Depuis une heure, on recherche, en vain. la petite maison dans la prairie de Brendan Perry. Il n'y a que cinq ou six miles de distance entre le gros bourg irlandais de Cavan et la retraite de l'ancien Dead Can Dance. Mais c'est comme si une main espiègle s'était amusée à tirer sur les élastiques du temps et de l'espace, à distendre le monde comme une vieille peau. Les routes semblent tracées à l'infini. Le gris moucheté des pierres, l'uniforme kaki du paysage, l'azur brouillé du ciel fondent un décor indiscernable et reposant, presque anesthésiant. On pourrait ainsi tourner en rond pendant des lustres. On questionne des autochtones, qui restent évasifs ou se contredisent. On s'imagine, un moment, dans un épisode inédit du Prisonnier. L'homme qui nous indique enfin la bonne voie est vendeur et réparateur de tondeuses à gazon. C'est, paraît-il, l'une des seules âmes du coin à vraiment connaître Perry que l'on dit discret au point d'en être mystérieux. Quelques minutes plus tard, devant un verre de vin blanc, l'intéressé s'amuse de la réputation que son voisinage lui prête. Le musicien na peut-être pas de goût pour le secret ; mais il connaît les vertus de l'anonymat. Sa ferme l'y aide, large masure plantée en bout de chemin, à l'orée d'une vaste étendue où règnent sans partage l'herbe, l'eau, l'arbre, l'animal. En fond de perspective, des cibles de tir à l'arc attendent que le maître des lieux leur troue le coeur. Plus loin, en bord d'étang, paît une pacifique communauté d'ânes et de moutons. Des sentiers fendent les champs, où la terre déjà fraîchie, déjà redevenue tourbe en cette fin d'été, s'accroche au pas du promeneur comme pour l'inciter à marcher et à vivre moins vite. Les yeux de Perry possèdent une qualité de scintillement qui ne trompe pas. C'est un regard dans lequel on peine à discerner la moindre flambée d'ego. Même durci sous des traits de forçat boule à zéro, bouc taillé au millimètre, le visage de notre homme ne se départit jamais d'une franche et avenante douceur. Un corsaire reposé et reposant, heureux de se savoir attaché à ce môle vert qu'est l'Irlande. 'Je suis né en Angleterre, mais j'ai par ma mère du sang irlandais dans les veines, j'ai beaucoup voyagé et pour la première fois, j'ai le sentiment que ma vie est installée ici, aux côtés de ma fèmme et de ma fllle. Ca n'a pas été un choix évident, parce que les trois derniers étés ont été désastreux. Je n'ai jamais vu autant de pluie tomber sur cette pauvre terre .. un vrai climat de mousson. ' Converser avec Perry, c'est d'abord parler du temps. Du temps qu'il fait, bien sûr, parce qu'il en est ainsi dans les régions où les hommes vivent à ciel ouvert. Mais aussi du temps qu'il faut prendre, ou qu'il faut au contraire laisser filer, pour s'accomplir un peu, pour venir ou revenir à soi, pour ne plus avoir d'âge. Perry, lui, a attendu plus de vingt ans avant de parapher enfin un disque de sa seule main. 'Ce qui ne veut pas dire que je viens de me libérer d'une longue et douloureuse frustration', précise-t-il. Simplement le métabolisme créatif de l'Anglais est ainsi, qui rappelle la poussée imperceptible mais résolue des plantes grimpantes, avec leurs déploiements clandestins, leurs conquêtes sans bruit, leurs déclenchements que 1'oeil nu s'impatiente et échoue à saisir. Les huit titres d'Eye of the hunter sont le fruit d'un long effort. Un travail ébauché il y a des lustres, ruminé, remisé, puis remis sur le métier en 94. Cinq ans pour que des chimères de chansons prennent réellement corps et âme. Mi-alchimiste, mi-bouilleur de cru, Perry tente de résumer les principes flottants d'une science très particulière, subtil amalgame de vigilance et de laisser-aller, de précision et de totale confiance en dame Fortune. 'Composer n'a jamais été une angoisse. En général, la musique coule en moi sans que j'aie à la provoquer. Le plus dur vient ensuite, lorsqu 'il s'agit de trouver la bonne instrumentation, l'arrangement juste qui va raffiner sans le trahir ce flot initial, cette spontanéité. C'est une affaire de distillation et ça peut prendre des années. Forcer les choses, c'est courir à l'échec. De toute façon, la réussite d'une chanson tient à une somme incalculable de facteurs sur lesquels vous n'avez pas toujours prise : votre cheminement artistique, votre état désprit, le lieu où vous enregistrez. . . Selon les circonstances, un même morceau atteindra la perfection ou sombrera dans la médiocrité. Entre ces deux extrêmes, la frontière est plus ténue qu'on ne le croit. Tout mon travail consiste à savoir saisir les bons moments, afin de ne pas tomber du mauvais côté. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai intitulé ce disque Eye of the hunter. Etre musicien, c'est essayer de capturer une proie fuyante, idéale, aussi volatile qu'un rêve. ' Pour Perry, le safari poétique a débuté en Australie, en pleine jungle punk 'Une époque formatrice, qui m'a poussé à être plus réactif tout en affûtant mes propositions musicales. ' Ses Scavengers ou ses Marching Girls défraient alors à peine la chronique locale, mais ont le mérite de le mener à Dead Can Dance, association aussi fructueuse que complexe avec Lisa Gerrard, rossignol faussement évaporé et vraie chanteuse à poigne. De l'itinéraire parfaitement atypique suivi par le duo entre 81 et 98, il serait commode de ne retenir que les ambiguités et les maladresses l'enrobage solennel de la musique, l'amour des mélanges poussé aux limites de la migraine, le désir naif d'être beau et triste à la fois. Ces défauts d'habillage ne sauraient gommer les véritables paris engagés dans cette entreprise intelligemment immodeste, pénétrant chant d'adieu adressé au continent rock. Il suffit, pour s'en convaincre, de mesurer le chemin parcouru entre Dead Can Dance (84) ou Spleen & ideal (85), améthystes post-punks qui méritent d'être ressorties de leur écrin, et Into the labyrinth (93) ou Spiritchaser (96), balayages spatiotemporels d'un groupe parvenu à un troublant syncrétisme musical. Quitte à dégouliner un peu, l'art éminemment pictural de Dead Can Dance s'est attaché à sortir des cadres. Il a inventé non sans culot sa propre école. Il s'agissait, en gros, de combiner d'une main ferme tout un éventail de couleurs et d'évocations musicales au demeurant assez floues, suggestives : un peu de folk, de chants sacrés, de souffle romantique, de pastourelIes médiévales, de mélopées orientalisantes, de rythmes volés à une Afrique presque imaginaire... 'J'aurais pu m'y perdre, concède Perry. Même si cette aventure était un partenariat, je continue pourtant de la considére comme une expérience très intérieure. J'ai pu composer et jouer sans contraintes, pousser très loin mon imaginaire. Ce n'était vraiment que pure musique. Lisa et moi étions de nature très différente, c'était vraiment le yin et le yang. Ça a longtemps été notre force. Puis c'est devenu une contrainte. L'an passé, au beau milieu des sessions de notre nouvel album, on s'est aperçu qu'on avait perdu la formule chimique, la magie. Trop de distances - géographiques, psychologiques, philosophiques... La séparation n'a pas été douloureuse : il aurait été beaucoup plus terrible de s'obstiner. ' Dead Can Dance, dans ses dernières inspirations, pouvait déjà s'écouter comme un chant harmonique, à deux voix. A Gerrard l'éther, les couloirs aériens dans lesquels sa carrière solo semble aujourd'hui s'essouffler. A Perry les chansons creusées comme sous l'effet d'une indémodable fatigue, les ballades où l'on voyait déjà saillir les os du blues et du folk. A lui la lueur intacte de quelques vieilles lunes, le récit toujours soutenable des hommes qui, assis sur les rails de leur destin, se raclent la gorge, secouent leur âme et pincent leur guitare. 'Le blues a toujours été là, comme une ombre, une présence subliminale, il reste pour moi ce noyau essentiel à partir duquel nombre d'histoires et de musiques ont germé. Et il est aussi, comme le folk ou la country, un outil idéal pour se sonder, se raconter sans mentir. J'ai toujours été attiré par une forme de songwriting plutôt solitaire et introspective. Roy Harper, Tim Buckley, Gram Parsons, Leonard Cohen, Tim Hardin, Nick Drake. . . je ne prétends pas être directement influencé par ces musiciens, qui sont inflniment plus doués que moi. Mais la singularité et l'immédiateté de leur expression m'ont beaucoup marqué Eye of the hunter est le reflet d'une période où mon propre rapport à la musique a gagné à la fois en simplicité et en inten sité. Ne restait plus que l'essentiel : prendre une guitare, composer des ballades, chanter pour soi mais aussi pour les autres, des amis après un repas, quelques personnes dans un bar. J'en ai tiré un matériau très intime, mais qui s'inscri vait aussi dans cette réalité rurale, communautaire, qui veut qu'une chanson se partage, s'offre aux vies alentour . ' Revenu des grandes largeurs couvertes avec Dead Can Dance, Perry a accosté un territoire musical ramené aux dimensions d'une île. Son île : Eye of the hunter aurait pu s'intituler Petit pays. Le sentiment de plénitude qui habite le musicien à l'heure du retour au bercail est ici palpable à chaque instant. 'J'ai enregistré ces chansons sans songer à un tout organisé. |
C'est plus tard que j'ai constaté avec surprise la cohérence de l'ensemble. La musique de Dead Can Dance passait par une succession assez spectaculaire de hauts et de bas. Celle d'Eye of the hunter est posée, régulière, comme calquée sur le pas ou le pouls d'un promeneur. Le rythme n'y est pas totalement absent, il est suspendu. J'aime ce qui garde une part d'incertitude, j'aime les questions, les résonances dont on ne peut percevoir l'achèvement. S'il y a une quelconque marque de style dans mon travail ce serait peut-être cet amour pour tout ce qui reste irrésolu. ' Ce serait, aussi, cette bien jolie façon de remettre en marche le vieil attelage homme-chanson-guitare. Par la grâce de ses talents d'enlumineur, Perry recolore avec une exemplaire sobriété le bois sur lequel tant de songwriters ont déjà gravé leurs musiques de misère et d'espoir. Le son, profond et aéré, riche en recoins et en ombres, semble regorger d'échos naturels : ceux, peut-être, de cette église abandonnée que Perry, à une heure de route de chez lui, a aménagée en studio. Sur ses chansons taillées en artisan, dont les lignes franches s'estompent parfois en de subtils frottements, 1'Anglais a ajouté quelques broderies, sans excès. Des claviers qui étoffent la trame mélodique sans la surcharger, une batterie en équilibre sur le fil du temps, une pedal-steel qui strie de fins motifs. De la décoration, oui, mais par le bas. Du minimalisme qui offre le maximum, la générosité vraie d'un musicien qui donne juste plutôt que beaucoup. Qui serre apparemment la ceinture de l'instrumentation pour mieux laisser respirer la voix : ce chant porté, tenu et étiré avec grâce, franc dans toutes ses paroles, et dont les immenses ressources expressives sont ici pleinement dévoilées. Ce peu suffit à être éloquent. Tout ou presque, alors, peut être dit. Des sentiments qui travaillent sournoisement à la haute solitude des hommes. Des soufflets que l'accordéon du coeur, même usé aux jointures, réussit encore à actionner. De l'éparpillement des heures et des nuits, dans lequel chaque vie tente de se reconnaître un moindre chemin. Des lumières fréquentées dans les abîmes, et de la complicité des ombres qui accompagnent le plein jour. De la secrète Fraternité de ces hommes qui, eux aussi, ont voulu comprendre sans espoir de réponse I must have been blind, de Tim Buckley, ici visité en voisin. De ce qui se dessine comme figures libres : dans les Fausses poussières de la tradition. Quelle place l'époque peut-elle accorder à ce genre d'objet immémorial qui paraîtra au mieux gentiment décalé, au pire aimablement suranné ? 'J'ignore où je me situe par rapport à ce qui est considéré aujourd'hui comme la nouveauté. A vrai dire, ça ne me préoccupe pas. La nouveauté n'est qu'un passé en devenir, non ? Chaque période de l'histoire génère ses clichés; j'aimerais autant les éviter. J'essaie d'avancer sur ma propre piste, étape par étape. La seule idée de remodeler ces chansons pour la scène, par exemple, m'apporte l'espoir d'une progression. J'ai suivi jusqu'à présent une trajectoire assez peu directe et je n'en nourris aucun regret. Pour certains, le but de l'existence est d'atteindre un sommet, ils ont sans doute raison, mais dans mon cas le parcours m'intéresse plus que la destination elle-même. C'est le voyage qui vaut la peine d'être vécu.'
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