Extraits de 'Petits Poëmes en prose, (le Spleen de Paris)'
Anywhere out of the world,
n'importe où hors du monde
Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit.
Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu'il guérirait en face de la fenêtre.
Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.
<<Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d'habiter à Lisbonne? Il doit y faire chaud, et tu y ragaillardiras comme un lézard.
Cette ville est au bord de l'eau; on dit qu'elle est batie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu'il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût; un paysage fait avec la lumière et avec le minéral, et le liquide pour le réfléchir!>>
Mon âme ne répond pas.
<<Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux-tu habiter la Hollande, cette terre béatifiante?
Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent admiré l'image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aime les forèts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons?>>
Mon âme reste muette.
<<Batavia te sourirait peut-être davantage? Nous y trouverions d'ailleurs l'esprit de l'Europe marié à la beauté tropicale.>>
Pas un mot.- Mon âme serait-elle morte?
<<En es-tu donc venue à ce point d'engourdissement que tu ne te plaise que dans ton mal? S'il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort.- Je tiens notre affaire, pauvre âme! Nous ferons nos malles pour Tornéo. Allons plus loin encore, à l'extrême bout de la Baltique; encore plus loin de la vie, si c'est possible; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu'obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d'un feu d'artifice de l'Enfer!>>
Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie : <<N'importe où! n'importe où! pourvu que ce soit hors de ce monde!>>
Charles Baudelaire, 1867.
(le titre provient du 'Bridge of Sighs' de Thomas Hood, que Baudelaire a traduit à Bruxelles. Edgar Poe avait déjà utilisé cette formule dans 'The Poetic Principile'.