ROBERTO JUARROZ



Le fil de la Vie ( Silvaine Arabo )

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Une écriture qui supporte l'intempérie,

qui puisse se lire sous le soleil ou la pluie,

sous la nuit ou le cri,

sous le temps dénudé .

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Une écriture qui supporte l'infini,

les crevasses qui s'étoilent comme le pollen,

la lecture sans pitié des dieux,

la lecture illettrée du désert .

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Une écriture qui résiste

à l'intempérie totale .

Une écriture qui puisse se lire

jusque dans la mort .

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Il ne suffit pas de lever les mains ..

Ni de les abaisser

ou de dissimuler ces deux gestes

sous les embarras intermédiaires .

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Aucun geste n'est suffisant,

même s'il s'immobilise comme un défi .

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Reste une seule solution possible :

ouvrir les mains

comme si elles étaient des feuilles.

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Le plafond du rêve

est peint d'une couleur étrangère au rêve.

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Le plancher du rêve

porte trace de lointaines latitudes .

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La demeure du rêve

est voisine d'autres demeures

faites de matériaux différents .

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Et l'habitant du rêve

a l'étrange conviction

de n'être pas né là .

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Les rôles semblent permutés

et les fonctions interverties .

Tout rêve doit être remplacé par un autre .

Mais l'inévitable échange n'est pas un rêve .

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Il n'y a pas de silence .

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Penser n'est pas silence,

une chose n'est pas silence ,

la mort n'est pas silence .

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Etre n'est pas silence .

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Aux alentours de ces faits

il n'y a que lambeaux de nostalgie :

la nostalgie du silence

qui peut-être un jour exista .

Ou peut-être n'exista jamais

et peut-être devons-nous le créer ?

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On frappe à la porte .

Mais les coups résonnent au revers,

comme si quelqu'un frappait de l'intérieur .

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Serait-ce moi qui frappe ?

Peut-être les coups de l'intérieur

veulent-ils couvrir ceux de l'extérieur ?

Ou bien la porte elle-même

a-t-elle appris à être le coup

pour abolir les différences ?

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Ce qui importe est que l'on ne distingue plus

entre frapper d'un côté

et frapper de l'autre .

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Pour lire ce que j'aime lire

je devrais l'écrire .

Mais je ne sais pas l'écrire .

Personne ne sait l'écrire .

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S'agirait-il d'une écriture perdue

ou peut-être d'une écriture du futur ?

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Il se peut que j'aime lire

ce qui ne peut s'écrire .

Ou simplement ce qui ne peut se lire

bien que cela s'écrive .

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Un bourdonnement de fond

témoigne de la présence des choses .

Nous avons besoin de la parole et du vent

pour le supporter .

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Un bourdonnement de fond

dénonce l'absence des choses .

Nous devons inventer une autre mémoire

pour ne pas devenir fous .

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Un bourdonnement de fond

annonce qu'il n'y a rien

qui ne puisse exister .

Nous avons besoin d'un silence doublé de silence

pour admettre que tout existe .

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Un bourdonnement de fond

souligne le froid et la mort .

Nous avons besoin de la somme de tous les chants,

du résumé de tous les amours

pour pouvoir apaiser ce bourdonnement .

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Ou bien un soir,

sans autre condition que son ajour,

un oiseau viendra se poser sur l'air

comme si l'air était une branche .

Alors cesseront tous les bourdonnements .

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Une invasion de paroles

tente d'assiéger le silence,

mais, comme toujours, échoue .

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Elle essaie alors de coincer les choses

qui habitent le silence,

mais n'y arrive pas davantage .

Elle va finalement encercler les paroles

qui cohabitent.avec le silence,

alors se produit l'imprévu :

le silence se convertit en paroles

pour mieux protéger les paroles

qui cohabitent avec lui .

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Et pendant que l'invasion des autres paroles

se dissipe comme un souffle furtif,

l'insolite s'accomplit :

les paroles qui restent

ressemblent alors beaucoup plus au silence

qu'aux autres paroles .

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(  pour  René  Char  )

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L'inépuisable lutte entre les êtres

est la première condition d'être .

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Etre une rose c'est lutter contre une autre rose ,

visible ou invisible ,

contre toutes les roses .

Et même plus :

c'est lutter contre ce qui n'est pas une rose .

Et plus encore :

c'est lutter contre sa propre absence de rose .

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La lutte scandaleuse

entre deux êtres qui s'aiment

est une évidente affirmation d'être .

La défaite de l'amour

est son triomphe .

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Le candélabre aux longs bras

n'élimine pas l'émerveillement

que redouble le mercure

derrière le coeur des miroirs .

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Quand nous parvenons à éteindre les cierges

qui saturent les petits moulins à prières

de nos vagues rites,

les miroirs forment en leur fond

la stupéfiante figure

d'une bouche qui n'a nul besoin

de paroles pour nous parler .

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Nous comprenons alors seulement

que le plus minime des reflets

est une image de l'origine,

un écho du silence inaugural .

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Qu'y a-t-il derrière les nombres ?

Et qu'y a-t-il devant ?

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Toutes les choses se meuvent,

même les pierres et les morts .

Les nombres ne se meuvent pas :

ils cèdent la place à d'autres nombres .

Quel est donc le lieu des nombres ?

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Lorsque nous les écrivons sur un papier

nous leur inventons un lieu,

comme ils inventent parfois

un lieu pour nous .

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Toutes les choses veulent prendre notre place,

mais les nombres, non .

Ils ressemblent à l'être :

ils ne sont en aucun lieu .

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Mais qu'y a-t-il à l'intérieur des nombres ?

Le simulacre de la mesure

et les masques des signes

nous ont fait oublier leur substance .

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Une arête dans la gorge

peut évider la voix .

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Mais la voix vide parle aussi .

Seule la voix vide

peut dire le saut immobile

vers nulle part,

le texte sans paroles,

les trous de l'histoire,

la crise de la rose,

le rêve de n'être personne,

l'amour le plus désert,

les cieux abolis,

les fêtes de l'abîme,

la conque brisée .

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Seule la voix vide

peut parler du vide .

Ou de son ombre claire .

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Poèmes extraits de ONZIEME POESIE VERTICALE,publiés aux Editions LETTRES

VIVES, collection TERRE DE POESIE,  dans la traduction de Fernand VERHESEN .

( Edition bilingue ).

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Je remercie bien vivement Michel Camus et Claire Tiévant de m'avoir autorisée

à reproduire ces textes de Roberto Juarroz .

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ROBERTO JUARROZ, notice bio-bibliographique.

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