, la belle Ygerne, en eut une grande douleur ainsi que tous les barons.

Chapitre V

enluminureLors le royaume fut longtemps en grand Péril, car chacun des seigneurs qui disposaient de beaucoup de gens accrut sa puissance, et beaucoup songèrent à ceindre la couronne. Merlin alla trouver l’archevêque de Cantorbéry et lui conseilla de mander à tous les seigneurs du royaume ainsi qu’à tous les gentilshommes Portant armes de venir à Londres le jour de Noël sous peine d’être frappés d’anathème. il le proposait afin que Jésus, qui naquit cette nuit-là, en sa grande miséricorde fit quelque miracle - puisqu’il était venu pour régner parmi les hommes, qu’il montrât par un miracle qui devait légitimement régner sur ce pays. Ainsi donc l’archevêque, suivant le conseil de Merlin, fit venir à Londres tous les seigneurs et tous les gentilshommes portant armes. Et beaucoup veillèrent à ce que leur vie fût sans tache pour que leur prière en fût plus agréable à Dieu.

Dans la plus grande église de Londres - était-ce ou non Saint-Paul ? le livre français n’en dit rien - tous les notables se retrouvèrent, longtemps avant le jour, afin de prier. Et lorsque les matines furent chantées et la première messe dite, on put voir devant l’église , vis à vis du grand autel, une énorme pierre quadrangulaire semblable à du marbre, au milieu de laquelle il y avait une enclume d’un pied de haut. Et dans cette enclume était fichée par la pointe une belle épée nue et des lettres d’or inscrites sur l’épée disaient ceci. qui tirera cette épée de cette pierre est bien né pour régner sur toute l’Angleterre.

Lors les gens s’émerveillèrent. On avertit l’archevêque. « je vous ordonne, dit l’archevêque, de demeurer dans votre église et de continuer à prier Dieu. Que nul ne touche à cette épée avant que la grand-messe soit tout à fait finie. » Ainsi donc, seulement lorsque toutes les messes eurent été dites, tous les seigneurs allèrent contempler la pierre et l’épée. Quand ils virent l’inscription, certains s’essayèrent, ceux qui auraient voulu être roi. Mais nul ne put ébranler l’épée ni la mouvoir. « Il n’est pas ici, dit l’archevêque, celui qui doit obtenir cette épée, mais soyez sans crainte, Dieu révélera qui il est. Cependant, ajouta-t-il, je suis d’avis que nous mettions dix chevaliers de bonne renommée à garder cette épée. » C’est ce qui fut décidé. Puis on fit crier que quiconque voudrait prendre l’épée pourrait en faire l’essai.

Le jour du Nouvel An, les barons mirent en place un tournoi pour le divertissement de ceux des chevaliers qui voudraient jouter ou combattre. Ceci fut fait pour maintenir ensemble les seigneurs et le peuple, car l’archevêque ne doutait aucunement que Dieu ferait connaître qui obtiendrait l’épée. Donc, le jour du Nouvel An, après l’office, les barons gagnèrent la lice, d’aucuns pour la joute, d’autres pour le tournoi, et il advint que messire Auctor, qui avait beaucoup de biens auprès de Londres, vint à la joute. Chevauchaient à ses côtés messire Keu, son fils, et le jeune Arthur qui avait été élevé comme son frère. Messire Keu avait été fait chevalier à la Toussaint précédente .

Tandis qu’ils se rendaient sur le lieu de la joute, messire Keu s’aperçut qu’il n’avait pas son épée. Il l’avait laissée à l’hôtellerie de son père. Il pria donc le jeune Arthur d’aller l’y chercher. « je veux bien », dit Arthur, et il pressa son cheval pour aller la quérir. Quand il fut rendu, l’hôtesse et tous les autres étaient partis aux joutes. Arthur en fut contrarié. Il se dit - « je vais aller jusqu’à l’église et prendre l’épée qui est fichée dans la pierre, car il ne peut s’admettre que mon frère, messire Keu, soit privé d’épée un jour comme celui-ci. »

Quand il arriva devant l’église, messire Arthur mit pied à terre et attacha son cheval à la barrière. Il se rendit à la tente, mais n’y trouva nul chevalier, car ils étaient aux joutes. Il saisit donc l’épée par la poignée et, sans violence mais avec fermeté, il la tira de la pierre. Puis il prit son cheval, chevauche jusqu’à ce qu’il rejoignît son frère, messire Keu, et lui remit l’épée.

Dès que messire Keu vit l’épée, il sut parfaitement que c’était celle de la pierre. Il alla trouver son père, messire Auctor, et lui dit . « Regardez, messire, voici l’épée de la pierre et, de par cette épée, c’est moi qui dois être le roi de ce pays. » Lorsque Messire Auctor l’eut contemplée, il rebroussa chemin et s’en vint à l’église. Tous trois mirent pied à terre et entrèrent. Aussitôt messire Auctor fit jurer à messire Keu sur un livre saint de reconnaître comment il s’était procuré cette épée. « Seigneur, dit messire Keu, ce fut par mon frère Arthur. Ce fut lui qui me l’apporta. Comment avez-vous eu cette épée ? dit messire Auctor à Arthur.Seigneur, je vais vous le dire. Lorsque j’arrivai au logis pour y quérir l’épée de mon frère, je n’y trouvai personne pour me bailler son épée. J’ai pensé que mon frère, messire Keu, ne devait pas rester sans épée. je me suis donc hâté de venir céans, et j’ai tiré celle-ci de la pierre sans mai aucun. - Avez-vous trouvé des chevaliers auprès de cette épée ? demanda messire Auctor. - Non, répondit Arthur. - Or donc, dit messire Auctor à Arthur, j’en conclus que c’est vous qui devez être roi de ce pays. - Pourquoi moi ? repartit Arthur, et pour quelle raison ?Messire, dit Auctor, parce que Dieu le veut. Aucun homme ne devait retirer cette épée, hors celui qui était appelé à devenir le roi légitime de ce pays. Maintenant, faites-moi savoir si vous pouvez la remettre où elle était et l’en tirer à nouveau. - Nul besoin d’être maître », dit Arthur. Et il la mit en la pierre. Là-dessus, messire Auctor tenta de l’en retirer mais sans succès.

Chapitre VI

enluminure« MAINTENANT, à vous d’essayer », dit messire Auctor à messire Keu. Aussitôt, celui-ci tira sur l’épée de toutes ses forces mais sans effet aucun. « À vous à présent, dit messire Auctor à Arthur. -je veux bien », dit Arthur. Et il la retira aisément. Là-dessus, messire Auctor mit un genou en terre de même que messire Keu. « Las ! dit Arthur, vous qui êtes mon père et mon frère, pourquoi vous agenouiller devant moi ?Non, non, monseigneur Arthur, jamais je ne fus votre père ni de votre sang, niais je vois bien que vous êtes d’un sang plus noble que je n’imaginais. » Et messire Auctor lui dévoila tout. Il lui dit comment il avait été chargé de le nourrir, qui le lui avait ordonné et comment Merlin lui avait confié l’enfant.

Arthur se lamenta grandement lorsqu’il comprit que messire Auctor n’était pas son père. « Messire, dit Auctor à Arthur, voulez-vous bien être mon bon et gracieux seigneur lorsque vous serez roi ? - Autrement je serais bien coupable, répondit Arthur, car vous êtes au monde l’homme auquel je dois le plus, de même que je suis redevable à la bonne dame, ma mère et votre épouse qui, comme si j’étais à elle, m’a nourri et élevé. Et si jamais c’est la volonté de Dieu que je sois roi, comme vous dites, vous me demanderez tout ce que je pourrai et je ne vous ferai point défaut, Dieu me garde de vous faire défaut. - Messire, dit Auctor, je ne vous demanderai qu’une chose, que vous fassiez mon fils, votre frère d’adoption, messire Keu, sénéchal de toutes vos terres. - Ce sera fait, répondit Arthur, et en outre, par ma foi, j’assure que jamais homme n’aura cet office que lui, tant que nous serons en vie, lui et moi.»

Sur ce, ils allèrent trouver l’archevêque. lis lui contèrent comment l’épée avait été obtenue et par qui. Et, le jour de l’Epiphanie, tous les barons vinrent pour tenter de prendre l’épée, fibre à chacun d’essayer. Mais là, devant tous, nul ne put s’en saisir qu’Arthur. De quoi maint seigneur fut courroucé, disant que c’était grande honte pour eux tous et pour le royaume d’être soumis à un jouvenceau qui n’était point de haute naissance. Ils se querellèrent alors, tant et si bien qu’on remit l’affaire à la Chandeleur, quand tous les barons se réuniraient à nouveau. Nonobstant, les dix chevaliers reçurent ordre de veiller sur l’épée, de jour comme de nuit. On dressa donc un pavillon au-dessus de la pierre et de l’épée, et ils furent toujours cinq à faire bonne garde.

Ainsi, à la Chandeleur, beaucoup d’autres grands seigneurs vinrent en ce lieu pour s’attribuer l’épée, mais nul n’y réussit. Et ce qu’Arthur avait fait à Noël, il le fit à la Chandeleur. Il enleva l’épée sans difficulté, ce dont les barons furent fort consternés, et ils remirent l’affaire à la grande fête de Pâques. Le même succès qu’avait eu Arthur auparavant, il l’eut à Pâques. Néanmoins, quelques-uns des grands seigneurs s’indignèrent qu’Arthur pût être roi, et ils renvoyèrent l’affaire à la fête de la Pentecôte. Lors l’archevêque de Cantorbéry, par les soins de Merlin, se procura les meilleurs chevaliers qu’ils fussent à même d’obtenir et les mieux aimés d’Uter Pendragon, les plus fidèles en son temps. Des chevaliers furent mis auprès d’Arthur, comme messire Baudouin de Bretagne, messire Keu, messire Ulfin, messire Bretiaus. Tous ceux-là, et bien d’autres, ne quittèrent jamais Arthur, ni de jour ni de nuit, jusqu’à la fête de la Pentecôte.

Chapitre VII

enluminureÀ LA FÊTE DE LA PENTECÔTE s'essayèrent à tirer l'épée toutes sortes de gens qui en avaient envie, mais nul n'y put réussir qu’Arthur, qui l'ôta au vu de tous les seigneurs et de tout le peuple qui étaient là présents. À quoi tout le peuple s'écria d'une seule voix - « Nous voulons Arthur pour notre roi. Nous ne le ferons pas attendre davantage, car nous voyons bien que c'est la volonté de Dieu qu'il soit notre roi, et celui qui s'y oppose, nous le mettrons à mort. »
Là-dessus, tous ils s'agenouillèrent, riches et pauvres, et ils demandèrent pardon à Arthur de l'avoir fait languir aussi longtemps. Et Arthur leur pardonna, prit l'épée entre ses mains et en fit offrande sur l'autel, près duquel se tenait l'archevêque. Ainsi fut-il fait chevalier par le plus digne des hommes qui se trouvaient là. Sans attendre on procéda au sacre. Et Arthur fit serment à ses seigneurs et au peuple d'être un roi loyal, d'observer strictement la justice dorénavant, tous les jours de sa vie.
Lors aussi fit-il entrer tous ceux des seigneurs qui tenaient leurs biens de la couronne, afin qu'ils remplissent leurs offices comme il se devait. Maintes doléances furent faites auprès du roi Arthur. De grands torts avaient été subis depuis la mort du roi Uter. Beaucoup de terres avaient été ravies à des seigneurs, des chevaliers, des dames, des gentils-hommes. Le roi Arthur fit rendre ces terres à ceux auxquels elles appartenaient. Quand ce fut fait, que le roi eut rétabli l'ordre dans toute la contrée à l'entour de Londres, il fit messire Keu sénéchal d’Angleterre. Messire Baudouin de Bretagne fut fait connétable, messire Ulfin chambellan et messire Bretiaus gouverneur, pour faire bonne garde dans tout le territoire du Nord à partir de la rivière de Trent, car en ce temps-là c'était pays surtout tenu par les ennemis du roi. Mais après, il ne fallut que quelques années à Arthur pour soumettre tout le Nord, l'Ecosse et tout ce qui en dépendait. Les Gallois aussi, certains d'entre eux, s'opposèrent à Arthur, mais il les réduisit tous, comme il fit du reste du pays, grâce aux nobles prouesses qu'il accomplit, ainsi que ses chevaliers de la Table Ronde.
Chapitre VIII

enluminureLORS le roi s'en alla au pays de Galles et fit crier qu'une grande fête serait donnée à la Pentecôte, après son couronnement, dans la cité de Carlion. À cette fête vint le roi Lot, des Lothians et Orcades, en compagnie de cinq cents chevaliers. Vint aussi à cette fête le roi Urien de Gorre, avec cinq cents chevaliers. Vint également à cette fête le roi Nante de Garlot, avec sept cents chevaliers. Vint pareillement à cette fête le roi d'Ecosse, avec six cents chevaliers, et ce n'était encore qu'un jouvenceau. Vint de même à cette fête un prince que l'on nommait le roi des Cent Chevaliers, mais lui et ses hommes étaient fort bien armés, de toutes pièces. Vint semblablement le roi Caradoc, accompagné de cinq cents chevaliers. Le roi Arthur se réjouit de leur venue, car il pensait que si tous ces rois et chevaliers étaient là, "c'était à cause de la grande amitié qu'ils lui portaient et pour lui faire honneur en cette solennité. De quoi le roi eut grande joie, et il envoya aux rois et chevaliers force présents. Mais les rois ne voulurent rien prendre. Ils repoussèrent indignement les messagers. Ils dirent qu'ils n'avaient nulle satisfaction à recevoir des dons de la part d'un jouvenceau sans barbe au menton et de basse naissance, mais c'était eux qui venaient lui faire des présents, avec de dures épées, entre le col et les épaules. Voilà pourquoi ils étaient venus, ils le dirent aux messagers sans détour, car il y avait grande honte pour eux tous à voir un jeune garçon comme celui-là avoir autorité sur un aussi noble royaume. Avec cette réponse les messagers repartirent, et ils la transmirent au roi Arthur. La conséquence en fut que, sur le conseil de ses barons, le roi s'enferma dans une tour bien défendue, avec cinq cents hommes valeureux. Et tous les rois susdits investirent la tour, mais le roi Arthur était bien approvisionné.
Dans les quinze jours qui suivirent, Merlin vint se mêler à ces rois dans la cité de Carlion. Tous eurent grande joie à le voir, et ils lui demandèrent - « Pour quelle raison avez-vous fait de ce jouvenceau d'Arthur votre roi? - Messires, répondit Merlin, je vais vous en dire la raison. Il est fils du roi Uter Pendragon, issu de mariage, engendré d'Ygerne, l'épouse du duc de Tintagel. - Il est donc bâtard, s'écrièrent- ils tous. - Non, repartit Merlin. Après la mort du duc, plus de trois heures après, Arthur fut conçu et, treize jours après, le roi Uter épousa Ygerne. Ainsi donc, je prouve qu'il n'est point bâtard, et à qui soutiendra le contraire j'affirme qu'il sera roi et réduira tous ses ennemis. Et, avant de mourir, longtemps il régnera sur toute l’Angleterre, et lui rendront hommage le pays de Galles, l'Irlande, l’Ecosse et plus de royaumes que je n'en puis citer maintenant. »
Certains des princes s'émerveillèrent des paroles de Merlin et furent enclins à penser qu'il en serait comme il l'avait dit. D'autres eurent un rire méprisant, tel le roi Lot. Un plus grand nombre le traitèrent de sorcier. Mais ils tombèrent d'accord avec Merlin pour que le roi Arthur sortit et parlât aux rois. il fut donné assurance qu'il pouvait sans crainte aller et venir. Adonc Merlin alla trouver le roi Arthur, lui dit ce qu'il avait fait et de ne rien craindre mais de sortir hardiment et de leur parier, de ne pas les ménager mais de leur répondre comme il convenait à leur roi et à leur chef, « car vous les réduirez tous, qu'ils le veuillent ou non. »

Chapitre IX

enluminureLoRs le roi Arthur sortit de sa tour. Il avait sous sa robe une cotte de mailles doubles. L'accompagnaient l'archevêque de Cantorbéry, messire Baudouin de Bretagne, messire Keu et messire Bretiaus. C'étaient là les hommes les plus en renom qui se trouvaient avec lui. Quand la ren- contre eut lieu, il n'y eut point d'humilité mais des paroles pleines de fermeté de part et d'autre. Toujours le roi Arthur riposta aux autres rois, et il leur dit qu'il les ferait plier si vie lui était gardée. Ils partirent en colère. Le roi Arthur leur souhaita de se bien porter, et eux lui souhai- tèrent de se bien porter. Puis il s'en retourna dans la tour et s'arma, de même que tous ses chevaliers.
« Qu’ allez-vous faire? dit Merlin aux rois. Vous feriez mieux d'en rester là, car vous ne l'emporterez pas céans, quand vous seriez dix fois plus nombreux que vous n'êtes. - Sommes-nous bien avisés d'avoir peur d'un homme qui lit dans les songes? » demanda le roi Lot. Sur ce, Merlin disparut, Il vint au roi Arthur et lui dit qu'il fallait les attaquer de vive force. Cependant, il se trouva trois cents hommes valeureux parmi les meilleurs qui étaient venus avec les princes, pour se joindre incontinent au roi Arthur. Cela le réconforta grandement. « Sire, dit Merlin à Arthur, ne combattez point avec l'épée que vous avez acquise par miracle, tant que vous ne verrez pas que vous avez le dessous. Alors seulement, tirez-la du fourreau et donnez toute votre mesure. » Aussitôt donc le roi Arthur les assaillit en leur campement. Messire Baudouin, messire Keu et messire Bretiaus occirent de droite et de gauche que c'était merveille. Et toujours le roi Arthur sur son cheval distribuait les coups d'épée et accomplissait de prodigieux faits d'armes, si bien que beaucoup des rois se réjouissaient grandement de ses exploits et de sa bravoure. Lors le roi Lot rompit leurs rangs en les prenant de revers, et le roi des Cent Chevaliers l'imita, et le roi Caradoc. Ils attaquèrent vivement Arthur par derrière. Le roi Arthur, voyant cela, fit volte-face, de même que ses chevaliers, et frappa derrière et devant. Toujours il était au plus fort de la mêlée, jusqu'à ce que son cheval fût tué sous lui. Sur ce, le roi Lot d'un coup d'épée le jeta à terre. Ce que voyant, ses quatre chevaliers le recueillirent et le remirent en selle.
Lors il tira du fourreau son épée, mais elle était si brillante au regard de ses ennemis qu'elle répandait de la lumière comme eussent fait trente torches. Et ainsi il les repoussa et occit beaucoup d'entre eux. Puis les menus gens de Carlion entrèrent dans la bataille avec massues et bâtons et tuèrent beaucoup de chevaliers. Néanmoins, tous les rois, avec ceux des chevaliers qui avaient échappé à la mort, ne se débandèrent point mais ainsi s'enfuirent et abandonnèrent la place. Merlin vint à Arthur et lui conseilla de ne pas les poursuivre.

Chapitre X

enluminureADONC, après la grande fête et le voyage, le roi Arthur s'en revint à Londres et, suivant l'avis de Merlin, tint conseil avec ses barons, car Merlin le lui avait dit : les six rois qui lui avaient fait la guerre se hâteraient de se venger à ses dépens et aux dépens de ses domaines. Le roi leur demanda à tous ce qu'ils proposaient. Ils ne purent faire de proposition mais dirent qu'ils se sentaient assez forts. « C'est bien parlé, repartit Arthur. je vous sais gré de votre courage, mais consentez-vous, vous tous qui m'aimez, à vous en entretenir avec Merlin ? Vous savez qu'il a beaucoup fait pour moi. Il connaît bien des choses. Lorsqu'il sera devant vous, je voudrais que, de bon gré, vous lui fissiez requête de vous conseiller du mieux qu'il pourra.
Tous les barons dirent qu'ils lui feraient cette requête. On fit donc venir Merlin, et civilement tous les barons lui demandèrent de les conseiller du mieux qu'il pourrait. « je vous dirai ceci, leur répondit-il : prenez garde, vous tous. Vos ennemis sont bien forts pour vous. Ils sont parmi les meilleurs hommes d'armes qui soient. À l'heure qu'il est, ils ont gagné à leur parti quatre rois de plus et un puissant duc. À moins que notre roi n'ait plus de chevalerie avec lui qu'il n'en peut assembler dans les limites de son royaume, s'il les affronte en bataille rangée, il sera défait et occis. - Que vaut-il mieux faire en ce cas? demandèrent tous les barons. - je vais vous donner mon avis, répondit Merlin. Il y a deux frères de l'autre côté de la mer. Ils sont rois tous deux et merveilleusement adroits à manier les armes. L'un se nomme le roi Ban de Benoïc et l'autre le roi Bohort de Gaunes. Contre ces rois se bat un puissant entre les puissants, le roi Claudas. il leur fait la guerre pour la possession d'un château, et entre ces princes le combat est rude. Mais ce Claudas a tant de richesses, par le moyen desquelles il s'adjoint de bons chevaliers, que le plus souvent ce sont les autres qui ont le dessous.
« Or donc, voici mon conseil : que notre roi et seigneur souverain fasse mander aux rois Ban et Bohort, par deux chevaliers qui ont sa confiance, pourvus de lettres bien tournées, que s'ils acceptent de venir voir le roi Arthur à sa cour et de l'aider dans ses guerres à lui, il s'engagera par serment à les aider dans leur guerre à eux contre le roi Claudas. Or çà, que dites-vous de ce conseil? interrogea Merlin. - C'est un bon conseil », répondirent le roi et tous les barons.
Incontinent, en diligence, il fut ordonné à deux barons d'aller avec ce message trouver les deux rois. il fut fait des lettres de la plaisante manière que désirait le roi Arthur. Ulfin et Bretiaus furent les messagers. Ils se mirent en chemin, avec belles montures et belles armes, selon les usages de ce temps, passèrent la mer et se dirigèrent vers la cité de Benoïc. Près de là, huit chevaliers les épièrent et, dans un chemin en ligne droite, voulurent les faire prisonniers. Eux les prièrent de les laisser passer, car ils étaient porteurs d'un message pour les rois Ban et Bohort et envoyés du roi Arthur. « Or donc, dirent les huit chevaliers, vous mourrez ou serez nos prisonniers, car nous sommes chevaliers du roi Claudas. »
Là-dessus deux d'entre eux mirent leurs lances en arrêt, Ulfin et Bretiaus aussi mirent leurs lances en arrêt, et ils se coururent sus avec beaucoup de vigueur. Les chevaliers de Claudas rompirent leurs lances. Mais les leurs tinrent bon et jetèrent à bas les deux chevaliers. Ulfin et Bretiaus les laissèrent étendus à terre et poursuivirent leur route. Les six autres chevaliers chevauchèrent devant jusqu'à un passage propice à une autre rencontre. Là, Ulfin et Bretiaus en renversèrent encore deux et passèrent leur chemin. Au quatrième passage, ils se rencontrèrent deux contre deux, et les deux derniers chevaliers furent renversés. Ainsi nul des huit n'échappa sans de graves blessures ou contusions. Il advint que les rois Ban et Bohort étaient tous deux présents quand Ulfin et Bretiaus arrivèrent à Benoïc. Lorsqu'on apprit aux rois l'arrivée des messagers, il leur fut envoyé deux chevaliers de renom, l'un qui se nommait Léonce, seigneur du pays de Paërne, et messire Pharien, un fameux chevalier. Aussitôt ceux-ci leur demandèrent d'où ils venaient. Ils répondirent que c'était de la part du roi Arthur. Lors ce furent embrassades et grande liesse. Mais, sitôt après, lorsque les rois surent qu'ils étaient messagers d’Arthur, ils ne souffrirent aucun retard. Sans délai ils parlèrent aux chevaliers, leur souhaitèrent la bienvenue de la manière la plus cordiale qui soit et leur dirent qu'ils avaient plus de plaisir à les voir qu'aucun prince de la terre. Là-dessus, Ulfin et Bretiaus portèrent les lettres à leurs lèvres pour les baiser et les remirent aux rois. Mais quand Ban et Bohort entendirent le sens de ces lettres, les chevaliers eurent encore meilleur accueil. L'agitation causée par les lettres une fois calmée, on leur donna cette réponse : il serait satisfait aux désirs exprimés dans le message du roi Arthur. Ulfin et Bretiaus pourraient demeurer aussi longtemps qu'ils le voudraient. Il leur serait fait aussi bonne chère qu'ils pouvaient en attendre dans ces marches. Lors Ulfin et Bretiaus contèrent aux rois l'aventure des huit chevaliers à leurs quatre passages. « Ah! ah! s'exclamèrent Ban et Bohort. C'étaient nos bons amis. Quel regret de ne pas avoir su qu'ils étaient là! Ils ne s'en seraient pas tirés à si bon compte. »
Ainsi donc Ufin et Bretiaus furent bien traités et reçurent de beaux présents, autant qu'ils en pouvaient emporter. Et il leur fut donné réponse, de vive voix et par écrit, que les deux rois viendraient à Arthur aussitôt qu'ils le pourraient. Les deux chevaliers les précédèrent. Ils passèrent la mer et allèrent à leur seigneur. Ils lui dirent quel succès ils avaient eu, ce dont le roi Arthur se montra fort satisfait. « Quand pensez- vous que ces deux rois pourront être ici? - Sire, répondirent-ils, avant la Toussaint. » Lors le roi fit préparer un grand festin et crier de grandes joutes.
La Toussaint venue, les deux rois avaient franchi la mer en compagnie de trois cents chevaliers, bien équipés pour la paix comme pour la guerre. Le roi Arthur les accueillit, quatre lieues avant d'arriver à Londres. La joie fut aussi vive qu'on peut l'imaginer et les réjouissances aussi grandes. Le jour de la Toussaint, au grand festin, les trois rois étaient assis à table dans la grand-salle. Messire Keu, le sénéchal, servait dans cette salle avec messire Lucan, l'échanson, qui était fils du duc Corneus, et messire Girflet, qui était fils de Do de Carduel. Ces trois chevaliers avaient autorité sur tous ceux qui servaient les rois. Sitôt après le banquet, quand ils se furent lavé les mains et eurent quitté leurs sièges, tous les chevaliers qui désiraient jouter se préparèrent. Lorsqu'ils furent prêts, ils étaient sur leurs montures sept cents chevaliers. Arthur, Ban et Bohort, l'archevêque de Cantorbéry, messire Auctor, le père de Keu, tous étaient en un lieu couvert d'un drap d'or qui faisait comme une salle, avec des dames et leurs suivantes, pour voir qui était le meilleur et rendre jugement là-dessus.

Chapitre XI

enluminureLE Roi ARTHUR et les deux rois partagèrent les sept cents chevaliers en deux camps. Il y en eut trois cents, tant du royaume de Benoïc que de Gaule, qui furent mis dans le camp d'en face. Lors chacun prit son bouclier et commença maint chevalier à coucher sa lance. Girflet fut le premier à rencontrer un adversaire, un certain Ladinas, et fls y apportèrent une ardeur si grande que tous en furent émerveillés. Ils combattirent tant et si bien que leurs écus volèrent en éclats et qu'hommes et chevaux furent jetés au sol. Le chevalier français, de même que l'anglais, restèrent si longtemps étendus à terre qu'on les crut morts. Lorsque Lucan l'échanson vit Girflet ainsi couché, il le remit en selle sans attendre, et l'un et l'autre accomplirent de hauts faits d'armes, ainsi que maint bachelier. Messire Keu se sortit d'une embûche où il se trouvait avec cinq chevaliers et, à eux six, ils en renversèrent six autres. Mais messire Keu ce jour-là se signala par de prodigieux faits d'armes, et personne ne fit mieux que lui. Puis vinrent Ladinas et Gratien, deux chevaliers de France, et ils accomplirent des actions d'éclat dont chacun les loua. Ensuite entra en lice messire Placidas, un bon chevalier. Il rencontra messire Keu et jeta à terre l'homme et le cheval, ce qui déplut fort à messire Girflet, qui se heurta si rudement à messire Placidas que le cavalier et la monture tombèrent au sol.
Mais, lorsque les cinq chevaliers susdits apprirent que messire Keu avait été jeté à bas, ils furent transportés de colère et sur ce, chacun d'eux renversa un chevalier. Le roi Arthur et les deux rois virent que dans chaque camp l'on commençait à s'échauffer. Ils sautèrent sur de petites haquenées et firent crier que chacun se retirât en son logis. Ainsi donc chacun rentra chez soi et se dépouilla de son armure puis fut à vêpres et soupa. Ensuite, les trois rois allèrent en un jardin et donnèrent le prix à messire Keu, à Lucan l'échanson et à messire Girflet. Puis ils tinrent conseil avec Guinebaut, le frère du roi Ban et du roi Bohort, un clerc plein de sagesse, et vinrent aussi Ulfin, Bretiaus et Merlin. Et après qu'ils eurent tenu conseil, ils allèrent se coucher.
Le lendemain matin, ils entendirent la messe, dinèrent puis tinrent conseil et délibérèrent longuement du parti à prendre. Fin de compte, ils conclurent que Merlin irait, muni d'un signe de reconnaissance donné par le roi Ban (c'était un anneau), trouver les gens de ce roi, ainsi que ceux du roi Bohort. Gratien et Placidas s'en retourneraient veiller à la sûreté de leurs châteaux et de leurs pays, comme le roi Ban de Benoïc et le roi Bohort de Gaunes le leur avaient ordonné. Ils passèrent la mer et arrivèrent à Benoïc. Quand le peuple vit l'anneau du roi, Gratien et Placidas, il se réjouit, demanda comment se portaient ses rois et mena grande liesse de leur prospérité et de leur traité. En accord avec le souhait de leurs princes souverains, les gens de guerre se préparèrent aussi vite que possible, si bien qu'on put disposer de quinze mille hommes, tant gens à pied que de cheval, et pourvus de provisions en abondance par les soins de Merlin.
Cependant, Gratien et Placidas furent laissés en arrière pour munir les châteaux de tout le nécessaire, par peur du roi Claudas. Merlin put passer par la mer, bien approvisionné pour le voyage de terre et de mer. Mais quand il arriva à la côte, il renvoya chez eux les gens à pied et ne prit avec lui que dix mille cavaliers, hommes d'armes pour la plupart. C'est ainsi qu'il s'embarqua et passa de l'autre côté de l'eau, débarquant à Douvres. Puis, grâce aux facultés qui lui étaient propres, Merlin mena l'armée vers le nord par le chemin le plus dérobé qu'on pût trouver, jusqu'à la forêt de Bédingran, et là, dans une vallée, il les logea secrètement.
Lors Merlin se rendit auprès d'Arthur et des deux rois et leur dit comment il s'y était pris. Ce dont ils s'ébahirent, tout étonnés qu'être humain pût faire aussi vite pour aller et venir. Merlin leur dit que dix mille hommes étaient dans la forêt de Bédingran, bien armés de toutes pièces. il n'y avait rien à ajouter. Toute la troupe qu'Arthur avait à l'avance préparée se mit à cheval. Ainsi, avec vingt mille hommes, il fit route de jour comme de nuit. Mais, devant, ordre avait été donné par Merlin qu'on ne vît nul homme de guerre, ni à cheval ni à pied, de ce côté-ci de la rivière de Trent, autrement que muni d'un signe de reconnaissance donné par le roi Arthur. Par quoi les ennemis du roi n'osèrent plus chevaucher, ainsi qu'ils le faisaient auparavant, pour épier.

Chapitre XII

enluminureAINSI, en peu de temps, les trois rois arrivèrent devant le château de Bédingran et là trouvèrent une fort belle compagnie, bien armée, ce dont ils se réjouirent grandement, et nulle provision n'y faisait défaut.
Voici maintenant où en était l'armée du Nord. Elle avait été levée à cause du dépit des six rois et de l'affront essuyé à Carlion. Ces six rois firent en sorte de gagner cinq autres rois. Ainsi donc, ils commencèrent à rassembler leurs gens. Et ils jurèrent de rester unis, quoi qu'il pût arriver, tant qu'ils ne seraient pas venus à bout d’Arthur.
Il y eut un serment solennel. Le premier à se fier par serment fut le duc de Cambénic. il amenait avec lui cinq mille hommes d'armes, lesquels étaient prêts et avec leurs montures. Puis ce fut le tour du roi Brangorre d'Estrangore. Il jura qu'il apporterait cinq mille hommes d'armes à cheval. Puis le roi Clarion du Northumberland promit qu'il contribuerait de cinq mille hommes d'armes. Ensuite ce fut le roi des Cent Chevaliers. il était fort valeureux et jeune. Il jura qu'il aurait avec lui quatre mille hommes d'armes pourvus de chevaux. Lors prêta serment le roi Lot, chevalier de grand mérite et qui fut le père de messire Gauvain. Il donna sa parole qu'il amènerait cinq mille hommes d'armes avec leurs destriers. Pareillement jura le roi Urien, qui fut le père de messire Yvain, du pays de Gorre. Il apporterait six mille hommes d'armes avec leurs montures. jura aussi le roi Ider de Cornouailles de conduire cinq mille hommes d'armes à cheval. Semblablement jura le roi Tradelmant d'amener cinq mille hommes d'armes avec leurs chevaux. Le roi Aguisant d'Irlande l'imita. Il aurait cinq mille hommes d'armes sur leurs destriers. Puis ce fut le roi Nante qui prêta serment. Il serait à la tête de cinq mille hommes d'armes à cheval. Enfin ce fut le roi Caradoc. Il garantissait cinq mille hommes d'armes avec leurs montures.
Ainsi donc, en tout, leur armée comprenait de parfaits hommes d'armes sur leurs destriers cinquante mille et de gens à pied dix mille, tous vigoureux. Ils furent bientôt prêts. On se mit en selle et devant on envoya des hommes en reconnaissance. En effet, ces onze rois chemin faisant avaient mis le siège devant le château de Bédingran. Ils partirent donc à la rencontre d’Arthur en laissant en arrière une petite troupe pour maintenir le siège, car le château de Bédingran dépendait d’Arthur et les gens qui étaient dedans appartenaient à Arthur.

Chapitre XIII

enluminureADONC, par le conseil de Merlin, il fut envoyé des gens pour reconnaître le pays. Ils rencontrèrent des gens du Nord qui étaient aussi en recon- naissance et les contraignirent à leur révéler par où venait leur armée. Ils le rapportèrent à Arthur et, pour suivre l'avis des rois Ban et Bohort, on fit brûler et raser tout le pays devant, par où l'on chevaucherait. Le roi des Cent Chevaliers eut un rêve étrange, deux jours avant la bataille. Il rêva qu'il soufflait un grand vent qui renversait leurs châteaux et leurs villes, après quoi venait un flot qui emportait tout. Ceux qui ouïrent parler de ce rêve dirent qu'il présageait une grande bataille. Lors, par le conseil de Merlin, quand ils surent où les onze rois se rendraient et logeraient cette nuit-là, à minuit ils les assaillirent pendant qu'ils étaient dans leurs pavillons. Mais le guet de leur armée cria « Messeigneurs, aux armes! Voici vos ennemis tout près! »

Chapitre XIV

enluminureLORS le roi Arthur et les rois Ban et Bohort, avec leurs bons et loyaux chevaliers, attaquèrent leurs ennemis avec tant d'ardeur que leurs pavillons s'écroulèrent sur leurs têtes. Mais les onze rois par mâles prouesses gagnèrent l'espace libre au dehors. Furent occis tout de même ce matin-là dix mille hommes de valeur. Ainsi peut-on dire qu'ils eurent fort à faire pour se tirer de là, alors qu'ils étaient cinquante mille et de grand courage.
Le jour approchait. « Maintenant, vous ferez comme je vous le conseille, dit Merlin aux trois rois. je voudrais que le roi Ban et le roi Bohort, avec leur compagnie de dix mille hommes, fussent mis dans un bois, à côté d'ici, en embuscade. Qu'ils ne fassent aucun bruit, soient en place avant le lever du jour et ne bougent mie avant que vous et vos chevaliers aient longtemps combattu avec vos ennemis. Puis, quand il fera jour, disposez-vous en ordre de bataille juste devant eux et le terrain qui vous sépare, de façon qu'ils puissent voir toute l'étendue de votre armée. Cela les enhardira de découvrir que vous n'avez qu'à peu près vingt mille hommes, et ils accepteront de meilleur gré que vous et vos troupes aillent à leur rencontre. »
Les trois rois et tous les barons dirent que Merlin avait fort bien parlé, et il fut aussitôt fait comme il l'avait conçu. Ainsi donc, le matin venu, quand chacune des deux armées put distinguer l'autre, celle du Nord fut très réconfortée. À Ulfin et Bretiaus on donna trois mille hommes d'armes, et ils se portèrent à l'attaque avec furie, pourfendant de droite et de gauche que c'était merveille. Quand les onze rois virent une compagnie si peu nombreuse accomplir pareils exploits, ils furent pris de honte et attaquèrent à leur tour avec fougue. Messire Ulfin eut son cheval tué sous lui mais, à pied, il fit des prodiges. Cependant, le duc Eustache de Cambénic et le roi Clarion du Northumberland ne cessaient de le presser dangereusement. Lorsque Bretiaus vit son compagnon en aussi mauvaise posture, il heurta le duc de sa lance, de telle sorte que l'homme et la monture tombèrent au sol.
Le roi Clarion le vit. Il se retourna contre Bretiaus. Ils se frappèrent l'un l'autre. Cavaliers et chevaux furent jetés à terre. Les cavaliers restèrent longtemps abasourdis, et les genoux des chevaux furent ouverts jusqu'à l'os. Vinrent à la rescousse messire Keu le sénéchal et cinq hommes avec lui. ils firent merveille. Là-dessus arrivèrent les onze rois. Girflet fut renversé avec son cheval, Lucan l'échanson pareillement, avec son cheval, par le roi Brangorre d'Estrangore, le roi Ider et le roi Aguisant. La mêlée devint très rude pour les deux camps. Lorsque messire Keu vit Girflet démonté, il courut sus au roi Nante, le renversa, mena le cheval de celui-ci à messire Girflet pour le remettre en selle. Messire Keu, de la même lance, culbuta le roi Lot et lui infligea de graves blessures.
Ce que voyant, le roi des Cent Chevaliers chargea sus à messire Keu et le jeta au soi. Il lui ravit sa monture et la donna au roi Lot, lequel lui dit grand merci. Quand messire Girflet vit messire Keu et Lucan l'échanson privés de chevaux, il prit une lance bien pointue, grande et forte, et courut sus à Pinel, un valeureux homme d'armes. Il renversa homme et cheval, emmena le cheval et le bailla à messire Keu. Le roi Lot vit que le roi Nante était démonté. Il se rua sur Maret de la Roche, jeta bas le cavalier et la monture, donna celle-ci au roi Nante et le remit en selle. Semblablement, le roi aux Cent Chevaliers s'aperçut que le roi Ider n'avait plus de monture. Il courut sus à Guinas le Bloi, abattit l'homme et le destrier, bailla celui-ci au roi Ider et le remit en selle. Quand au roi Lot, il renversa Clarians de la Forêt Sauvage et donna son cheval au duc Eustache.
Lorsque les rois susdits furent tous remis en selle, ils se réunirent tous les onze et dirent qu'ils tireraient vengeance du dommage qu'ils avaient subi ce jour-là. Cependant messire Auctor vint se mêler au combat. L'ardeur se lisait sur son visage. Il trouva Ullfin et Bretiaus démontés. Leur vie était en grand péril. Les chevaux les avaient piétinés et souillés de boue. Lors le roi Arthur, tel un lion, courut sus au roi Tradelmant du nord du pays de Galles. Il lui perça le flanc gauche, si bien que cheval et roi tombèrent à terre. Puis il prit l'animal par la bride, le mena à Ulfin et dit : « Prends ce cheval, mon vieil ami, car tu as bien besoin d'une monture. - Grand merci », lui dit Ulfin.
Lors le roi Arthur accomplit des faits d'armes si prodigieux que chacun s'en ébahit. Quand le roi des Cent Chevaliers s'aperçut que le roi Tradelmant était démonté, il donna sus à messire Auctor, le père de messire Keu, qui avait un beau destrier. Il culbuta l'homme et le cheval, bailla le destrier au roi Tradelmant et le remit en selle. Mais lorsqu’Arthur vit ce roi chevaucher le destrier de messire Auctor, il fut pris de rage. De son épée il choqua Tradelmant sur le heaume, si bien qu'un quart du heaume et de l'écu tombèrent. L'épée trancha jusques au cou du cheval, et ainsi le roi et sa monture s'abattirent. Lors vint messire Keu à messire Marganor, qui était sénéchal du roi des Cent Chevaliers. Il renversa l'homme et la monture et mena le cheval à son père, messire Auctor. Messire Auctor courut sus à un chevalier qui avait nom Lardenois. Il culbuta l'homme et la monture et conduisit celle- ci à messire Bretiaus, qui avait grand besoin d'un cheval et était tout couvert de boue. Quand Bretiaus aperçut Lucan l'échanson qui, comme s'il eût été mort, gisait sous les pieds des chevaux, quand il vit que messire Girflet multipliait les prodiges pour le sauver mais qu'il y avait toujours quatorze chevaliers sur messire Lucan, lors Bretiaus choqua l'un d'eux sur le heaume si rudement que l'épée fendit jusques aux dents. Il courut sus à un autre et le frappa de telle sorte que son bras alla voler dans le pré. Puis il vint au troisième et l'atteignit à l'épaule. L'épaule et le bras allèrent voler dans le pré. Girflet aperçut les secours. Il porta un tel coup à la tempe d'un chevalier que la tête et le heaume tombèrent sur le sol. Girflet prit la monture de ce chevalier, la mena à messire Lucan et lui dit d'enfourcher ce destrier pour venger ses blessures - car auparavant Bretiaus avait occis un chevalier et remis Girflet en selle.

Chapitre XV

enluminureLORS Lucan aperçut le roi Aguisant qui, peu de temps auparavant, avait failli occire Maret de la Roche. Lucan courut sus au roi Aguisant avec une lance qui était courte mais fort bonne et lui porta un coup si violent que le cheval tomba. Lucan trouva là aussi, combattant à pied, Bélias de la Flandre et messire Guinas, deux braves chevaliers et, dans la fureur où il était, pour les remettre en selle il occit deux bacheliers. La bataille devint très âpre pour les deux camps. Mais Arthur fut heureux de voir que ses chevaliers avaient retrouvé une monture. Ils combattirent de concert, et bois et rivières retentirent du fracas des armes.
Là-dessus le roi Ban et le roi Bohort se préparèrent à intervenir. Ils prirent leurs écus et revêtirent leurs armures. ils étaient animés d'un tel courage que beaucoup de chevaliers se mirent à vibrer d'une même ardeur. Cependant, Lucan, Guinas, Driant et Bélias de la Flandre livraient un combat opiniâtre à six rois, à savoir le roi Lot, le roi Nante, le roi Brangorre d'Estrangore, le roi Ider, le roi Urien et le roi Aguisant. Avec le secours de messire Keu et de messire Girflet ils assaillaient si rudement ces six rois que c'est à peine s'ils parvenaient à se défendre.
Mais quand le roi Arthur comprit que pareil combat ne pouvait avoir d'issue, sa fureur fut celle d'un lion. Il lança son cheval d'un côté, de l'autre, à droite, à gauche et n'eut de cesse qu'il n'eût occis vingt chevaliers. Il infligea aussi au roi Lot une grave blessure à l'épaule et lui fit abandonner le terrain, messire Keu et Girflet y accomplissant, de même que le roi Arthur, de hauts faits d’armes. Puis Ulfin et Bretiaus, ainsi que messire Auctor, se heurtèrent au duc Eustache, au roi Tradelmant, au roi Clarion du Northumberland et au roi Caradoc ainsi qu'au roi des Cent Chevaliers. Leur rencontre fut telle que ces rois préférèrent abandonner le terrain.
Lors le roi Lot se lamenta grandement du dommage qu'il avait subi et de celui de ses compagnons. il dit aux dix autres rois . « Si vous ne faites pas ce que je vous conseille, nous courons à notre perte et nul ne survivra. Que le roi des Cent Chevaliers, le roi Aguisant, le roi Ider et le duc de Cambénic se joignent à moi! À nous cinq, nous aurons quinze mille hommes d'armes. Nous nous écarterons de vous, les six autres rois, tandis que vous livrerez bataille à douze mille hommes. Quand nous verrons que vous avez longuement soutenu le combat contre eux, alors nous jetterons toutes nos forces dans la mêlée. Autrement que par ce moyen, dit le roi Lot, nous ne pourrons jamais leur tenir tête. »
Adonc ils s'éloignèrent comme ils l'avaient conçu. Six rois opposèrent à Arthur une forte résistance et se battirent longuement. Sur ce, le roi Ban et le roi Bohort sortirent de là où ils s'étaient embusqués. Léonce et Pharien étaient à l'avant-garde. Ces deux chevaliers se heurtèrent au roi Ider et à sa compagnie. Il s'ensuivit une grande mêlée avec beaucoup de bris de lance, de coups d'épée, d'hommes et de chevaux tués, et le roi Ider fut près d'être déconfit. Ce que voyant, le roi Aguisant fit craindre pour leur vie à Léonce et à Pharien. Le duc de Cambénic survint sur ces entrefaites avec une grande compagnie, si bien que nos deux chevaliers furent en tel péril que volontiers ils eussent rebroussé chemin. Mais toujours ils se tiraient d'affaire et tiraient d'affaire leurs compagnons que c'était merveille.
Quand le roi Bohort vit que ces chevaliers étaient repoussés, il en fut fort marri. Il fondit sur l'ennemi si impétueusement que sa compagnie courait, tel un flot ténébreux. Lorsque le roi Lot aperçut le roi Bohort, il le reconnut sans peine. Il dit : « jésus, gardez-nous de la mort et d'être horriblement estropiés, car je vois bien que notre vie est en grand péril. J'aperçois là-bas un roi, l'un des hommes les plus renommés et l'un des meilleurs chevaliers qui soient au monde. Il vient au secours de ses compagnons. - Qui est-ce? demanda le roi des Cent Chevaliers. - C'est, répondit le roi Lot, le roi Bohort de Gaunes. je m'étonne que ces gens-là puissent venir dans ce pays à l'insu de nous tous. - C'est l'oeuvre de Merlin, repartit le chevalier. - Pour ce qui est de cet homme, dit le roi Caradoc, je vais le rencontrer, moi, ce roi Bohort, pourvu que vous acceptiez de me secourir en cas de besoin. - Allez, dirent-ils tous, nous ferons tout notre possible. » Lors le roi Caradoc et son armée sans forcer l'allure chevauchèrent jusqu'à ce qu'ils fussent à portée de flèches. Puis chaque camp lança ses chevaux aussi vite que faire se pouvait. Bliobéris, qui était filleul du roi Bohort, portait son étendard. C'était un fort bon chevalier. « Maintenant nous allons voir, dit le roi Bohort, de quelle force aux armes sont ces Bretons du Nord. » Et le roi Bohort rencontra un chevalier. Il le transperça de sa lance, si bien qu'il tomba raide mort. Puis le roi tira son épée et accomplit de si prodigieux faits d'armes que de tous côtés on en fut grandement ébahi. Et ses chevaliers ne faillirent point mais firent leur ouvrage. Le roi Caradoc tomba sous les coups. Là- dessus arriva le roi des Cent Chevaliers. Il fut au roi Caradoc d'un puissant secours par la force de ses armes, car ce prince était fort bon chevalier en dépit de sa jeunesse.

Chapitre XVI

enluminureLoRs entra dans le combat le roi Ban, avec la férocité d'un lion. Ses armes étaient de sinople à bandes d'or. « Ah! ah! dit le roi Lot, il nous faudra être déconfits, car je vois venir là-bas le plus vaillant chevalier de la terre et l'homme le plus en renom. Deux frères tels que le roi Ban et le roi Bohort n'existent nulle part ailleurs. Il nous faut donc ou partir ou périr. Si nous ne refusons pas de nous battre, en alliant à la bravoure la prudence, il ne nous reste qu'à mourir. » Quand le roi Ban se joignit à la mêlée, il le fit avec tant de fureur que les coups retentirent par les bois et les rivières. Le roi Lot versa des pleurs, de compassion et de douleur, à voir tant de valeureux chevaliers aller à la mort. Mais si grande était la force du roi Ban que les deux troupes des gens du Nord, qui avaient abandonné le terrain, se heurtèrent l'une à l'autre sous l'effet de la terreur. Et les trois rois, de même que leurs chevaliers, occirent sans répit que c'était pitié de voir la multitude des fuyards. Néanmoins, le roi Lot, le roi des Cent Chevaliers et le roi Brangorre d'Estrangore rassemblèrent ces gens avec une belle maîtrise, accomplirent de valeureux faits d'armes et soutinrent le combat toute la journée avec une égale vaillance. Lorsque le roi des Cent Chevaliers vit le grand dommage causé par le roi Ban, il courut sus à lui avec son cheval, lui asséna un coup sur le sommet du heaume, un grand coup qui le laissa fort abasourdi. Le roi Ban en devint furieux et le poursuivit avec rage. L'autre le vit. Il voulut jeter son écu, éperonna sa monture, mais le coup que porta le roi Ban en s'abattant tailla dans l'écu. L'épée glissa derrière le dos le long du haubert, passa au travers du harnais d'acier et du cheval qu'elle coupa en deux au point de toucher le sol. Lors le roi des Cent Chevaliers avec aisance vida les arçons et de son épée embrocha le destrier du roi Ban de part en part. Là-dessus le roi Ban aisément se dégagea du cadavre de son cheval. Il choqua sus à l'autre avec tant d'ardeur et le frappa sur le heaume, si bien qu'il s'écroula. En proie au même emportement, le roi Ban jeta au sol le roi Brangorre d'Estrangore, et il y eut grand massacre de bons chevaliers et de nom- breux gens de pied.
Lors au coeur de la mêlée intervint le roi Arthur. Il trouva le roi Ban debout au milieu de cadavres d'hommes et de chevaux, qui combattait à pied avec la fureur d'un lion, et nul n'approchait à portée de son épée sans recevoir une douloureuse estocade. Le roi Arthur en eut grande compassion. Lui-même était tellement couvert de sang qu'à son écu nul ne pouvait le reconnaître, et sur son épée il n'y avait que sang et cervelle. Arthur regarda autour de lui et aperçut un chevalier qui avait fort beau destrier. Il donna sus à ce chevalier, frappa sur son heaume. La lame fendit jusques aux dents, et l'homme tomba raide mort. Aussitôt Arthur prit le cheval par la bride et le mena au roi Ban, disant : « Gentil frère d'armes, prends ce cheval, car tu en as grand besoin, et j'ai grand regret de tout ce mal que tu souffres. -j'en serai bientôt vengé, repartit le roi Ban, car je me fie en Dieu que ma chance ne sera si mauvaise que certains d'entre eux n'aient aussi grand regret de cette journée. -je te crois volontiers, dit Arthur, car je te vois te battre avec beaucoup d'ardeur. Pourtant, il se pourrait qu'au moment voulu il me fût impossible de venir à tes côtés. »
Cependant, quand le roi Ban fut monté à cheval, la bataille reprit avec une violence et une âpreté renouvelées, et le massacre fut considérable. Ainsi donc, leur grande force permit au roi Arthur, au roi Ban et au roi Bohort de faire quelque peu reculer les chevaliers des onze rois. Mais jamais les onze rois et leurs chevaliers ne tournèrent bride. Ils se retirèrent dans un petit bois puis passèrent une petite rivière et là prirent du repos car, la nuit à venir, ils risquaient de ne pas pouvoir en prendre sur le champ de bataille. Lors les onze rois et leurs chevaliers s'entassèrent les uns contre les autres comme font des hommes frappés d'épouvante et dénués d'espoir. Nul pourtant n'aurait pu rompre leurs rangs. Ils se tenaient si fermement groupés, tant derrière que devant que le roi Arthur s'étonnait de leurs prouesses et que sa fureur était grande.
« Ah, Sire Arthur, dirent le roi Ban et le roi Bohort, ne les blâmez point, car ils font ce que doit faire tout homme de valeur. - Ma foi, dit le roi Ban, ce sont les meilleurs combattants et les plus vaillants chevaliers que j'aie jamais vus ou dont j'aie jamais oui parler, et ces onze rois méritent beaucoup d'honneur. S'ils étaient à vous, nul roi au monde n'aurait onze chevaliers de cette sorte aussi dignes d'estime. - je ne puis les aimer, repartit Arthur, ils ont voulu me tuer. - Nous le savons bien, dirent le roi Ban et le roi Bohort, car ce sont vos ennemis mortels. ils l'ont déjà prouvé mais, en ce jour, ils n'ont fait que leur devoir, et leur obstination n'en est que plus regrettable. »
Lors les onze rois se réunirent tous. Le roi Lot dit: « Messires, il vous faut procéder autrement, ou c'est désastre qui nous attend. Vous voyez combien d'hommes nous avons perdus et combien de combattants valeureux nous perdons, parce que nous protégeons toujours ces gens de pied et, chaque fois, en épargnant l'un d'eux nous sacrifions dix gens de cheval. Voici donc ce que je vous propose. Écartons-nous de nos gens de pied. La nuit tombe. Arthur est généreux. Il ne s'attardera pas à cette piétaille et ils pourront se sauver, le bois n'est pas loin. Quand nous, les cavaliers, nous serons bien groupés, que chacun d'entre vous, princes, veille à maintenir sa troupe en un bon ordre auquel nul ne manque sans encourir la mort. Si l'un de vous s'aperçoit qu'un de ses hommes se dispose à fuir, qu'il ne se fasse nul scrupule de l'occire, car mieux vaut tuer un poltron que d'être tous réduits à nous faire tuer par la faute d'un poltron. Qu'en dites-vous? demanda le roi Lot. Répondez-moi, princes, tous, tant que vous êtes.
C'est bien parlé -, dit le roi Nante. Même réponse lui fit le roi des Cent Chevaliers. Même réponse donnèrent le roi Caradoc et le roi Urien. Le roi Ider et le roi Brangorre d'Estrangore furent du même avis. L'approuvèrent le roi Tradelmant et le duc de Cambénic. Il en fut de même pour le roi Clarion et le roi Aguisant. Ils firent serment de ne jamais faillir les uns aux autres, que vie ou mort s'ensuive. Quiconque s'enfuirait ou ne les imiterait pas serait occis. Puis ils remirent en place leurs harnois, bien droits leurs écus, prirent de nouvelles lances, les appuyèrent contre leurs cuisses et ne bougèrent pas plus que n'aurait fait un bouquet d'arbres.

Chapitre XVII

enluminureLoRsQuE LE Roi ARTHUR et les rois Ban et Bohort les virent avec tous leurs chevaliers, ils les louèrent grandement pour leur conduite noble et chevaleresque et dirent qu'ils étaient les combattants les plus braves qu'ils eussent jamais vus ou dont ils eussent jamais oui parler. Là-dessus se préparèrent vingt et un gentils chevaliers qui dirent aux trois rois qu'ils rompraient les rangs ennemis. Voici quels étaient leurs noms : Léonce, Pharien, Ulfin, Bretiaus, Auctor, Keu, Lucan l'échanson, Girflet le fils de Do, Maret de la Roche, Guinas le Bloi, Driant de la Forêt Sauvage, Bélias, Morian du Château des Pucelles, Flandrin du Château des Dames, Anciaume qui fut filleul du roi Bohort et noble chevalier, Ladinas le Roux, Esmare, Taulas, Gratien le Châtelain, un certain Blois de la Casse et Messire Calogrenant de Gorre. Tous ces chevaliers s'avancèrent, la lance en arrêt sur la cuisse, et ils éperonnèrent leurs montures avec force pour les faire courir aussi vite qu'il se pût. Les onze rois, ainsi qu'une partie de leur chevalerie, chargèrent sur leurs destriers, aussi rapidement qu'ils le pouvaient avec leurs lances et, dans chaque camp, s'accomplirent en ce lieu de prodigieux faits d'armes.
Lors entrèrent au plus fort de la mêlée Arthur, Ban et Bohort. Ils occirent de droite et de gauche, tant que leurs chevaux avaient du sang jusques aux pâturons. Mais toujours les onze rois et leur armée se retrouvaient face à Arthur. Ban et Bohort s'en ébahissaient grandement, vu l'ampleur du massacre qui se faisait, mais, fin de compte, l'ennemi fut rejeté au-delà d'une petite rivière.
Sur ces entrefaites arriva Merlin, monté sur un grand cheval noir. Il dit à Arthur : « Tu n'en auras donc jamais fini. N'en as-tu pas assez fait? De soixante mille qu'ils étaient aujourd'hui tu n'en as laissé en vie que quinze mille. Il est temps d'y mettre le holà. Dieu est en colère contre toi, à cause que tu ne veux pas t'arrêter. Ces onze rois-là ne seront pas défaits cette fois, mais si tu persistes à en découdre avec eux, la chance tournera et ils connaîtront plus de succès.
« Ainsi donc, retirez-vous en votre logis, reposez-vous sitôt que vous le pourrez, et récompensez vos bons chevaliers avec de l'or et de l'argent, car ils l'ont bien mérité. Il ne peut y avoir de richesses trop grandes pour payer leur peine, car vos hommes ont beau être peu nombreux, jamais on ne fit plus de prouesses qu'ils n'en ont fait aujourd'hui. En ce jour vous avez égalé les plus vaillants combattants de la terre. - C'est vérité, dirent les rois Ban et Bohort. - Adonc, reprit Merlin, retirez-vous où vous voudrez, car de trois ans, je vous le garantis, ils n'oseront pas vous défier. Et d'ici là les choses auront changé. »
Après quoi Merlin dit à Arthur: « Ces onze rois ont plus d'affaires sur les bras qu'ils ne pensent. Les Sarrasins ont débarqué dans leurs pays. Ils sont plus de quarante mille. Ils brûlent et tuent. Ils ont mis le siège devant le château de Vandebère et font de grands ravages. Aussi n'avez- vous rien à craindre d'ici trois ans. Ainsi donc, Sire, tout le butin saisi lors de cette bataille, qu'on le rassemble puis, quand vous l'aurez entre vos mains, distribuez-le généreusement à ces deux rois, Ban et Bohort, qu'ils puissent en récompenser leurs chevaliers. Les étrangers vous en serviront de meilleure grâce en cas de besoin. Vous pourrez récompenser vos propres chevaliers sur votre propre trésor quand bon vous semblera. - C'est bien parlé, lui répondit Arthur. Qu'il en soit fait comme tu l'as conçu. » Et quand le butin fut remis à Ban et Bohort, ils le distribuèrent à leurs chevaliers en usant de la même largesse dont on avait usé avec eux.
Lors Merlin prit congé d’Arthur et des deux rois afin d'aller voir Blaise, son maître, qui vivait dans le Northumberland. il partit donc et vint à son maître, qui se réjouit fort de sa venue. Et là il rapporta quel succès Arthur et les deux rois avaient connu lors de la grande bataille, comment celle-ci avait pris fin, et il donna les noms de tous les rois et de tous les chevaliers de renom qui y avaient participé. Et Blaise consigna le récit de la bataille, mot pour mot, comme Merlin le lui faisait. il nota comment elle avait débuté, qui l'avait lancée et pareillement comment elle s'était terminée et qui avait eu le dessous. Toutes les batailles qui furent livrées du temps d’Arthur, Merlin voulut que Blaise en fit une relation écrite. Il fit également par écrit rendre compte de tous les combats livrés par tous les chevaliers de mérite qui étaient à la cour du roi Arthur.
Après quoi Merlin quitta son maître et vint à Arthur, qui se trouvait au château de Bédingran, l'un des châteaux qu'il y avait dans la forêt de Sherwood. Merlin était ainsi déguisé que le roi ne le reconnut point. Il était tout couvert de peaux de mouton noir, portait une grande paire de bottes, et il était muni d'un arc et de flèches. Sa robe était d'un tissu grossier, et il apportait des oies sauvages qu'il tenait en ses mains. C'était le lendemain de la Chandeleur. Arthur ne le reconnut point. « Sire, dit Merlin au roi, voulez-vous me faire un présent? - Pourquoi, dit le roi, te ferais-je un présent, maraud? - Sire, poursuivit Merlin, mieux vaudrait pour vous me faire un présent que vous ne tenez pas que perdre de grandes richesses que vous détenez. Céans, à l'endroit même où s'est déroulée la grande bataille, un trésor considérable gît caché sous la terre. - Qui te l'a dit, coquin? demanda Arthur. - Merlin », répondit-il. Lors Ulfin et Bredaus surent bien qui se trouvait en face d'eux, et ils se mirent à sourire. « Sire, dirent ces deux chevaliers, c'est Merlin qui vous parle. » Le roi Arthur en fut fort ébahi. Il s'étonna de ce que faisait Merlin, de même que le roi Ban et le roi Bohort, qui s'égayèrent beaucoup de ses tours.
Sur ces entrefaites il vint une demoiselle qui était fille d'un comte. Ce comte avait nom Senain et sa fille se nommait Lisanor. C'était une demoiselle d'une grande beauté. Elle venait rendre hommage, comme le firent d'autres seigneurs après la grande bataille. Le roi Arthur conçut beaucoup d'amour pour elle, et elle pour lui. Il partagea sa couche et elle eut de lui un enfant, lequel reçut le nom de Boort. Par la suite, il fut de la Table.Ronde et bon chevalier.
Lors on apprit que le roi Rion du nord du pays de Galles faisait une guerre sans merci au roi Léodegan de Carmélide, de quoi Arthur fut courroucé, car il aimait beaucoup ce roi Léodegan et détestait le roi Rion, qu'il retrouvait toujours au nombre de ses ennemis. Et, par ordre des trois rois, furent renvoyés chez eux à Bénoïc tous ceux qui désiraient s'en retourner par crainte du roi Claudas : Pharien, Anciaume, Gratien et Léonce de Paërne, ainsi que l'avant-garde de ceux qui avaient mission de veiller sur les terres des rois.

Chapitre XVIII

enluminure Et lors le roi Arthur, le roi Ban et le roi Bohort partirent avec leurs compagnies, soit vingt mille hommes, et ils arrivèrent moins de six jours plus tard au pays de Carmélide. Là ils secoururent le roi Léodegan, occirent beaucoup des gens du roi Rion, jusques au nombre de dix mille, et mirent le reste en fuite. À ces trois princes le roi Léodegan fit bonne chère. et les remercia de leur grande bonté pour l'avoir vengé de ses ennemis. C'est alors qu’Arthur aperçut pour la première fois Guenièvre, la fille du roi de Carméfide, et il ne cessa jamais de l'aimer. Après ils se marièrent, comme il est dit dans le livre.
Donc, brièvement, pour en finir, ils prirent congé afin d'aller dans leurs pays, car le roi Claudas faisait de grands ravages sur leurs terres. « En ce cas, dit Arthur, je vous accompagnerai - Non, dirent les rois, pas cette fois, car vous avez encore beaucoup à faire en ces contrées. En conséquence nous partirons et, grâce aux richesses que nous avons acquises en ces pays par votre largesse, nous louerons les services de bons chevaliers et pourrons défier la méchanceté du roi Claudas. Si besoin est, par Dieu tout puissant, nous enverrons quérir votre secours. Si de votre côté vous avez besoin de nous, envoyez-nous chercher, nous ne tarderons pas, vous avez notre parole. - Il n'y aura nul besoin, dit Merlin, que ces deux rois reviennent pour faire la guerre. Par contre, je suis assuré que le roi Arthur ne pourra longtemps rester éloigné de vous. D'ici un an ou deux, vous serez en grand péril, et lors il vous vengera de vos ennemis ainsi que vous l'avez fait pour les siens. Quant à ces onze rois, ils mourront tous en un seul jour, grâce à la grande force et aux exploits de deux vaillants chevaliers (ainsi qu'on le verra plus tard). Leurs noms sont Balain le Sauvage et Balan, son frère, les meilleurs et les plus merveilleux chevaliers qui soient au monde. »
À présent revenons-en aux onze rois. Ils s'en retournèrent dans une cité qui avait nom Sorham, laquelle cité était dans le royaume du roi Urien. Là ils se rétablirent du mieux qu'ils purent. Ils se servirent de sangsues pour nettoyer leurs plaies et s'affligèrent grandement de la mort de leurs gens. C'est alors qu'arriva un messager. Il leur dit qu'il était venu en leurs pays un peuple qui ne connaissait pas de lois, des Sarrasins, au nombre de quarante mille, qu'ils avaient brûlé, occis tous les gens qu'ils avaient rencontrés, sans merci, et mis le siège devant le château de Vandebère.
« Hélas! s'exclamèrent les rois. Nos peines ne finiront donc jamais. Si nous n'avions pas guerroyé contre Arthur comme nous l'avons fait, il nous eût tôt vengés. Pour ce qui est du roi Iéodegan, il aime Arthur mieux que nous. Quant au roi Rion, il a assez à faire avec Léodegan, car il met le siège devant son château. » ils s'accordèrent donc à placer sous bonne garde toutes les marches de Cornouailles, du pays de Galles et du Nord. Premièrement, ils établirent le roi Ider en la cité de Nantes en Bretagne, avec quatre mille hommes d'armes, pour surveiller ce qui venait de terre et de mer. Ils mirent de même dans la cité de Wissant le roi Nante de Garlot, avec quatre mille chevaliers pour surveiller terre et mer. Pareillement, ils disposèrent d'autres hommes de guerre, plus de huit mille, à consolider toutes les forteresses des marches de Cor- nouailles. D'autres chevaliers furent postés dans toutes les marches de Galles et d ’ Écosse, avec beaucoup de bons hommes d'armes. Ainsi ils maintinrent leur alliance, l'espace de trois ans, sans jamais cesser de s'adjoindre celle de puissants rois, ducs et seigneurs. Ils reçurent l'appui du roi Rion, de Galles du Nord, lequel était vaillant entre tous, et celui de Néro, vaillant entre tous. Et pendant tout ce temps ils munirent et garnirent leurs états de bons hommes d'armes, de provisions et de tout équipement de nature à servir à la guerre pour tirer vengeance de la bataille de Bédingran, ainsi qu'on le raconte dans le livre d'aventures qui va suivre.

Chapitre XIX

enluminure APRÈs le départ du roi Ban et du roi Bohort, le roi Arthur chevaucha jusqu'à Carlion. Et là vint à lui l'épouse du roi Lot des Orcades, sous couleur d'apporter un message, mais en fait c'était pour épier à la cour du roi Arthur. Elle vint richement parée avec ses quatre fils, Gauvain, Guerrehet, Agravain et Gahériet, ainsi qu'avec beaucoup d'autres chevaliers et d'autres dames. C'était une personne d'une grande beauté. Le roi en devint fort amoureux et désira partager sa couche. Ils s'accordèrent, et c'est d'elle qu'il engendra Mordret. Elle était soeur d’Arthur du côté de sa mère, Ygerne. Elle se reposa là un mois et partit enfin.
Lors le roi fit un rêve étrange qui l'épouvanta grandement - cependant, il ne savait pas que la femme du roi Lot était sa soeur. Voici quel fut le rêve d’Arthur : il imagina qu'étaient venus en ce pays des griffons et des serpents et qu'ils brûlaient et tuaient tous les gens. Après quoi il rêva qu'il combattait ces bêtes, qu'elles lui faisaient beaucoup de mal et lui causaient de très graves blessures. Mais fin de compte il en venait à bout.
Quand le roi s'éveilla, son rêve le laissait fort accablé. Pour le bannir de ses pensées, il se prépara à chasser à courre en compagnie de beaucoup de chevaliers. Dès qu'il fut dans la forêt, il vit devant lui un grand cerf. « je m'en vais chasser ce cerf -, se dit le roi Arthur. Il donna des éperons à son cheval et le poursuivit longuement. Souvent la grande vigueur du roi le rapprochait à pouvoir presque frapper. Cependant, si longue avait été la poursuite que son cheval suffoqua et tomba mort. Un sergent alla lui chercher une autre monture. Ainsi donc le roi vit le cerf embusqué et son cheval perdu. Il s'assit près d'une fontaine et là s ' abîma dans de grandes réflexions.
Alors qu'il était assis là, il crut entendre des chiens, jusqu'au nombre de trente. Et il vit venir à lui la bête la plus étrange qu'il eût jamais vue ou dont il eût jamais oui parler. La bête s'approcha de la source et but. Le bruit que faisaient ses entrailles était le même qu ' eussent fait trente couples de chiens en quête de gibier. Tout le temps qu'elle étancha sa soif, nul grondement ne provint de son ventre. Mais quand elle eut fini, elle partit en faisant entendre un grand bruit, ce dont le roi s'ébahit grandement. Il tomba dans une songerie profonde puis il s'endormit.
À ce moment vint à Arthur un chevalier sans monture. Il lui dit « Chevalier pensif et ensommeillé, dis-moi si tu n'as pas vu une étrange bête passer par ici. -j ' en ai vu une de cette sorte, repartit le roi Arthur. Elle s'est depuis éloignée d'une lieue. Que voulez-vous à cet animal? - Messire, je lui donne la chasse depuis bien longtemps. J'y ai crevé mon cheval. Plût à Dieu que j'en eusse un autre pour continuer la poursuite. » À cet instant précis on amenait un cheval au roi. Quand le chevalier le vit , il pria Arthur de le lui bailler : « Voilà douze mois que je poursuis cette quête. Ou j'achèverai la bête, ou j'y perdrai jusqu'à la dernière goutte de mon sang. » Pellinor, qui régnait alors, poursuivit la Bête en Chasse et, après sa mort, ce fut au tour de messire Palamède.

Chapitre XX

enluminure « SIRE CHEVALIER, dit le roi, laissez là cette quête et souffrez que je m'en charge. je la continuerai une année de plus. - Ah ! fol, dit le chevalier à Arthur, vain est ton désir, car cette quête ne sera jamais menée à bien que par moi ou par l'un de mes proches. » Là-dessus, il s'élança vers le cheval du roi, l'enfourcha et dit : « Grand merci, ce cheval est à moi. - Bien sûr, repartit le roi, tu peux prendre mon cheval de force, mais je pourrais te prouver lequel est le meilleur cavalier des deux - Soit, dit le chevalier .Viens me chercher ici quand bon te semblera. Céans, près de cette source, tu es sûr de me trouver. » Et il passa outre.
Lors le roi s'assit pensivement et dit à ses gens de, lui ramener un cheval aussi tôt que possible. À ce moment-là Merlin s'approcha sous l'apparence d'un enfant de quatorze ans. Il salua Arthur et lui demanda pourquoi il était si songeur. « J'ai toute raison de l'être, repartit le roi, car je viens de voir la chose la plus étrange que j'aie jamais vue. - je la connais aussi bien que toi, de même que je connais toutes tes pensées, mais tu es bien fol justement d'y songer, car tu n'en tireras aucun profit. je sais aussi qui tu es, et qui était ton père, et quelle était la femme dont tu fus engendré. Le roi Uter Pendragon était ton père, et ce fut d ’ Ygerne qu'il t'engendra. - C'est faux, dit le roi Arthur. Comment le saurais-tu? Tu n'as pas l'âge d'avoir connu mon père. - Eh si, dit Merlin, je le sais, mieux que vous ou que n'importe qui au monde. - je ne te crois pas », dit Arthur, et il se courrouça contre l'enfant.
Adonc partit Merlin, et il revint sous l'aspect d'un vieillard de quatre vingts ans, ce dont le roi fut très satisfait, car le vieillard paraissait fort sage. Ce vieillard lui dit : « Pourquoi êtes-vous si triste? -j ' ai bien sujet d'être en peine, repartit le roi Arthur. Les raisons ne manquent pas. Un enfant était là il y a un instant, qui m'a dit mainte chose dont il me semble qu'il ne devrait pas les savoir, car il n'était pas assez âgé pour avoir connu mon père. - Et pourtant, dit le vieillard, cet enfant vous a dit la vérité, et il vous en aurait dit davantage si vous l'aviez laissé faire. Mais, il y a peu, vous vous êtes rendu coupable d'une action qui fait que Dieu est malcontent de vous. Vous avez partagé la couche de votre soeur et d'elle engendré un enfant qui sera la cause de votre mort et de celle de tous les chevaliers de votre royaume.
- Qui êtes-vous, dit Arthur, pour m'annoncer ces choses-là? - je suis Merlin, et c'est moi qui avais pris l'apparence de l'enfant. -Ah ! dit le roi Arthur, tu es un homme étrange. Mais je m'étonne beaucoup de tes paroles quand tu me dis que je dois mourir dans une bataille. - Ne vous en étonnez pas, repartit Merlin, car c'est la volonté de Dieu que votre corps soit puni pour vos mauvaises actions. Quant à moi, je puis en avoir du regret, car je mourrai d'une mort indigne après avoir été enterré vivant, tandis que vous, vous connaîtrez un trépas glorieux. »
Pendant qu'ils devisaient ainsi, on amena la monture du roi. Celui-ci enfourcha son cheval, Merlin un autre, et ainsi ils chevauchèrent jusques à Carlion. Aussitôt Arthur demanda à Auctor et à Ulfin comment il avait été engendré. Ils lui répondirent qu'Uter Pendragon était son père et la reine Ygerne sa mère. Lors il dit à Merlin : « je veux qu'on aille chercher ma mère, afin que je puisse l'entretenir. Si elle me fait la même réponse qu'eux, alors je le croirai. » En diligence, on alla chercher la reine. Elle vint, amenant avec elle Morgane la Fée, sa fille, qui était aussi belle qu'on peut l'être, et le roi fit à Ygerne le meilleur accueil.

Chapitre XXI

enluminure À CE MOMENT survint Ulfin et il dit ouvertement, si bien que le roi et tous ceux que l'on fêtait en ce jour purent l'entendre : « Vous êtes la dame la plus fausse qui soit au monde et la plus traîtresse à la personne du roi. - Prends bien garde, dit Arthur, à ce que tu dis. Ton accusation est lourde. - je sais ce que je dis, repartit Ulfin, et voici mon gant pour prouver à qui soutiendra le contraire que la reine Ygerne ici présente est la cause de vos grands malheurs et de votre grande guerre. Si, du vivant du roi Uter Pendragon, elle avait révélé le secret de votre naissance et comment vous fûtes conçu, vous auriez évité les terribles guerres que vous avez livrées. La plupart des barons de votre royaume ne savaient aucunement de qui vous étiez le fils ni de qui vous aviez été engendré. Celle qui vous a porté en son sein aurait dû le publier pour laver son honneur et le vôtre, et cela par tout le royaume. C'est pourquoi je la déclare fausse, à Dieu comme à vous ainsi qu'à tous vos états, et qui dira le contraire, je lui prouverai qu'il a tort aux dépens de sa personne. »
Lors paria Ygerne et elle dit : « je ne suis qu'une femme et ne puis combattre. Mais, pour m'épargner le déshonneur, il se trouvera assurément un homme de bien qui soutiendra ma cause. En outre, poursuivit - elle, Merlin est averti, tout comme vous, messire Ulfin , comment le roi Uter vint à moi dans le château de Tintagel sous l'aspect de mon seigneur, qui était mort trois heures plus tôt, et de moi engendra un enfant cette nuit-là, Et qu'après le treizième jour, le roi Uter me prit pour épouse et que, par son ordre, lorsque l'enfant vint au monde, il fut remis à Merlin pour qu'il le nourrît. jamais ensuite je ne revis cet enfant et ne connus même quel était son nom, car jusques à ce jour je ne sus rien de lui. .»
Lors Ulfin dit à la reine -. « Merlin est davantage à blâmer que vous. - je savais bien, repartit la reine, que j'avais porté un enfant de mon seigneur, le roi Uter. Mais j'ignorais ce qu'il était devenu. » Merlin à ce moment prit le roi par la main, disant: « Voici votre mère. » Et messire Auctor témoigna qu'il l'avait nourri par ordre d'Uter. Sur ce, le roi Arthur prit sa mère, la reine Ygerne, dans ses bras. Il l'embrassa et chacun d'eux pleura sur les malheurs de l'autre.
Ensuite le roi donna une fête qui dura huit jours. Et lors vint à la cour un écuyer à cheval, conduisant devant lui un chevalier blessé à mort. Il dit au roi qu'un autre chevalier dans la forêt avait dressé un pavillon près d'une fontaine. « Il a tué mon maître, chevalier valeureux. Son nom était Milon. Adonc je vous conjure de faire en sorte que sépulture soit donnée à mon maître et qu'un chevalier venge son trépas. »
Cette mort fit grand bruit à la cour et chacun y alla de son avis. Girflet s'approcha qui n'était alors qu'un écuyer, et jeune par surcroît. Il avait même âge que le roi Arthur. il le pria, eu égard aux services qu'il lui avait rendus, de lui conférer l'ordre de chevalerie.

ChapitreXXII

enluminure « Tu Es Bien jeune et d ‘ un âge bien tendre, lui dit Arthur, pour être reçu dans un ordre de cette importance. - Sire, s'entêta Girflet, je vous supplie de me faire chevalier. - Sire, dit Merlin, ce serait grand dom mage de perdre Girflet, car il sera homme de grande valeur, l'âge venu, et demeurera auprès de vous le reste de sa vie. Et s'il s'aventure à rencontrer ce chevalier là-bas à la fontaine, il est en grand danger de ne jamais revenir, car c'est l'un des meilleurs chevaliers qui soient au monde et le plus vigoureux des hommes d'armes. - Bien », dit Arthur. Et, comme Girflet l'avait souhaité, le roi le fit chevalier.
« Maintenant, dit Arthur à messire Girflet, puisque je t'ai fait chevalier, il faut que tu m'accordes une faveur. - Ce que vous voudrez, dit Girflet. - Tu vas me donner ta parole que, lorsque tu auras jouté avec le chevalier à la fontaine, qu'il advienne alors que tu sois à pied ou bien à cheval, incontinent tu reviendra à moi sans pousser plus loin la querelle. - je vous promets, dit Girflet, qu'il en sera fait selon votre désir. »
Lors Girflet diligemment prit son cheval, ajusta son écu, se saisit d'une lance et au grand galop courut à la fontaine. Là il vit un riche pavillon et, sous un caparaçon, il y avait un beau destrier, bien sellé et bridé, et suspendus à un arbre un écu de diverses couleurs et une grande lance. Girflet heurta l'écu du bois de sa lance, si fort qu'il tomba sur le sol. Sur ce, le chevalier sortit du pavillon et dit: « Gentil chevalier, pourquoi avez-vous fait choir mon écu? - Pour ce que je veux jouter avec vous, repartit Girflet. - Il vaut mieux vous en abstenir. Vous êtes encore jeune. Il y a peu de temps que vous avez été armé chevalier, et votre force n'est rien en comparaison de la mienne. - Nonobstant, dit Girflet, je veux jouter avec vous. - je n'en ai nulle envie, repartit le chevalier, mais puisqu 'il le faut, je vais me préparer. D'où êtes-vous? - Messire, je suis de la cour dArthur. »
Les deux chevaliers coururent l'un sus à l'autre avec tant de vigueur que la lance de Girflet vola en éclats. Sur ce, son adversaire porta à Girflet un coup qui transperça l'écu et le flanc gauche. La lance se rompit de telle sorte que le tronçon resta fiché dans le corps et que tombèrent monture et cavalier.

Chapitre XXIII

enluminure LORSQUE LE chevalier le vit ainsi gisant sur le sol, il mit pied à terre car il imagina l'avoir tué. Puis il délaça son heaume et l'aida à respirer. Après quoi, au moyen du tronçon de la lance, il le mit sur son cheval, l'aidant toujours à respirer, et ainsi le confia à Dieu, disant qu'il avait beaucoup de courage et que, s'il vivait, il se révélerait chevalier de grand mérite. Messire Girflet de la sorte s'en revint à la cour, où l'on se désola grandement de le voir en cet état. Mais, grâce à de bons médecins il fut guéri et sauvé.
Lors s'en vinrent à la cour douze chevaliers. C'étaient des hommes d'âge envoyés par l'empereur de Rome. Ils demandèrent à Arthur qu'il fût payé tribut pour ce royaume, sinon l'empereur le mettrait à néant de même que son pays. « Bien, dit le roi Arthur. Vous êtes messagers. Vous pouvez donc tout dire. Autrement vous m'en auriez rendu raison de votre vie. Mais voici ma réponse - je ne suis redevable à l'empereur d'aucun tribut et n'accepterai de lui en devoir aucun. Par contre, en combat loyal, je lui paierai tribut, et ce sera avec une lance bien pointue ou avec une épée tranchante, et il n'aura pas longtemps à attendre, j'en fais serment sur l'âme de mon père, Uter Pendragon. »
Là-dessus les messagers partirent, fort courroucés. Le roi Arthur était également en grand courroux, car ils étaient venus bien mal à propos. Le roi était fort irrité des blessures de messire Girflet. Il ordonna à l'un de ses valets de chambre qu'avant le jour son meilleur destrier et sa meilleure armure, ainsi que tout son équipement, fussent mis à disposition hors les murs de la cité le lendemain matin. Ainsi donc, avant le jour, le lendemain il trouva serviteur et cheval. Il se mit en selle, ajusta son écu, prit sa lance et dit à son valet de ne point bouger avant son retour. Arthur chevaucha sans se presser jusqu'à l'aube. Il vit alors trois drôles qui pourchassaient Merlin et tentaient de l'occire. Le roi courut à eux et leur dit: « Arrière, manants! » Ils prirent peur en voyant un chevalier et s'enfuirent. « Ah! Merlin, dit Arthur, tu serais mort malgré tout ton savoir si je n'avais pas été là. - Non, repartit Merlin, car si j'avais voulu j'aurais pu leur échapper. Mais toi, tu es plus près de mourir que moi, car tu vas à la mort si Dieu ne t'assiste pas. »
Ainsi devisant ils arrivèrent à la fontaine et au riche pavillon qui se trouvait auprès. Lors le roi Arthur s'aperçut qu'un chevalier en armes était assis dessous. « Chevalier, lui dit le roi Arthur, pour quelle raison demeures-tu céans, dans un lieu par où ne passe nul chevalier si ce n'est pour jouter avec toi? je te conseille d'abandonner cette coutume. - Cette coutume, repartit le chevalier, est la mienne. J'entends m'y tenir quoi qu'on dise, et celui qui se plaint de ma coutume, qu'il la change s'il l'ose. - je la changerai, dit Arthur. - je t'en empêcherai bien -, dit le chevalier. Sur ce, il prit son cheval, ajusta son écu, se saisit d'une lance, et ils heurtèrent si fort leurs écus que leurs lances volèrent en éclats. Là - dessus Arthur tira son épée. « Non, pas cela, dit le chevalier. Il est plus noble que nous continuions à nous courir sus avec des lances bien pointues. -j ' y consentirais volontiers, repartit Arthur, si j'avais d'autres lances. - j ' en ai à ma suffisance », dit le chevalier. Et il vint un écuyer qui apporta deux bonnes lances. Arthur en choisit une, et l'autre prit celle qui restait. Ils donnèrent des éperons à leurs montures et se heurtèrent avec toute la force dont ils étaient capables, si bien que tous deux ils rompirent leurs lances à hauteur de la prise. Arthur mit la main à son épée. « Non, dit le chevalier. Tu es l'un des meilleurs jouteurs que j'aie jamais rencontrés. Une fois encore, pour l'amour du grand ordre de chevalerie, joutons. - j'y consens, dit Arthur. » Aussitôt on leur apporta deux grandes lances. Chacun des chevaliers eut la sienne. Ils coururent à la rencontre l'un de l'autre, de telle manière que la lance d’Arthur vola en éclats. Cependant, le chevalier le heurta si fort au mitan de l'écu qu'homme et cheval tombèrent au sol. Arthur en eut de l'impatience. Il tira son épée et dit : « je vais t'entreprendre à pied, chevalier, car à cheval j'ai perdu l'avantage. - je resterai à cheval », repartit le chevalier.
Lors Arthur entra en courroux. Il ajusta son écu pour faire face, l'épée hors du fourreau. Ce que voyant, le chevalier mit pied à terre, car il pensa qu'il n'y avait nul honneur à rencontrer un chevalier avec un tel avantage, lui à cheval et l'autre à pied. Il descendit et mit son écu vis - à - vis d’Arthur. Et là commença un âpre combat, où fut porté maint coup valeureux. Ils taillèrent de leurs épées, tant que des éclats volèrent dans les prés alentour, et ils versèrent beaucoup de sang, tant que partout où ils se battaient la terre était couverte de sang. Ils s'opposèrent longuement, prirent quelque repos puis retournèrent au combat et donnèrent l'un contre l'autre tels deux béliers, si bien que chacun tomba sur le sol.
Finalement ils frappèrent en même temps, de telle sorte que les épées se heurtèrent. Cependant, l'épée du chevalier brisa celle du roi Arthur en deux morceaux, ce qui le désola. Lors le chevalier dit à Arthur: « Tu es à ma merci. je suis libre de t'épargner ou de t'occire et, si tu ne t'avoues pas vaincu, tu mourras. - Pour ce qui est de la mort, repartit le roi Arthur, elle sera la bienvenue à son heure, mais pour ce qui est de reconnaître que tu as pris le dessus, j'aimerais mieux mourir que d'avoir cette honte. » Sur ce, le roi bondit sur Pellinor, le saisit par le milieu du corps, le jeta à terre et lui arracha son heaume. Lors le chevaliers se sentant redoutable, car il était homme d'une taille et d'une force peu communes, incontinent fit choir Arthur dessous lui, lui arracha son heaume et s'apprêta à lui trancher la tête.

Chapitre XXIV

enluminure SUR CES ENTREFAITES survint Merlin qui dit : « Chevalier, retiens ton bras, car si tu occis ce chevalier-là, tu mettras ce royaume dans le plus grand hasard où jamais fut royaume, car c'est homme de plus grande dignité que tu ne penses. - Comment cela? dit le chevalier. Qui est-il? - C'est le roi Arthur. » Lors le chevalier songea à l'occire par crainte de sa colère. Il leva son épée, ce que voyant Merlin lui jeta un sort, et il tomba sur le sol profondément endormi.
Lors Merlin releva le roi Arthur, et ils s'éloignèrent sur la monture du chevalier. « Las! dit Arthur, qu'as-tu fait, Merlin? Aurais-tu occis ce bon chevalier par ta magie? Aucun ne vivait qui fût plus digne d'estime. J'aurais mieux aimé un an durant renoncer à mes terres que le voir périr. - Ne soyez pas en peine, dit Merlin, car il se porte mieux que vous. Il n'est qu'endormi et se réveillera dans les trois heures à venir. Je vous avais dit quel chevalier c'était. Vous auriez perdu la vie si je n'avais été là. Nul n'a plus de force, et à l'avenir il vous rendra de très bons services. Son nom est Pellinor. Il aura deux fils qui seront hommes de grand mérite. Un seul excepté, ils n'auront pas leur pareil pour les prouesses et une vie sans tache. Ils auront nom Perceval le Gallois et Lamorat de Galles. Et il vous dira comment se nomme le fils que vous avez engendré de votre soeur et qui causera la ruine de tout ce royaume. »

Chapitre XXV

enluminure SUR CE, le roi et lui s'en allèrent visiter un ermite qui était homme de bien et grand médecin. L'ermite sonda toutes les blessures du roi et lui bailla de bons onguents. Le roi demeura là trois jours. Lors ses plaies furent en bien meilleur état. Il put monter à cheval et partir, ce qu'il fit. En chemin, Arthur dit : « je n'ai point d'épée. - C'est sans importance, repartit Merlin. Non loin d'ici se trouve une épée qui sera vôtre si mes efforts aboutissent. » Et ils chevauchèrent jusques à un lac, lequel était large et d'une eau pure. Et au milieu du lac, Arthur aperçut un bras vêtu de soie blanche qui tenait dans sa main une belle épée.
« Voyez, dit Merlin, là-bas se trouve l'épée dont je parlais. » Là-dessus, ils virent une demoiselle qui marchait sur le lac. « Quelle demoiselle est - ce là? demanda Arthur. - C'est la Dame du Lac, répondit Merlin. Et dedans ce lac il y a un rocher, et dedans ce rocher un palais, le plus beau qui se puisse voir et richement décoré. Cette demoiselle va bientôt venir au devant de vous. Lors parlez-lui courtoisement, afin qu'elle vous donne cette épée. » Sur ce, la demoiselle tôt vint à la rencontre d’Arthur, le salua et il lui rendit son salut. « Demoiselle, dit Arthur, quelle épée est-ce là que le bras tient au-dessus de l'eau? je voudrais bien qu'elle fût mienne car je n'ai point d'épée. - Roi Arthur, repartit la demoiselle, cette épée m'appartient et, si vous acceptez de m'accorder une faveur quand je vous la demanderai, elle est à vous. - Sur ma foi, dit Arthur, je vous accorderai tout ce que vous me demanderez. - C'est bien, dit la demoiselle. Montez dans cette barque et ramez jusqu'à l'épée. Prenez-la, ainsi que le fourreau, et je vous rappellerai votre promesse quand l'heure sera venue. »
Le roi Arthur et Merlin mirent pied à terre. Ils attachèrent leurs chevaux à deux arbres et montèrent dans la nef. Quand ils furent arrivés à l'épée que tenait la main, le roi Arthur la saisit par la poignée et l'emporta. Le bras et la main disparurent sous l'eau.
Ils revinrent à terre et reprirent leur chevauchée. Le roi Arthur alors aperçut un riche pavillon. « Que signifie ce pavillon là-bas? - C'est celui du chevalier, répondit Merlin, que vous avez tantôt combattu, messire Pellinor. Mais il n'y est pas, il est parti. Il a un démêlé avec l'un de vos chevaliers du nom d'Héglan. Ils ont combattu et finalement Héglan s'est enfui, sans quoi il serait mort. L'autre l'a pourchassé jusques à Carlion, et nous le rencontrerons bientôt sur le grand chemin. - Tu parles à propos, dit Arthur, car maintenant que j'ai une épée, je vais lui livrer combat et me venger. - Sire, vous n'en ferez rien, lui dit Merlin. Ce chevalier est las de combattre et de poursuivre. Vous ne tireriez aucune gloire de vous mesurer à lui. En outre, il ne trouvera pas facilement son égal parmi tous les chevaliers vivants. Mon conseil est donc de le laisser passer. Il vous rendra de grands services avant peu, ainsi que ses fils après lui. Vous en serez bientôt témoin et bien content de lui donner votre soeur en mariage. - Quand je le verrai, je ferai comme tu dis », repartit Arthur.
Lors le roi Arthur regarda son épée et elle lui plut beaucoup. « Que préférez-vous, dit Merlin, l'épée ou le fourreau? -J 'aime mieux l'épée, dit Arthur. - Vous n'en montrez que moins de jugement, repartit Merlin, car le fourreau vaut dix épées comme celle-ci. Tant que vous l'aurez sur vous, vous ne verserez nulle goutte de sang ni ne serez gravement blessé. Gardez donc ce fourreau toujours par devers vous. » Ainsi chevauchèrent-ils jusques à Carlion et, chemin faisant, firent rencontre de messire Pellinor. Mais Merlin par sortilège avait fait en sorte que Pellinor ne vit point Arthur, et il passa auprès sans mot dire. « je m'étonne, dit Arthur, que le chevalier n'ait point ouvert la bouche. - Sire, répondit Merlin, il ne vous a pas vu. S'il l'avait fait, vous n'auriez pas continué votre route aussi aisément. » C'est ainsi qu'ils arrivèrent à Carlion, ce dont tous ses chevaliers eurent grande joie. Et quand ils ouïrent parler de ses aventures, ils s'ébahirent qu'il hasardât ainsi sa personne sans compagnie aucune. Mais tous les hommes d'honneur dirent que c'était plaisir de servir un tel chef, qui s'aventurait au péril de sa vie comme faisaient les pauvres chevaliers.

Chapitre XXVI

enluminure CEPENDANT Vint Un messager du roi Rion, de Galles du Nord. Il était roi de toute l'Irlande et de beaucoup d'îles. Voici quel était son message: il saluait le roi Arthur ainsi qu'on va le voir, disant que le roi Rion avait défait et déconfit onze rois, que chacun d'eux lui rendait hommage et que - c'était là qu'il voulait en venir - ils lui avaient baillé leurs barbes bien écorchées, sans en rien retenir. Le messager venait donc chercher la barbe d’Arthur, car le roi Rion avait orné son manteau de barbes royales, et il lui restait une place sur ce manteau. Pour quoi il envoyait quérir cette barbe, faute de quoi il envahirait les terres d’Arthur, brûlant et tuant, et n'aurait de cesse qu'il n'ait eu la tête avec la barbe.
« Bien, dit Arthur, tu as donné ton message, le plus grossier et le plus infâme qu'on entendît jamais donner à un roi. Tu peux voir que ma barbe est beaucoup trop jeune pour servir d'ornement. Mais dis ceci à ton maître : je ne lui dois nul hommage, pas plus qu'aucun de mes aînés. Au contraire, avant qu'il soit longtemps, c'est lui qui me rendra hommage, et à genoux. Autrement il y perdra sa tête, par ma foi, car c'est de tous les messages dont j'aie jamais oui parler le plus ignomi nieux. J'ai observé que ton roi ne s'est jamais encore heurté à homme de renom, mais dis-lui que j'aurai sa tête s'il ne me rend point hommage. » Lors le messager partit. « Maintenant, y a-t-il ici quelqu'un, demanda Arthur, qui connaisse le roi Rion? » Un chevalier du nom de Narran lui répondit: « Sire, je connais bien ce roi. C'est un homme comme il y en a peu pour ce qui est de la force et qui a beaucoup d'orgueil. Ne doutez pas qu'il vous fasse la guerre de toute sa puissance. - Bien, dit Arthur. je prendrai sans tarder toutes dispositions pour le combattre. »

Chapitre XXVII

enluminure ENSUITE le roi Arthur envoya chercher tous les enfants nés le premier jour de mai, engendrés par des seigneurs et mis au monde par de grandes dames. Merlin avait dit au roi que celui qui le ferait périr naîtrait le premier jour de mai, ce pour quoi il les fit amener tous, sous peine de mort pour qui s'y refuserait. C'est ainsi qu'on trouva beaucoup de fils de seigneurs, que tous furent envoyés chez le roi. Mordret fut remis par l'épouse du roi Lot. Tous furent placés dans une nef qu'on poussa vers le large.
Le hasard voulut que la nef fût entraînée jusques à un château fort et là se brisât en morceaux. Mordret seul fut rejeté par les flots. Un homme de bien l'aperçut, prit soin de lui jusqu'à l'âge de quatorze ans. Ensuite il l ' amena à la cour, comme on le lira plus loin, vers la fin du roman d’Arthur. Beaucoup de seigneurs et de barons furent mécontents d'avoir ainsi perdu leurs enfants, et plus d'un y vit l'ouvrage de Merlin plutôt que celui d’Arthur. Tant la crainte que l'attachement firent qu'ils se tinrent en paix.
Cependant, lorsque le roi Rion reçut le messager, sa fureur ne connut pas de bornes. Il leva une grande armée, ainsi qu'il est raconté dans le livre de Balain le Sauvage qui fait suite à celui-ci, et où il advient que Balain obtient l'épée.

Fin du LIVRE PREMIER

Suit Livre Deuxième: Balain...

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