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( dernière mise à jour : 10 / 07 / 2000 )
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Chacun de nous le Juif errant
par Michel Camus
°°°°°°°°
Où est Edmond Jabès dans le premier Livre des Questions ( comprenant Le Livre de
Yukel et Le Retour au Livre ) ? Il est partout et nulle part après avoir créé des centaines
de facettes du diamant secret de lui-même, cent fois plus d'hétéronymes que Pessoa ; des
kyrielles de noms de rabbins imaginaires ayant tous le même prénom " Reb " dont la clef
pourrait être : " R " [abbin] " e " [dmond] [Ja] " b " [ès] , la lettre hébraïque beth ( lettre
double kabbalistiquement attribuée à la bouche ) occupant le centre de son nom : JaBès.
En vertu de sa propre dialectique de l'identité des contraires, Edmond JaBès est et n'est
pas Edmond JaBès. Il est la voix du peuple juif. Il est la bouche de l'impossible vérité des
vocables. C'est lui qui a donné au mot vocable un nouveau sens poétique. Les vocables
sont en effet plus intimement proches de la bouche et du son, donc du souffle et de la vie,
que l'encre des mots figée sur le papier. Ambition poétique de ressusciter la lettre morte
en privilégiant l'ouïe plutôt que la vue, bien que l'oeil du coeur puisse tout à la fois enten-
dre et la voix du silence et le silence du vocable. Ne sont vivants que les vocables reliés au
silence du sacré.
Edmond JaBès est naturellement, voire surnaturellement habité par la secrète présence
du silence : " Écrire un poème fut toujours pour moi parachever un acte religieux ". Reb
JaBès représente pour nous la totalité des centaines d'hétéronymes d'Edmond JaBès dont
l'énumération ( jusqu'à sept par page : Reb Nefla, Reb Bar, Reb Guesin, Reb Naam, Reb
Sayod, Reb Feder, Reb Sari ) serait interminable.
Le Livre des Questions est une sorte d'épopée du Juif errant, du Juif étranger, du Juif
en exil, du Juif au coeur de tout être humain, car " à l'instant de mourir, on ne peut que se
sentir Juif " : " Ah les morts sont tous Juifs ; étrangers pour les autres et pour eux-mêmes ".
Il est vrai qu'en se perdant ( tout en jouissant de se perdre à l'infini ) dans le labyrinthe de
son livre, on finit par se sentir Juif sans être Juif tandis que Edmond Jabès, s'étant décou-
vert Juif après s'être découvert écrivain, découvre qu'il assume à la fois le destin du Juif et
l'impossibilité d'être Juif : " J'ai cru d'abord que j'étais un écrivain, puis je me suis rendu
compte que j'étais Juif, puis je n'ai plus distingué en moi l'écrivain du Juif, car l'un et l'au-
tre ne sont que le tourment d'une antique parole ". Il s'était souvenu d'un rêve qu'il avait
vécu dans l'émerveillement : il avait rêvé qu'il n'était plus Juif ! À l'inverse, quel non-Juif
a jamais rêvé d'être Juif ?
Reb JaBès ne cesse d'évoquer le malheur et " le tourment de la logique " chez ses " frè-
res de race ". Le mot race revient souvent sous sa plume dans des expressions comme " les
hommes de ma race ", " les plaies de notre race ", " la race s'éteint avec l'ultime vocable ",
" ce destin ... de notre race ", " les nourrissons de notre race tétaient des cris de lait ", " les
Juifs, peuple élu du centre, aux prises avec les interrogations de leur race " entre autres...
Aucun doute possible : pour Reb JaBès, il existe bien une race juive : " S'adressant à moi, le
plus pondéré de mes frères de race m'a dit : " Ne faire aucune différence entre un Juif et ce-
lui qui ne l'est pas, n'est-ce pas déjà ne plus être Juif ? ". " Il y a là une vérité poétique, celle
de la singularité d'être Juif ( même sans appartenance religieuse à la tradition hébraïque ) qui
n'a rien à voir avec le sens politique du racisme. De même qu'il y a une infinité de niveaux
de réalité, il y a une infinité de niveaux de significations. Il faut entendre par frères de ra-
ce : frères de la même race métaphysique. Par le biais d'une histoire, Reb JaBès nous racon-
te qu'il n'est pas seulement de race juive, mais aussi de race jaune ( " car mon soleil fut l'é-
toile jaune " ), de race noire ( " car je me suis enveloppé de nuit " ) et de race blanche ( "car
mon âme, comme la pierre de la Loi, est blanche " ). Autrement dit, le Juif est universel. Du
moins " la difficulté d'être Juif " est-elle le signe de la difficulté d'être universel : " La voie
que j'ai prise est celle qui a été tracée par les hommes de ma race ; la voie de l'intelligence
et de l'instinct ,de l'instinct devant l'intelligence ; de l'intelligence contre l'instinct ; la
voie de la controverse et du doute mais au bout de laquelle il y a le salut qui est encore le
doute ".
Il y a chez Reb JaBès une foi absolue dans la dimension sacrée du silence et une force dubi-
tative radicale devant la relativité de tout vocable. Ses rapports avec le visage énigmatique de
la nature comme avec le livre infiniment ouvert de l'homme sont fondés sur leur enracine-
ment dans l'absolu de la Loi : dieu sans nom et sans visage de l'Unité de la double transcen-
dance du Sujet et de l'Objet.
Transcendance immanente au regard du regard de la conscience elle-même tout en voyant
" la mouche qui bourdonne sur le carreau de la fenêtre " ou " l'esprit glorieux et le poil mé-
prisable ". À ses yeux, la liberté est la conscience de la nécessité la plus fondamentale " Com-
ment peux-tu espérer être libre si tu n'es pas lié de tout ton sang à ton dieu et à l'homme ? ".
Mais la judaïté de Reb JaBès est en marge du judaïsme. Toujours libre en face des textes sa-
crés, il se révèle tranquillement hérétique et même volontiers sacrilège : " La vision que j'ai
de Dieu est horrible : aveugle, sourd, manchot, cul-de-jatte. Seigneur, je Vous ressemble
dans mon impuissance à Vous sauver ". La poésie chez lui est à elle-même son propre récit
des origines. N'est sacré que le silence à la source des vocables : " Dieu est le silence de tou-
te parole "," Être le silence dans le repos des vocables ", " Couper court au raisonnement,
au discours, afin de permettre au silence de remplir sans défaillance son rôle de passeur ".
Être Juif ? Comment peut-on être Juif ? C'est un état d'être d'une vertigineuse complexité
où la solitude héréditaire, la fatalité, le statut d'étranger des Juifs les uns pour les autres ( cha-
cun craignant de " défouir l'identité de l'autre " ), " l'univers Juif " du livre, la malédiction
de l'exil métaphysique ( " tu n'es jamais là, mais ailleurs " ), l'ombre commune, le malheur
commun, l'errance ( " le fardeau du Juif errant " ), " l'erratique parole de Dieu ", la soif
d'absolu dans le désert de l'âme, l'énigme de la source en amont de toutes les contradictions
( " Dans toute joie, il y a un étang d'amertume ; dans toute douleur, il y a un coin de jardin
de joie " ), l'aperception de l'infini ( Les Juifs, " ils vivent à l'étroit dans leurs actes, dans
leur taudis d'encre. L'infini les hante et seul peut les sauver, comme se sauve le grain de sa-
ble qui réussit à devenir une étoile " ) ont partie liée avec la mort. Et c'est là que Edmond
Jabès est autre chose qu'un poète au sens banalement déchu du mot. Il est visible que les mots
de la tribu sont presque toujours des cadavres, rarement, très rarement des corps glorieux .
Ni traditionnellement religieux ni spécifiquement mystique, JaBès est, " lui Juif originaire
d'Égypte où il vécut jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans ", un des rares poètes métaphysiciens
français s'interrogeant sur l'avant-naissance et l'après-chair. Le Livre des Questions est une
oeuvre transpoétique. JaBès plutôt transpoète que poète. Le " Je " chez tous les Reb JaBès est
porteur d'une voix transpersonnelle, d'une voix intersubjective, celle de la conscience trans-
cendantale des Juifs et de leurs frères de race parmi les non-Juifs. Porteur aussi d'une inter-
rogation éternelle, celle de la métaphysique antique de l'Un et du multiple, du Tout et de la
toute-puissance du Rien, de l'Être et du Non-Être originel ou, selon Maître Eckhart, du Sur-
étant non-être : " jusqu'au-delà de la mort ". Ainsi Reb JaBès oppose-t-il à la vie la vérité de
la mort, " la vérité du vide " dit-il. Chez lui, " l'unique interrogation de l'homme : " Qu'est-
ce que la mort ? " est indissociable de l'autre question clef : " Qu'est-ce que l'homme ? ".
Question sous-entendue dans la question la plus obsessionnelle : " Qu'est-ce qu'être Juif ? ".
Qu'est-ce qu'être Je ? " Je dis Je et je ne suis pas Je. Je c'est toi et tu vas mourir ".
Juif est l'axiome de Rimbaud : Je est un Autre. Il faut être passé par la mort philosopha-
le, ou trépassé vivant, pour pouvoir écrire comme Raymond Abellio nourri par la gnose hé-
braïque : " L'identité est l'altérité absolue ". Reb JaBès dit la même chose autrement : " "Je"
est l'univers ". Au fond, celui qui cherche sa propre identité ne peut jamais la trouver dans
sa propre mort. N'être plus, aux yeux de Reb JaBès, c'est " être plus " ou encore " être tout,
car le Tout est absence ". C'est pourquoi il a pu écrire " Tu as le vide pour visage " ," Tu
as le vide pour voyage ". Chez lui, " le regard du regard " a le même sens infini que le "Je"
transcendantal chez Edmund Husserl, autre génie Juif ayant orienté et parachevé la philoso-
phie occidentale dans une nouvelle gnose transculturelle et transreligieuse intégrant et rebou-
clant " sans s'en inspirer " celle de Maître Eckhart. JaBès et Eckhart se rejoignent dans leur
vision de la positivité du négatif ou de la splendeur du néant. La mort, selon Reb JaBès,
" n'est pas la perte de la mémoire ; mais son apothéose. L'apothéose de la lumière "," La
mort est dans l'amour et l'amour après et avant la vie " ," L'au-delà de la vie rejoint l'au-
delà de la mort : une même eau, un même feu, un même désert " ," Dans la mort, retrouve-
t-on la vue ? " , " L'homme s'accomplit dans le dépassement de soi. La mort le rend l'égal
de Dieu. Et il pensait : Où la mort nous entraîne, l'impossible devient possible " ," La mort
est la vie pleine proposée à qui désespère de vivre " ," La mort est l'invisible vie, celle de
Dieu ". Un dieu caché qui n'est ni celui des Juifs ni celui des Chrétiens. Une énigme infinie,
" le vocable le plus seul ", " le plus exilé des vocables ". Vision transpoétique plus métaphy-
sique que religieuse et qui sous-entend une expérience alchimique opérative, une réalisation
intérieure effective. L'oeuvre d'Edmond Jabès est transpoétique au sens où elle se révèle une
voie d'autotransformation vers l'autoconnaissance. " Écrire, disait-il, c'est entreprendre un
voyage au terme duquel on n'est plus le même ". Le " Soi " chez lui est infiniment autre que
soi.
Le Livre des Questions s'ouvrant par un axiome paradoxal : " Tu es celui qui écrit et qui
est écrit " est une sorte de Livre des Mutations ou des Transformations , mais sans réfé-
rence au Yi-King chinois. Car l'écriture est opérative, aussi opérative que les échanges d'é-
nergies dans toute alchimie sexuelle fondée sur l'amour. S'il y a " suprématie du verbe sur
l'homme ", c'est par son pouvoir d'éveil, c'est par le silence qu'il véhicule, c'est par les fenê-
tres et les portes qu'il ouvre à l'intérieur de l'homme, là où " l'âme est féminine " et là où
elle coïncide avec l'essentielle féminité du monde. C'est pour symboliser cette invisible essen-
ce féminine que les prophètes et les religieux portent la robe. À la fin de sa vie, Edmond Ja-
bès portait pour ainsi dire la robe de sa sagesse. Il était enrobé de calme intérieur, signe d'une
véritable réalisation spirituelle. Français par la langue dont les jeux de mots phonétiques l'en-
chantaient ( comme l'envers et le droit , comme l'association des mots légère et lingère ), il
était resté Juif sépharade par sa sensibilité comme en témoignent " les mamelles de la nuit "
et autres images bibliques du désert de sable, des ânes et des dattiers sous un ciel en feu.
Au fond, le Juif qu'il met à nu au coeur de notre conscience transcendantale n'est pas au-
tre chose que l'énigme de la transpoésie que nous sommes en tant que mortels au fond im-
mortels de nous-mêmes. N'est certes pas poète et ne sera malheureusement jamais poète celui
qui, fatalement aveugle, n'arrive pas à reconnaître son propre visage intérieur, la nudité de
son âme, son visage sans visage dans celui du juif errant. Du Juif... errant silencieusement
d'un vocable à l'autre dans le labyrinthe sans fin du Livre des Questions .
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(Penta-di-Casinca, 26 VII 93)
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Ce texte, jusqu'ici inédit en français, a été traduit en allemand et publié dans l'ouvrage col-
lectif Und Jabès, Jutta Legueil Verlag, Stuttgart, 1994.
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Post scriptum : Rêve prémonitoire d'Edmond Jabès
.
Il s'est éteint paisiblement dans le fauteuil de son cabinet de travail donnant vue dans sa rue
de l'Épée-de-Bois. Il était seul. Sur ses genoux, la couverture rouge ( des Éditions Fourbis )
d'un livre posthume de Michel Leiris ouvert à la dernière page. Quelques semaines aupara-
vant, il m'avait raconté le rêve surprenant dont il avait pris conscience au réveil : il se pro-
menait seul et solitaire dans une allée ombragée du Jardin des Plantes où il eut l'intense sur-
prise de voir apparaître feu son ami Michel Leiris qui lui dit : " Vous voilà déjà ? Je ne vous
attendais pas de si tôt ! ".
.
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SAPPHO - SAPHO : JEUX DE MIROIRS
par Leïla Zhour
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A chaque cri qui se perd
Dans les marais de l'âme
A chaque souffle qui s'étiole
dans le vaisseau du corps
..
Je sonde l'ingénieuse vie
Gardienne de nos arcanes
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Sa réponse inaudible
Multiplie nos fictions.
( Andrée Chédid : Par delà les mots
Paris : Flammarion, 1995 )
.
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Il existe deux femmes appelées Sapho.
Pour l'une d'entre elles, on l'écrit généralement avec deux "p": Sappho. C'est la poète de
l'Antiquité.
Pour l'autre, on l'écrit avec un seul "p ": Sapho. C'est une musicienne d'aujourd'hui. Mon
idée était de parler de la première. D'en dire tout ce que les textes qu'elle nous a laissés nous
apportent encore, nous disent de cette dimension intangible de l'amour, du cours de nos
existences. Mais il m'est apparu que la seconde prenait de la place aussi. Elle ne voulait pas
renoncer à être là, car le passé si lointain de la Dame de Lesbos se laisse rejoindre par le
présent d'une autre femme aux horizons démultipliés dans l'espace au moins, et dans le temps,
un peu. Alors j'ai cédé. J'ai cédé à Sapho, sans pour autant vouloir léser Sappho car l'une et
l'autre me parlent de cette humanité aux traits de femmes, l'une et l'autre ont eu des mots
pour dire ce qui nous blesse, ce qui nous pousse.
Quel axe nous astreint un jour à être nous-mêmes ? Le désir ? Peut-être. Vouloir nous
mène à une part de nous qui nous échappe. Il me semble que nous voulons cette échappée-là
Mais comment saisir l'insaisissable, ce qui est désir et non son objet ? Il n'est que la parole
qui ait ce pouvoir. Ou l'écrit. Dire « je veux, je te veux », c'est bien. Dire :
.
« Il m'apparaît l'égal des dieux
cet homme qui face à toi
est assis, et proche, t'écoute
parler doucement
.
et rire, désirable, ce qui certes
dans ma poitrine a ébranlé mon coeur . * »
.
c'est plus que cela. C'est entrer dans une dimension où le désir nous comble, et lui seul.
Sappho, combien de siècles après son passage sur terre, nous mène encore dans cette
dimension car son désir exprime le nôtre, quelles que soient les modes, quels que soient les
costumes. L'apparat du dire n'est rien, c'est dans le dénuement des mots qu'elle livre cette
part instable de l'âme, qu'elle nous livre aussi en pâture à nos propres miroirs, qu'elle nous
propulse plus loin, juste au devant de l'autre, en avant de lui aussi.
Pourtant, c'est peu de chose quand on y pense que la poésie de Sappho. Quatre grands
textes, et encore, pas tous complets, plus quelques fragments. Quant à ce que fut sa vie, une
belle part de légende nous permet d'en ignorer presque tout et d'imaginer qu'elle fut telle
qu'elle écrivait, entière, désirante, vivante.
Ce peu là nous dit une vie qui ressemble à l'essentiel de l'être. Or, l'essentiel se suffit de
peu de mots. Image que tout cela ? Soit. Mais il y a bien un mystère : dire à ce point l'émoi
de l'âme quand le corps est la proie du désir et demeure le cheminement poétique qui nous
rejoint le mieux à travers le temps et l'espace.
Peut-être ce mystère relève-t-il d'une erreur banale. Sappho avance que, dans le désir, nous
nous révélons à nous-mêmes.
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un tremblement
m'envahit, je suis plus verte
que l'herbe et, peu éloignée de la mort,
je m'apparais à moi-même.
.
N'est-ce pas là l'illusion à la source de la douleur ? Dans le désir, nous nous perdons.
Tremblement, effroi, peur et abandon, le désir est le lieu de la dissolution de notre être et,
dans cette fusion, nous espérons être phénix, renaître, parce qu' aimé, aimant. Alors nous y
croyons. Nous nous accrochons à la magie des strophes saphiques, à la légèreté si fluide de
la langue d'hier et nous souscrivons, ô combien, au désir de croire à la puissance créatrice
du désir, émergence de notre moi si fragile à la fontaine de cette soif.
Et Sappho nous parle. Et Sappho perce le secret de nos âmes depuis les lumières éteintes
du septième siècle. Elle dit ce que nous ressentons, elles chante cette promesse que nous nous
faisons tous une fois : être par le désir amoureux ce qu'il nous faudra être finalement par
nous-mêmes, quand nous aurons souffert pour le comprendre.
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Viens à moi à présent, de ma dure inquiétude
délie-moi, et tout ce que désire mon coeur
accomplir, accomplis le ; toi-même
sois celle qui combat à mes côtés.
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Sappho adresse sa supplique à Vénus. Mais Vénus est une image de femme, commode
métaphore aujourd'hui, invention hier. Lucrèce et d'autres voyaient en elle la garante de la
vérité de ce qui s'écrit. Vénus n'est pas déesse, ici. Elle est cette muse dont nous savons
aujourd'hui que c'est un miroir délictueux où contempler nos désirs, en proie à l'ivresse de
saisir ce reflet de nos coeurs.
Enfin, Sappho est femme et ses strophes composent le dire des femmes au fil des mots.C'est
une fascination que cette écriture où le désir féminin n'est pas convoité par l'homme mais
dit en toute nudité. Nul effet d'appropriation,, nulle tentative de restriction de cette fièvre
étrange aux yeux des autres. Seulement des mots qui font de cet état un mode de partage,
offrande où l'être aimé peut se reconnaître. Car qui sait le désir de la femme? Quel homme
sait dire l'attente en dehors de son propre désir ? Et qui ne peut aussi reconnaître que le
désir amoureux, d'où qu'il vienne, passe la frontière des sexes et reste universel ?
Encore et toujours des contradictions. Femme dans le désir d'aimer, femme dans le désir
de l'autre, c'est le jeu périlleux où Sappho se démarque. L'autre est pont vers soi-même
mais par le détour le plus large, le plus riche, le détour de l'autre. Est-ce de là que vient la
fortune de ces textes ? Est-ce là ce qui a fasciné les lecteurs siècles après siècles ? Ce qui va-
lut aux textes de la poète grecque des autodafés au moyen âge et, au siècle dernier, une
fascination plutôt suspecte de la part de certains auteurs ?
Louise Labé s'est inspirée du poème "le désir", c'est évident, comme le souligne Karen
Haddad-Wolting[1] pour écrire l'un de ses plus célèbres sonnets, peut-être :
.
Je vis, je meurs : je me brûle et me noie.
J'ai chaud extrême en endurant froidure :
La vie m'est et trop molle et trop dure.
J'ai grands ennuis entremêlés de joie :
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Tout à un coup je ris et je larmoie,
Et en plaisir maint grief tourment j'endure :
Mon bien s'en va, et à jamais il dure :
Tout en un coup je sèche et je verdoie.
.
Ainsi Amour inconstamment me mène
Et, quand je pense avoir plus de douleur,
Sans y penser je me trouve hors de peine.
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Puis, quand je crois ma joie être certaine
Et être au haut de mon désiré heur,
Il me remet en mon premier malheur.
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Ce n'est pas une traduction, plutôt une interprétation. Une relecture du désir à travers des
mots venus de l'Antiquité. Mais "la belle Cordière", comme on l'appelait, savait combien cet
amour-là, cette quête désespérante de soi dans les imbroglios du doute amoureux est longue
et lente et intemporelle. Les textes de Sappho n'appartiennent à personne parce qu'ils sont ce
que nous sommes, parce qu'ils mettent en abîme nos vertiges si secrets, si communs aussi.
Reste le scandale, le parfum suspect des amours homosexuelles. Elles sont l'anecdote de
l'oeuvre par trop fragmentaire. Le détail qui masque l'ensemble. Elles ont fini dans l'esprit
de beaucoup par se substituer au fond des textes. L'émoustillant des amours féminines
évoquées par Sappho rejoignait un désir, un érotisme daté, mais qui n'avait plus rien
d'essentiel. Fantasme et provocation dans la lecture qui faussait le sens même.
Alors, il fallait revenir au désir, prendre la dérive du scandaleux par le revers. Revenir
dans l'intemporel de la démarche qui consiste à être et non à se limiter à l'avoir, car on ne
possède rien de plus, jamais, que le cheminement de ses propres questions. Nous sommes là
dans le présent, et la question ne connaît que son propre présent.
Là, Sapho rejoint Sappho. Elle ne lui a pas seulement emprunté un nom. Elle a choisi dès
l'origine une voie sans balise facile, à peine quelques repères si distants, si obscurs dans leurs
oracles que c'est encore une solitude.
Mais quelle est cette obsession à parler de Sapho ? Et qui est-elle ? A la seconde question,
je réponds que je l'ignore. Ce n'est sûrement pas son nom de naissance. Mais à la première,
je réponds sans hésiter que c'est pour ce choix-là, cette reconnaissance du désir comme le
centre de gravité qui équilibre tout mouvement de vie. En chanson ou au fil de textes plus
longs (essais, romans, récits poétiques ? difficile de dire), elle dit elle aussi ce vide si présent
qui nous pousse vers quelque chose, cet étonnant paradoxe qui fait l'échappée folle où l'être
se sculpte une chair à force d'émoi et dans l'éternelle rencontre de l'autre.
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Tu crois que mes deux yeux t'accusent
Comme l'âge quand il abuse
De ton âge encore tendre
Que ta beauté ne serait plus que cendres
N'aie pas peur, regarde moi
J'aime tout de toi
( in Jardins Andalous )
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Oui, "n'aie pas peur". C'est un regard qui mesure la distance de toi à moi pour mieux la
franchir et dire ce regard est ce premier pas. Esquisse de traversée désirante, il abolit le
Rien. Cette première question : "viens-tu ?" est la première marche du questionnement car
qui vient ? si ce n'est, à travers l'autre, une part de soi, non pas reflet immatériel et faux
mais soi dans le regard de l'autre, dépossédé de l'angoisse qui nous avait fait forteresse,
investi déjà par l'affection, l'amour, vaincu et donc rendu à soi-même.
Dans le manque, il y a une plénitude aux couleurs de triomphe. Est-ce la déchirure du
voile des apparences ou l'effondrement d'un tabou ? Le respect du désir en ce qu'il a de plus
profond en nous permet d'accéder à la juste dimension d'une recherche jamais achevée. Il
faut certes rester modeste. Petite. Mais dans cette acceptation-là, il y a le meilleur de
l'humain, une grandeur qui mène haut, là où justement le vertige n'est plus frayeur mais soif
plus grande encore.
Entre soi et les autres, la mort est le seul véritable tabou. Si désir il y a, c'est dans le
dépassement de cette peur - là, dans cet équilibre. Une voix de fantôme peut murmurer dans
le plastique du disque que « c'est juste avant », la question se pose juste avant l'instant final,
point d'orgue d'une nudité bien éloignée des flonflons du scandale attaché au nom. Dire et
dire encore le désir, depuis le corps de l'autre dans la folie d'une sensualité de femme,
sheikas enfiévrées, jusqu'au choix ultime des mots, beaucoup de mots, qui tissent un à un ce
je ne sais quoi autour de rien qui dit l'être, qui dit la femme en son chemin.
.
Je suis chasseresse avec les chasseurs du verbe,
En embuscade pour le fou,
Celui qui dit vrai,
Le fou en nous qui sait parler
(Beaucoup autour de rien , Paris, Calman-Lévy, 1999, p.81)
.
La boucle est-elle bouclée pour autant ? De Sappho à Sapho, il y a tant de mots, tant de
discours, tant de temps aussi, tant de pensées, tant de choses. Ce ne peut être rien. De
distraction en distractions, les existences passent mais la question cruciale demeure, oui,
celle pour laquelle nous nous crucifions aux quatre horizons des passions (innocente
parodie.), cette question de l'être, toujours innocent, jamais innocent.
Il n'y a pas de cour fermée. Les mots échappent à toute brutalité, bruts eux -mêmes,
vrais et menteurs, maçons et jongleurs. Babel frappée de malédiction a porté le doute au
coeur du langage, mais l'humain est resté troubadour et le chant, cette irrésistible séduction
de la parole, nous fait désirant désirable, autre et soi-même, tour à tour fou et sage.
« Je fermerai la porte la plus haute, la plus lourde de ma maison. » ? Non, je ne crois pas.
Car le désir est porte justement, ouverture sur l'intense. Nul mensonge, nulle haine ne brisent
cette densité -là. Le désir est cri de l'âme dans le silence sec du faux langage, le désir est
silence dans le vacarme morne de l'indifférence. Sappho nous offrait au désir comme nous
nous cherchons dans le miroir, rejointe par la plus jeune, rejointe par mille et mille femmes
de tous temps, rejointe par combien d'hommes aussi dans cette universelle attente, unique
question aux oripeaux multiples : l'Être.
Tout est là, sans doute.
Leila Zhour
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1 - Toutes les citations de Sappho sont extraites de Sappho : Poèmes et Fragments , traduit du grec par Pascal
Charvet, La Délirante, 1989.
2 - Préfacière dans L'égal des Dieux : cent versions d'un poème de Sappho, recueillies par Philippe Brunet,
Paris : éditions Allia, 1998.
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Graphisme de M.F. Lavaur
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CHRISTOPHE STOLOWICKI OU LA CIRCULATION PRISMATIQUE
Par Jean - Paul Gavard - Perret
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Après une longue absence, après un long silence, Stolowicki s'est remis sinon à écrire du
moins à publier. L'essaim des sens représente ainsi le symptôme (non clinique) d'une sor-
te de renaissance. Et si l'ouverture de l'oeuvre était dans la musique - à l'instant du premier
accord - en ses nouveaux avatars l'oeuvre se déploie dans une sorte de rupture, de bord de
monde, d'une certaine manière à l'identique, si l'on se réfère aux deux livres précédents de
l'auteur Ou l'impunité (Galilée,1976) et Le harem vertical (Encre, 1980) , mais de
manière pourtant bien différente en un texte " sans genre " : à ce qui enveloppait, absorbait
succède un système d'écluses, de déplacements, presque insensibles, où la netteté - l'arête vi-
ve d'un seuil - ne trouve plus d'assise.
Avec l'Essaim des sens, un pas est franchi : la vie, le corps sont remis en jeu, revisités
par cassures en d'autres seuils qui désormais deviennent des seuils de rupture : il faut faire
sans cesse le saut , suspendu au -dessus de ce vide, il faut surplomber ce vide pour faire
surgir une autre plénitude en émergence par une suite de touches coruscantes où parfois
l'auteur est explicite,parfois à l'inverse il cultive une nécessaire aporie. L'Essaim devient
alors cette étendue, cette suite de pointes où émerge, en un bourdonnement, un murmure,
cet espace étrange à la fois infini (étendue compacte) et ténu, informe (fragments des
fragments) : espace épure de fermeture et d'épanouissement.
Aussi, entre le premier silence et le dernier soupir - la rigidité du fermé (le morceau de
musique) et la docilité de la fissure -, se noue l'aventure peut-être inaccessible de l'être et
du destin de son écriture (L'ouverture n'existerait-elle pas ?). Entre trouée et clôture,
l'écriture suggère un dehors sans jamais y entrer (introduire un morceau de musique) au
moment non où le réel se referme quand le rideau se lève mais au moment où chaque texte
tente de remonter l'histoire dans l'inverse du montage - puisque tout est devenu sécable par
le jeu des fragments.
Mais on peut se demander où réside la rupture : après les plages immenses, les continents
du récit et du roman, le temps est venu ,les îlots, les lacunes. Car, s'agissant de l'écriture de
Stolowicki, il existe deux pôles : le culte de l'homogène, la fascination de l'hétérogène. Le
flux unitaire - la dispersion. Le système, l'éparpillement. Dès lors que faut-il faire : réunir
ou disperser ? Qu'est-ce qui dans cette écriture fait ce symptôme évoqué plus haut : se perdre
dans le continuum ou se retrouver dans l'épars ?
Fleuve ou oasis ? Dans les deux cas il s'agit de remonter à la source, se situer hors d'un
espace pétrifié - le grisâtre. L'écriture n'est plus que ce départ continuel, cette lutte contre
l'espace pétrifiant : quelque chose doit dépasser, faire tache ( huile, sperme ou sang - pas
liquide amniotique). Alors à force de reprises - dans l'alignement ou la coupure -, que
l'écriture tourne sur elle-même sans jamais se répéter mais en incluant ses variations (les
"durations" chères au musicien Morton Feldman). Il faut donc pour l'auteur écrire non en
rond mais en spirale : réunir, disperser, faire le vide quelque part, déplacer.
L'auteur aura toujours balancé entre compacité ou fragmentation mais pour un même
voyage : aller au même lieu en dépit de la contradiction des forces d'aimantation dispersives.
Il aura, aussi, toujours écrit dans cette loi des blessures, au nom de celle qui retient au mê-
me (la et là même), et de celle (sinon intouchable, juste attouchée) qui provoque le risque de
l'altérité. Écrire suggère dès lors cette enquête filée - ne tenant que par un fil - et cette
remontée : non, à proprement parler, une mise en scène mais une mise en tension - sans quoi
il n'y a pas de vie.
Le dispositif exige ainsi qu'une écriture meure avant que l'autre arrive par accouchements
successifs, par l'aide de forceps - rappelons que pour l'Essaim, l'auteur dans un souci rare
et qu'on doit saluer n'a pas hésité à demander à la dédicataire de son livre, une dédicataire
extérieure à son histoire, de jouer les sages-femmes. Car il faut qu'une écriture meure avant
que l'autre arrive. Mort métaphorique bien sûr - c'est la métaphore qui cicatrise. Par elle
celui qui cherche tend à devenir celui qu'il n'a pu rencontrer. D'où cette superposition d'une
continuité et d'une similitude. Ou - d'une certaine manière - la substitution d'une similitude à
une continuité défaillante.
Alors - retournant à l'écriture - dans cette conflagration figurative d'ombres rappelées
Stolowicki espère à la fois la réunion des éléments épars-disjoints et la disjonction des
éléments voisins : de la compacité à l'embrasure, la montée de la dispersion et de l'ordre.
Ordre de la dispersion où une fois encore la dispersion est contredite par la "loi" d'assimila-
tion ( le livre possède en effet une unité, il n'est pas un " recueil ").
Chaque fragment représente ainsi une enquête sans prise. Puisque la prise (assimilation)
est combattue par un ordre dispersif. Pourtant quelque chose est retenu par l'écriture en
bascule. Le corps se dit mieux, par adjonction d'autres corps émergeant, symptômes (là
encore) d'une prise du même ou du déplacement vers l'autre. C'est pourquoi dans la symét-
rie des espaces en répons on peut trouver des interstices à travers lesquels le corps peut
passer, ou ne pas passer, où la langue peut sortir tentant ce cunnilingus à la langue maternel-
le.
Ainsi à travers les blancs non un vide mais une suite de traits d'union ( par ce blanc la
dispersion doit se trouver contredite). Dès lors, le noir (l'écriture qui fait tache) devient (par
négatif) étendue neigeuse. Si bien que dans l'Essaim tout se situe à la frontière. Entre le
noir et le blanc. Là où il n'y a pas de gris, mais cette fracture-suture ( la zone neigeuse
contextée et contestée par une coulée de bitume).
Bouclant la boucle (provisoirement) par l'altération chronologique des fragments - la
remontée des fragments n'est pas une remontée mécanique - surgit alors le remembrement
d'autant qu'à mesure que le texte se défait il retrouve sa compacité d'ensemble (l'altérité
irrévocable). L'Essaim crée ainsi cette procédure de variation, qui conduit à une "inad-
missible" conséquence : sans genre (ni fiction, ni poème, ni simple biographie) le livre
devient de mauvais genre. L'écriture est comme exclue à elle-même mais elle reste une
écriture où est en jeu un imaginaire de conquête, elle rassemble un désir majeur. A la fin
de l'un se montre l'ailleurs de l'autre. Mais c'est deux exclusions qui se superposent. (Une
prise par défaut). Dans le blanc du discours le noir fait tache d'encre.
De reprises en reprises, de segments en segments, ce croisement cette fiction et cette sci-
ence. Puisqu'en cette fiction deux constantes physiques s'assemblent : celle de l'irrégularité,
celle de l'analogie. Cependant avant de finir son livre, Stolowicki aura fait le ménage :
l'écriture restera propre. Elle ne fera jamais sous elle puisqu'elle ne joue jamais à et de
l'illustration). Elle s'ouvre à une autre circulation : texte évoquant, injonction silencieuse,
l'épars et l'homogène, flux persistant, dispersion insistante - au sein de la confrontation
communiquante l'unité secrète.
Le corpus, de livres en livres, de reprises en reprises, chez l'auteur aura donc fondu en
ce maintien du désordre pour que le corps parle enfin, afin que l'être ne s'y cache plus mais
y erre pour sa nécessaire perte. C'est dire combien le texte n'a pas de fond. Fragmenté et
compact il forme cette dispersion centrale. Entre la ligne prime, les secondes et les tierces -
ondes sur cette ligne de démarcation. Aussi, plus que de flux et de dispersion, il faudrait
parler d'une démangeaison, d'un emboîtement - infini - de "parenthèses" en cette mise en
suspens . Au premier accord comme à l'instant où le rideau retombe réside la rupture au
sein de l'avalanche (d'abord) puis - avec l'Essaim - de l'éboulement.
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.Jean - Paul Gavard - Perret
.
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...
Al Maari ou le vertige d'Être
( par Leïla Zhour )
°°°°°°°°°°°
Avant-propos
En refermant " Le Chant de la nuit extrême", d'Al Maari, l'envie m'est venue de noter quelques
impressions de lecture. Oh, pas une étude exhaustive de l'oeuvre d'Al Maari, mais simplement
quelques réflexions sur ce florilège, puisqu'il s'agit là d'une sélection effectuée par Sami-Ali,
traducteur, préfacier et calligraphe du recueil. Pour une meilleure connaissance d'Al Maari lui-
même, il faudrait se reporter à ses oeuvres traduites, lesquelles méritent largement qu'on se don-
ne la peine de la réflexion. Mais c'est une autre démarche, une autre histoire,et je ne m'y risquerai
pas, en tout cas pas tout de suite. ( Leïla Zhour )
..°°°°°
La vie est limpide
pour l'ignorant comme pour celui
dont la conscience ne s'éveille à rien (...)
Elle est limpide
pour celui qui se leurre
devant des vérités certaines (...)
Al Moutanabbi
..
Connaissez-vous Al Maari ? Ou plutôt Aboul Ala Al Maari. Un grand monsieur. Oh,
pas quelqu'un de simple ! Nombreux sont ceux qui se sont penchés sur son écriture. Avec
intelligence, avec talent, parfois avec envie... Qu'en ont-ils dit ? Que son style était pur,
l'un des plus épurés de la langue arabe. Je les crois sur parole, car je lis dans une traduc-
tion française. Ils ont aussi dit qu'il avait poussé jusqu'à l'extrême les contraintes métri-
ques et modales de la poésie arabe, tout en réussissant à écrire des textes éblouissants de
vie, des mots qui vous touchent directement, encore aujourd'hui. Cela est vrai. Nul besoin
de le croire, je le sens malgré la traduction, malgré le temps écoulé, malgré le fossé des
cultures. Al Maari est pont, ce pont qui l'a hanté dans la nuit de sa vie, frontière entre le
visible et l'indiscernable, entre le quelque chose que nous sommes et le Rien qui nous guette.
Mais qui était ce poète? Né à Maarat près d'Alep en actuelle Syrie en 979, il a fait ses
études à Alep, puis à Tripoli, puis à Antioche. De retour chez lui, ses talents intellectuels lui
valurent vite une certaine renommée, ce qui le poussa à tenter sa chance auprès de la cour
de Bagdad. Sa déception cependant devant l'attitude des puissants à l'égard de la misère fut
telle qu'il préféra rentrer chez lui. Il y mena une vie d'ascète jusqu'à sa mort en 1059 ( 0 ) .
Dernier détail biographique, Al Maari était aveugle depuis l'âge de 4 ans des suites de la
variole.
Qu'il est facile de plier une vie en quelques mots ! Ce n'était pourtant pas cela que
l'homme Al Maari.Ce qu'il a écrit nous dit que ces faits, sans importance aucune aujour-
d'hui, n'ont rien à voir avec ce qu'il portait en lui, une force amère et en même temps
séduite, sans doute, par le miracle de la vie.
Qui parlera de moi au sable du désert
Humecté de rosée, fin collier de dunes
Qui leur dira que je respire en paix aux voix
des chameliers poussant leurs bêtes devant eux (...)
Voyez les avancer, portant ces lourdes outres
tout emplies de fatigue à grand'peine amassée.( 1 )
Ambivalence entre dépit et séduction, Al Maari oscille mais droit, il reste sur le fil qui
défie l'abîme. D'une part la vanité de toute expérience donnant l'espoir de la conquête, de
la réussite, de la gloire. D'autre part l'ineffaçable richesse du seul fait d'être, cette pureté
intraduisible de la présence au monde, inexcusable, inexplicablement belle. Le dégoût à
l'égard de la société humaine ne fait que renforcer la certitude d'une solitude ici sublime et
désespérante à la fois car, au fond, vaine aussi.
" Qui parlera de moi..." oui, qui pourra dire cette perfection qui n'a nul besoin d'être
dite, au delà des peines et des fatigues. Etre se suffit en soi mais on ne peut s'en contenter
car on ne le conçoit qu'avec des mots. Alors Al Maari écrit, écrit et écrit encore. Sous les
arabesques se dessinent la recherche d'un lien qui assortirait cet ineffable plaisir (mais se
sentait-il donc coupable de l'éprouver sans parvenir à le dire ? ) à l'exigence toujours
présente de la pensée qui veut comprendre, c'est-à-dire nommer. Le poème devient la
jonction de l'âme et de l'esprit.
Le poème est le creuset où l'émotion cherche à échapper à la fatalité du sentiment pour
accéder à une signification esthétique ou philosophique, sans quoi elle est intolérable. Il est
insupportable de subir cette suffocante émotion de joie et de désespoir mêlés. Il est insup-
portable de souffrir cette imperfection de l'homme tout en en ayant parfaitement conscience.
Il est insupportable d'espérer un bonheur de la vie et de se désoler à chaque instant de sa
vanité, son inutilité. Insupportable la vie, mais si désirable malgré soi, malgré tout.
Ne reste que l'ascèse, de celle qui est renoncement à l'attente du mieux, au désir voué à
être déçu dans le temps. Ce n'est pas de l'esbroufe sous l'oeil de quelque règle religieuse
donnée. Ce n'est que la rigueur, dont l'écriture est la forme esthétique la plus sobre, la plus
droite pour exprimer au- delà du vide omniprésent le Beau.Et le temps devient une théma-
tique souveraine, sanction au terme de chaque histoire. Le temps est là,inexorable, qui nous
promet une fin, seule certitude par delà l'ivresse de la foi .( 2 )
Dans le poème se réfugie l'instant, havre intemporel de l'assurance heureuse, nécessaire
pendant à l'angoissante présence du néant et ce,quelle que soit la teneur de l'instant. Moment
de bonheur auprès d'une belle dont on sait qu'elle s'évanouira comme un mirage sitôt qu'on
étendra le bras ? Qu'importe. Par la puissance de l'écriture, cette splendeur du désir au sein
même de l'écrasante lucidité de sa vanité accède à l'immortalité.Enchâssé pour toujours dans
la treille des mots, le bonheur et son ombre sont là et je gage que le bonheur d'Al Maari,
malgré la souffrance et la désolation qui traversent son oeuvre, nous parvient ainsi à l'état
pur.
.
Mais rien ne justifie cette terreur que tu ressens
Il suffit de réfléchir sainement
pour que s'allège le difficile
car, valide, la raison laisse à l'âme le temps d'aller à sa fin
appelant jeu le sérieux qu'elle rencontre
et pures images éphémères
les belles qui vont et viennent, insouciantes.( 3 )
.
Pourquoi écrire sinon ? Ce serait l'ultime vanité, l'ultime dérision aussi pour celui qui
en avait si cruellement conscience. Donc, le poète n'écrit ni pour la gloire, ni pour la
postérité. Si le corps redevient poussière,le papier, le parchemin ou le papyrus redevien-
nent facilement fumée (de fait, on est loin d'avoir retrouvé tousles écrits d'Al Maari ). Le
poète écrit pour donner du sens à ce qui ne saurait en avoir sans cela. Il écrit pour accéder
à l'essence de son être, à cette part de lui qui, intemporellement consciente, jusqu'à ce qu'il
expire,rejoint l'ineffable des mythes et du divin. Le poète est Orphée en ce que la nécessaire
puissance du chant lui vient de cette profondeur innommée, innommable peut-être, qui le
rattache à l'immobile espace-temps de la conscience. Demi-dieu, sur le mode grec, c'est là
son désespoir. Il doit écrire ce que l'accès à l'ineffable lui révèle de l'incertain de sa nature
sans quoi tout deviendrait, pour le coup,entièrement vide de sens, absolue Vanité. Ecrire est
donc cette humilité suprême de l'homme en quête d'une impossible unité, nourri de ce savoir
(ou est-ce un pressentiment ? ), signification même de la quête : échapper à Rien par la force
du mot, échapper au vertige du vide parce que telle est la force de l'homme, sa capacité à
contempler Rien.
Poète dans un présent vaincu d'avance, Al maari sait la limite de la fuite. Devant les
leurres que sont l'activité sociale ou la peur métaphysique, il installe sa palette de mots et
cueille l'essentiel en chaque mouvement de vie. Ainsi trace-t-il ligne à ligne ce pont vers la
mort inhérent à chaque désir. Il révèle l'inéluctable parce que l'épouvante le hante mais le
dégage aussi du mensonge du non-être, de l'inconscience. Ce n'est pas renoncer à la vie qu'y
déchiffrer la mort,malgré les parures les plus éclatantes. C'est lui donner enfin sa vraie
grandeur dans la finitude de sa dimension. Et la question de l'Être ne se pose plus en terme
de défi, c'est désormais un choix,et la réponse,malheur certes car porte fermée, est rebond
d'interrogation vers l'autre voie, celle de la lucidité.
Tant que je le pourrai, je ferai le bien
Et qu'on ne vienne pas pleurer sur moi le jour de mon trépas !
Aucun homme de bien parmi vous à qui faire appel
Afin de soulager la détresse où je suis ( 4 )
Donc, toujours questionnant, toujours réduisant les distances entre soi et l'abîme jusqu'à
toucher l'unique proposition de l'Être, le poète setient sur un fil transparent, loin de l'opaci-
té, de l'aveuglement ( thème signifiant s'il en est pour Al Maari ) du quotidien dont il se
nourrit pourtant. Les faits, ces petites choses négligeables, sont, par leur nom laissé en creux,
le sillon qui mène à l'exacte conscience de soi, atome éphémère au sein de l'inconcevable
Tout, accessible par la seule perception d'une infinie dérobade.
On peut crier à l'apostasie et on ne s'en est pas privé dans le passé,mais est-ce que cela
change quoi que ce soit au sens de l'écrit ? Il fallait que cela soit vu, et vu de l'intérieur qui
plus est, pour que le dépouillement du corps comme du langage trouve une voie esthétique
signifiante. La recherche du Beau, du pur, de l'équilibre fatidique entre la musicalité des mots
et l'essentielle sobriété de la pensée devait reposer sur une primauté absolue : perception de
l'inconcevable,inadmissible vanité de l'Être, afin que l'humanité soit digne d'être dite.
Oh, je sais que c'est là une idée qui m'est chère! Mais ne traverse-t-elle pas toute poésie ?
A la base, une modestie si terrifiante ne peut que pousser à l'orgueil lucide, désespéré, de
vouloir faire entendre malgré tout une voix amenée à se taire un jour." Ce qu'on ne peut di-
re, il faut le taire " ? Eh bien non, Wittgenstein se trompe. Ce qu'on ne peut dire mérite une
forme de discours qui ne soit ni carcan ni prison ni bavardage et le chant poétique est cette
forme humble, ce voile sur l'invisible densité de l'existence qui parvient à nous rendre
perceptible l'impalpable.
Il faut entendre l'ineffable par-delà les mots. Il faut oser le désespoir pour que le désir
d'être conserve tout son sens en amont de lui. Se donner une fin, c'est acquérir une épaisseur.
Nommer la mort pour ce qu'elle est,sanction de toutes les futilités, c'est se débarrasser l'es-
prit des scories d'un silence mensonger, de fausses réponses à une question, une seule, qui
n'en attend aucune. Il faut donc oser ce désespoir de l'unique question parce que l'absence
certaine de retour libère tous les échos possibles. Réverbération du questionnement pour
âme polyphonique, la plénitude de l'être passe par le déroulement du plain-chant jusqu'à
saturation de l'existence par ses harmoniques. Mille fois reposée, dans mille et mille textes,
le doute n'est plus le doute mais, apprivoisé, une certitude d'ignorance. Dieu que l'on nom-
me, qu'on invoque, n'est qu'une image de cette transmutation de l'incertain en renoncement
déterminé.
Al Maari renonce à la réponse parce qu'il sait son inutilité. Cantonné dans le chemine-
ment du questionnement, ce n'est pas l'invisible qu'il interpelle mais l'homme, seul devant
son absence de destinée.
" Il y a des paroles qui nous survivent, des gestes qui nous
prolongent, alors que nous avons définitivement quitté le monde ;
des récits qui ont la vie longue (...) que nous aurions peut-être
divulgués qui ressurgissent dans le grand livre de l'espace (...)
afin que quelqu'un en entreprenne, une fois, la lecture." ( 5 )
Et Edmond Jabès rejoint Al Maari parce qu'un pont existe de tout temps entre les voies
qui sondent la profondeur de l'existence à nous impartie. C'est le pourquoi de l'écriture. Pas
seulement un appel à la lucidité, à la réflexion, même si c'est aussi cela mais, avant tout, la
condition de la rencontre de l'autre, ce lecteur, qui donnera aux mots, à la parole, le sens qui
y sommeille. Schéma classique de la réactualisation du texte par la lecture ? Baliverne ! Rien
de classique mais une ascèse du silence. La blancheur des mots d'où sont évacués émotion et
dépit est cette présentation de la mort et lire cela, après l'écriture, c'est vivre. Pas faire
vivre le texte, mais entrer dans cette densité invisible de la conscience nue qu'on se doit de
taire par humilité (qu'en dire, sinon ?) et de chanter par reconnaissance (et pour s'en délec-
ter aussi). Donc le poème est pont, al kantara, " le pont " dont notre esprit ne peut briser les
haubans sans quoi la nuit même n'aurait aucun sens.
Vie comme un pont entre une mort et une autre
Et la perte de l'homme est que le pont soit traversé.( 6 )
Vivre nous tient en poésie car vivre c'est questionner, sonder jusqu'à l'ultime seconde la
vacuité de la question sans jamais y renoncer car se taire devant l'indicible, c'est être mort
déjà. Al Maari nous mène donc loin sur une voie d'exigence et sa voix résonne encore dans
nos silences quand nous prenons la peine de sonder à sa suite la nuit " extrême ", jusqu'à y
devenir flammèche dans la nécessaire opposition des ténèbres à notre présence.
Il ne nous invite pas à un exhaustif parcours des raisons d'être ou de se maintenir dans
une pureté d'âme idéale et, par, ailleurs inaccessible. Non. Il nous propose d'affronter les
causes du non-être afin de sortir de l'aveuglement des peurs sans issues. Jour/nuit,contraste
éminemment figuratif, si simple, si vieux aussi, qu'on en serait déçu, pour un peu. " Est-ce
tout ? " Mais oui. Tout se tient là,entre l'aspiration au sens et le constat de l'absurde. Camus
crierait à la révolte. Mais c'est plutôt du côté de Nietzsche qu'on trouverait un lien solide
entre le poète de Maarat et notre monde moderne. Au delà du constat de Rien, il existe un
espace de conscience où l'humain peut élaborer non pas une pensée, cela, c'est l'occident,
mais une lecture signifiante du monde dans l'acceptation de ses fins, ce qui est en soi l'ulti-
me dépassement.
Et je m'étonne, en refermant le livre, oui, je m'étonne de me voir ainsi repliée autour
d'une vision finalisante du monde puis redéployée en perspectives denses, infinies, les aubes
de la pensée.
Leila Zhour
Notes:
( 0 ) Précisions biographiques indiquées par rené Khawam in La poésie arabe , Edit Phébus, Paris 1997
( 1 ) " Solitude ", cité in La poésie arabe ( id. )
( 2 ) cf. Introduction de Sami-Ali in Al Maari : Chant de la nuit extrême , trad. de Sami-Ali, Edit.Verticales 98
( 3 ) Al Maari : Chant de la nuit extrême, id. ( p.33 )
( 4 ) ibid. P.96
( 5 ) Edmond Jabès, Le livre des ressemblances , Gallimard, Paris 1991 ( coll. L'Imaginaire ), p.87
( 6 ) Al Maari : Chant de la nuit extrême, trad. Sami-Ali, Edit verticales 1998, p.5
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La poétique du désir dans l'oeuvre de Silvaine Arabo
( Par Leïla Zhour )
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"En cette fin des Temps aux travestis enfantins, c'est à une lumière du
crépuscule, non fautive , que nous vouâmes notre franchise. Lumière qui
ne se contractait pas en se retirant mais demeurait là, nue, agrandie,
péremptoire, se brisant de toutes ses artères contre nous."
René Char, Le nu perdu
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Je suis entrée un jour effrontément dans la boîte à lettres de Silvaine Arabo. Je venais
de lire un extrait de sa "Magdaléenne "( in "Les adombrés ", Edit.Guy Chambelland ).
Cela m'avait paru très beau, j'avais envie de le lui dire. Mais comment le dire ?
Voyez-vous, c'était là l'effronterie. Comment dire, sinon bien platement, à un poète, à
une poétesse, que ce qu'il ou elle écrit est beau ? Les poètes sont justement des maîtres du
beau parce qu'ils accèdent à une vérité qui nous dépasse. Leur coeur a déjà parlé au nôtre
quand nous gribouillons quelques pauvres compliments. Quelle inutile redite que tout
courrier ! Quant à emprunter la même voie...cet intimidant chant de l'âme si dur à saisir ...
Donc, c'était effronté. Une question. L'aphorisme n'est-il pas un enfermement de la pen-
sée ?
Elle m'a répondu que non. Au contraire, elle le voyait plutôt comme une porte ouverte
à la méditation sous l'apparence définie de sa forme. L'infini dans le déterminé. Je ne sais
pas. Encore aujourd'hui, je n'ai pas démêlé ma position. Mais sa réponse était question aus-
si, d'une certaine manière. Et la question est essentielle.
J'ai donc continué à lui soumettre mes réflexions au fur et à mesure de mon entrée dans
son univers lumineux, elle a continué à me répondre.
Qu'avons -nous écrit ? Qu'écrivons - nous encore aujourd'hui ?
L'omniprésence du ressac de la mer, avec une trame de femme. Le désert aussi, le beau,
m'a-t-elle dit. Le pur, sans doute un peu, cette virginité millénaire du minéral. Et au détour
de quelque phrase, la surimpression soudaine d'une référence, l'imprévisible association de
son chant avec des mots enfouis, ressurgis là. Pourquoi, comment ?
L'effet épiphanique de la poésie. Peut-être.
Ecrire fait surgir. La poésie de Silvaine Arabo suscite des résonances qui nous hantent
de loin. Cette renaissance de la poésie en soi, l'emmêlement des mots d'un auteur à ceux
d'un autre, pensée élaborée d'écho en fragment de souvenir (chacun selon sa voie propre,
loin les uns des autres si ça se trouve), c'est un accueil. L'accueil que lui réservent les
auteurs en moi depuis si longtemps qu'ils peuvent me dire sa place, sa puissance, sa douceur
parmi eux. Et c'est à la fois la douleur de l'Etre qui se révèle soudain hors du sommeil du
quotidien sous l'effet de la Parole (Héraclite à la naissance de la métaphore) et un bonheur
irrésistible, quand l'instant me saisit, en poésie, souveraineté fugitive mais absolue d'un
dégagement total.
L'essentiel sorti de sa gangue apparaît et tout est là. On pourrait juste se taire et entend-
re, nouer ses mains et lire en silence. Mais voilà. Il nous faut dire et redire misérablement
le plaisir pour essayer de prolonger l'ineffable de ces instants. Et j'écris ce texte car il est
possible de partager le gouffre entrevu, de se tourner vers ceux qui viendront à cette lectu-
re un peu plus tard.
Faudrait-il être plus précise ? Ah qu'il est difficile de parler des émotions nées de l'écrit !
Elles n'ont qu'un corps de mot, insaisissable, et les images s'accordent mal à ce que l'on
souhaiterait voir rester nu. Pur. Que peut-on dire ?
Sache la beauté des pierres transmuées dans les labyrinthes du temps
Sache que j'aurai aimé - jusqu'à la passion - cette fleur rouge
qui rappelait le sang ,
L'escarboucle .
( S. Arabo, Sang d'âme Edit.Editinter )
Voilà. Des phrases comme celle-là saisissent l'âme et le corps. Je deviens pierre, je de-
viens le temps, je suis ma perte et je suis aussi dans ses mots la passion et le sang. Oh ,
Lorca n'est pas loin de nous dans ce lien poétique, bien sûr. C'est d'ailleurs si bon de le
savoir là, entre nos deux esprits. Mais je ne le souligne pas. C'est juste une présence, com-
me dans un autre extrait ce pourrait être Char, ou le Cantique des cantiques , ou un
autre.
Surtout, ne pas décrypter dans la brutalité d'une analyse. Ce n'est pas ainsi que ça mar-
che. C'est une résonance aux proportions de transcendance qui me traverse, le dit absolu
d'un Etre qui se compose dans la parole. L'écriture m'en fait l'offrande et rien ne m'en
soustraira. Une lecture est entrée en moi, une lecture ancrée aussi dans l'anse la plus secrè-
te de mon âme, celle où se joue le dévoilement de soi dans le souffle de la poésie.
J'arrive là à quelque chose qui me retient. Ce à quoi on ne peut échapper. Désir. Le
désir qui nous pousse non seulement à lire plus, dans la magie musicale d'un texte cathédra-
le, mais aussi à être plus, oh , rien qu'un petit peu plus, mais être plus intensément présente,
dans l'étreinte du temps comme hors d'elle aussi bien, dans l'ineffable du verbe offert qui
nous grandit.
Je crois, oui, que comme la question (mais ne procède-t-il pas du même mouvement ?) le
désir est au coeur du poème. Et Silvaine Arabo écrit dans ce désir, j'en suis certaine. Elle
est le désir par son écriture, je le deviens à sa suite par la lecture. Alors, c'est une humanité
qui se développe dans le texte. Un doute fondamental de soi qui vaut pour une certitude
éphémère. Jabès interrogeait les cendres d'un peuple dans la souffrance de l'Etre qui ne se
recompose pas. Silvaine Arabo, elle, a l'élégance de nous interroger en nous invitant sur ses
traces, de porte en porte et, au seuil de l'Etre que l'on cherche, on ne peut que la rencontrer.
L'humain peut inaugurer le chant, révéler dans le chatoiement du langage l'espoir et les
blessures, l'inaccessible beauté et la laideur.Tous les contraires conviés au festin libre des
mots. Bacchanale ? Non point. C'est un univers à construire au-delà de la limite commune
de la pensée. Une nuit à illuminer dans la splendeur de chandeliers aux bras multiples, corps
innombrable à réchauffer dans l'amour du seul regard, texte-osiris, livre-mosaïque élaboré
dans le temps de la réverbération.
J'ai chaud d'écrire ainsi. L'hiver du quotidien transfiguré par le poème devient flambée.
Les mots sont là, persistants dans l'éclat, très simples, d'hier et de demain. L'humain peut
apparaître en moi, je l'avais tant cherché. Le mal s'éclaire dans le sacre du verbe. L'absur-
de des souffrances qui m'aveuglent chaque jour fait soudain corps avec le sens et si j'ai mal,
le mal lui-même périt, transmué en prisme signifiant.
Soyons claire. L'intolérance, les fanatismes, l'irrespect, la haine, la peur. Qu'ai-je oub-
lié ? Des fléaux subreptices. Mesquinerie, hypocrisie, tous péchés abandonnés au capital
de nos mémoires. Ces maux que les mots ne savent plus réduire en un dire acceptable de-
vant l'horreur des faits, ces maux donc, vrais, terriblement vrais, surgissent dans leurs
oripeaux sanglants.
Nous étions ce visage qui se cache, ce drap qui se plisse, parmi les
verdeurs amères des citronniers
( S. Arabo,Ozone in Regards Corpusculaires , La Bartavelle - Editeur)
Nul oubli dans le chant et le frisson qui sillonne mon âme est un dard insoumis. Le po-
ème sait l'atroce et le poème le dénoue pour moi en larmes scandées au plus juste de ma
peine. Lire et relire pour atteindre cette vérité du langage, nager à en perdre le souffle
jusqu'au phare de la poésie, loin des leurres des naufrageurs de l'âme.
Les mots se rapprochent de la plaie vive jusqu'à cautériser le pire ; ce que j'ai lu est une
cicatrice neuve sur le méandre de mon esprit. Pourtant, faut-il sans cesse revenir d'une
souffrance ? Ce n'est pas que cela. Si la vie m'écorche, moi, vous, qu'y peut-elle, elle,
Silvaine Arabo ? Rien. Si ce n'est qu'en disant l'Etre, en démêlant un à un les fils de l'es-
sence humaine, en les recomposant selon les écheveaux d'une teinte qui lui reste propre, elle
me rend disponible pour écouter une autre voix que ce mal lancinant dont moi, je ne sais
que faire. Disons que là réside la grâce du poète. Nous rendre désirant dans l'oubli de soi,
nous rendre oubliant dans l'émergence du dire, nous rendre silencieux parce qu'enfin apaisés.
Je pourrais construire mon texte sur le fil des citations. Ce serait facile. Mais puis-je ainsi
tricher ? Je ne suis pas dans son écriture. Ce n'est qu'un jeu d'échos avec mon Etre. Elle
invente un lien, le projette hors de l'immédiateté, histoire de dépasser le seuil du désespoir
et je le cueille là, dans cette temporalité où tout est toujours à concevoir, une sorte de do-
maine en perpétuelle composition que Maurice Blanchot (1) aurait appelé le Neutre. Mais
sommes-nous vraiment dans ce neutre-là ? Attente et dépassement, le possible démultiplié
en pensée à l'infini, coeur et périphérie, foi et déréliction, tous rivages battus par les
incessantes marées de nos quêtes. Maurice Blanchot (1 ) faisait sonner la fondamentale de
toute littérature en parvenant à nommer cela, mais de la théorie à la poésie se tissent d'in-
nombrables textures. Saurai-je les décrypter ? Ce n'est pas vraiment mon but ; il faudrait
juste comprendre la cause de cet émerveillement qui nous rend à l'humanité, hors du pré-
sent dérobé (mais sans doute est-ce dans sa nature) vers un futur dont les vagues roulent
dans nos imaginaires.Juste comprendre pourquoi. Les tracas mécaniques du "comment" ne
sont pas mon fort. Je lis encore et j'entrevois une tension, car il y en a forcément une, à la
base de tout mouvement. Tension toute poétique, mais la poésie est cette violence projetée
en phrase contre la violence des destinées.Violence du coeur contre la violence des appa-
rences. La poésie se révèle autrement que le divin, mais elle procède d'une même façon :
en flamboiement d'une vérité débordante qui déchire les voiles et les aveuglements. Seu-
lement, nul besoin de croire. Croire ou ne pas croire, on est encore dans le Neutre. La
vraie question est avant. La poésie est révélation de l'être qui écrit (et quelle séduction
aussi !) et révélation de celui qui demeure saisi à la lecture, dans la vérité du don, dans la
nudité du beau qui appelle au partage.
"Ce que j'ai fait, aucune bête ne l'aurait fait." (Je cite de mémoire).
Saint-Exupéry savait-il jusqu'où ces mots nous engagent ? L'urgence de la survie au
premier plan ne peut masquer la puissance du souffle poétique. Silvaine Arabo le sait. Cet-
te conscience de l'humain (j'insiste direz-vous) est inhérente à l'exploit. Le poète trouve
dans le héros la juste figure de son essence. L'humain en dépassement de lui-même par le
Verbe . Silvaine Arabo puise dans ses héros, figures emblématiques, la tra-
me d'une parole en laquelle s'accomplit l'impossible prodige d'Etre. Ses choix parlent pour
elle : Madeleine ou Baptiste. Mais aussi l'oiseau récurrent dans sa poésie et cette femme aux
prises avec l'amant, éternellement.
Je ne suis en aucun cas une spécialiste du nouveau testament. Il est cependant évident que
les personnages de Baptiste et de Madeleine sont les figures mêmes de la pureté. Les enfants
d'Abraham quelques siècles plus tard, dont nulle main ne vient arrêter le sacrifice. Baptiste
perdu en une nuit à travers la danse d'une femme, Madeleine en une vie jusqu'à la rédemp-
tion (mais cela la sauve-t-il de sa vie pour autant ? Je me le demande).
Or l'homme a soif de sacrifices.Georges Bataille (2 ) dit très bien leur nécessité.Transgres-
ser la Loi dans le cadre du sacre intronise l'interdit (ici celui du meurtre), en fait la pierre
angulaire de l'édifice de la pensée collective.Georges Bataille (2) sait aussi cependant que hors
du sacrifice la transgression devient le mal et que seule la littérature parvient à transcender
ce mal qui nous éloigne sans cesse de la sécurité raisonnable du respect des interdits. Silvaine
Arabo n'est pas Baudelaire, le mal n'est pas sa thématique ni sa substance. Elle développe
pourtant la part transcendantale de l'écriture sur des chevrons qui en sont pétris. Madeleine
la Magdaléenne est le mal aux yeux du commun, péché de vie facile et vulgaire. Cependant,
ce mal commun n'est rien en comparaison du viol persistant de la haine, de l'hypocrisie, du
déni d'humanité dont elle est victime, car c'est de cela dont la sauve l'Amant, c'est-à-dire
celui qui touche le coeur dans l'immédiat de la révélation, et non de quelque crime impudi-
que dont tout un chacun n'a que faire.
"Mon histoire, je la savais achevée
quoiqu'éternelle éternellement polie.
Aujourd'hui
C'est pour l'absolu bonheur de chanter
que je chante
Un instant libérée
Des contingences de l'espace et du temps
Absorbée dans le vol déraisonnable de l'oiseau
Happée par sa pure raison d'Etre."
(S. Arabo , La Magdaléenne : Chant X , Edit. Guy Chambelland )
L'écriture est libératrice de la souffrance: celle de cette femme, emblème surgi du
passé dans lequel s'incarnent tous les présents; celle qui m'est propre, dans ma
conscience sans cesse en devenir d'Etre au monde, dans ma survie au coeur des mots.
Là réside la véritable puissance du Verbe. Oh, pas le grand Verbe originel des mythes
qui comblent notre soif de sens, non, ce verbe humain, ce verbe grand parce que misé-
rablement à notre mesure, empli de nos doutes, de nos peurs, de nos plaisirs aussi, ce
verbe chair et son, Poésie. Par son élan intègre en direction de cette vérité de l'être qui
nous dépasse, elle mène à l'impossible réconciliation avec les hantises issues des nuits les
plus noires.
"Et, peu éloignée de la mort, je m'apparais à moi-même. Mais il faut
tout oser..."
ainsi s'interrompt la poésie de Sappho (3 )"Il m'apparaît l'égal des dieux...". Oui, sûre-
ment faut-il tout oser car l'audace de la pensée me sauve de l'étroitesse d'une destinée trop
réelle. Les apparences se dissolvent dans le texte et l'essentiel se tient dans cette geste
d'amour intérieur/extérieur qui me dépouille des artifices faciles, conventions du dérisoire.
Oh, j'entends d'ici les reproches ! "Mais c'est difficile !", "Ca ne se lit pas comme ça !".
Mais qui oserait maintenant prétendre à du facile ? La difficulté n'est pas dans le texte. Elle
est dans l'abandon du cliché. La difficulté est dans le regard, non dans ce qu'il y a à voir.
La difficulté consiste à accepter sa propre nudité dans la lumière intransigeante du texte, car
rien ne peut égaler
"Cet instant saisi ou tu me poignardes,
lieu géométrique de nos convergences quand la substance s'évapore
et devient plus subtile que la lumière."
( S. Arabo, Alchimie du Désir , La Bartavelle - Editeur)
Est-ce si dur d'exister dans le dire exigeant quand il n'attend que notre voix pour s'affir-
mer dans un temps aux rebonds infinis ? Oui dans un sens, parce qu'il faut être humble;
oui parce qu'il faut reconnaître son cheminement noué à la quête d'une autre. Non parce
qu'on ne peut faire autrement; non parce que le froid du coeur qui s'ignore est mille
fois pire que la flamme de la lucidité. Silvaine Arabo aime bien la phrase:" La lucidité
est la blessure la plus rapprochée du soleil " de René Char. Entend-elle le soleil
comme l'absolu dont la quête nous est indispensable mais, à terme, aussi fatale que l'exis-
tence ?
Ecrire comme on respire, écrire comme le sang pulse. Voir dans l'écrit cet exercice
incandescent de la pensée qui délivre l'âme de l'incompréhension qui la mine. J'accepte que
la lumière du fait poétique soit la condition de ma perte. Je m'abîme dans l'effroi que
m'offre sa parole parce que jamais elle ne circonscrit totalement mon être. Silvaine Arabo
me prend la main jusqu'aux lisières de crépuscules qui la livrent, elle, dans l'essentiel et je
ressens à sa suite l'intense désir de traverser vers demain sans le fardeau d'hier, sans que
l'hier soit un fardeau. Le passé devient la matière même du chant en sorte que le chant se
propulse dans une aire recomposée. Le sens naît de la peur et des craintes comme le sel naît
des vagues et du vent.
"Alors j'ai décidé que le sel était mon seul ami, et je le chante
vois-tu
à l'égal de toi ."
( S.Arabo, Sang d'âme )
Réconciliée avec le temps, je peux poursuivre vers un lieu de pensée où, si aucune clef ne
m'est confiée, les seuils sont pourtant accessibles. Dans la dimension haute où je me suis his-
sée à la suite d'une poésie qui ne concède rien qui ne soit désir, donc chair et âme, j'accède à
un état de soi où l'autre peut se montrer sans me blesser. J'accède à cette conscience restée
douloureuse mais appelée de mes voeux où l'autre va inscrire son désir jusqu'à l'accomplis-
sement.
Qui est-il ? L'autre. Je l'appelle ainsi. Silvaine Arabo dit Toi. Elle dit aussi l'Amant. Elle
dit aussi Mon Aimé, mon ennemi. elle dit encore Lui. Le jeu des majuscules me trouble. Je
le lui ai dit. On navigue sur une eau calme, sentimentale et sensuelle mais le souffle du sacré
s'accroche aux cheveux et l'on doute... L'autre est divin, à n'en pas douter. Et ne venez pas
y coller une étiquette. Juste divin parce qu'il procède de l'essence et donne sens à la parole.
Comment autrement pourrait-on accéder à lui ? Cette descente jusqu'aux arcanes de soi est
le prix d'une telle rencontre. Les mots nous aspirent, les phrases nous happent vers les replis
profonds du corps, falaises de désirs et de sens, avant de parvenir à l'articulation d'un mot
qui est déjà chant, même à l'état de cri.Michel Leiris (4) savait aussi cette lente progression de
l'inaudible magma des hurlements jusqu'à la parole intègre dans laquelle l'humain surgit.
J'apparais donc nue, en toute parole, même sauvage, à l'autre du Poème, et je le connais dé-
jà. Dans cette fusion résonne l'offertoire d'un coeur.
"Ils se contempleront évidemment dans les eaux troubles du temps
- ces miroirs narcissiques - jusqu'à ce que, tels ces antiques peintres
chinois face à leur objet, il devienne Elle, elle devienne Lui.
( S.Arabo, Alchimie du désir )
Cette fusion est le divin. L'acceptation de soi dans le mouvement désirant qui me pousse
sur mon erre jusqu'à l'autre, jusqu'au dire qui me révélera à lui en ce que j'ai de plus
sacré, mon être dénudé. Silvaine Arabo étend l'aspiration au divin en une nappe fluide où
hommes et femmes se coulent et se reconnaissent. Peut-être est-ce la raison d'une langue
aussi charnelle. Mais c'est qu'il s'agit de dire la femme dans le désir de l'autre aussi. N'est-
ce pas dépasser de cette féminité de pacotille que les siècles entérinent ? La femme est
ailleurs. Son désir n'a rien de féminin. Il est cette puissance de l'Etre qui révèle les arcanes
multiples et majeurs de l'esprit. Appeler l'autre à la vision de soi, inciter l'autre à effleurer
de son attention mon coeur aux portes de l'abîme, c'est le projet. Projet d'Etre dans le
devenir du temps. Un projet de femme en son humanité.
Ah, ce lien récurrent entre temporalité, humanité et divin ! Est-ce le seul rapproche-
ment possible ? Silvaine Arabo se tient là, à cette frontière sans nom où l'on procède par
amour, et par amour seulement. Elle aime au sens le plus large, jusqu'à écrire. La poésie
est cette puissance du coeur qui brasse les questions du temps et de l'être, de l'être et de
son essence puis du devenir de cette essence dans le temps. Peut-être donné-je l'impression
de tourner en rond ? Bon. C'est que le point est crucial. Carrefour où ma voix se trouve
aux prises avec le silence, quand s'élève la clameur du Poème. Et "je", c'est vous aussi.
Vous êtes mon silence de souffrance qui n'a du temps qu'une lecture terrifiée et linéaire et
qui découvre la spirale du don. Car je peux maintenant repasser sans cesse devant la même
interrogation; à chaque fois, l'aspiration à la réponse s'élargit, dans le champ d'une parole
aux immensités océanes.
Et je suis presque prête à entendre une réponse dans la lecture de cette parole qui me
dépasse. Oui, une lecture en avant, à deux pas peut-être seulement, car l'autre ... c'est elle,
désormais. Elle est en moi, mots de chair, de sang et d'âme, l'autre dans le miroir où ce
que j'ai de plus libre s'affiche pour mon regard. L'étrangère à déchiffrer de répons en écho
dans la soif d'être, un désir qui transcende mes faiblesses. Invitée à me saisir de cette
intériorité qui me hante, à en lire chaque signe comme un tifinagh apparu dans mon existen-
ce et compréhensible par moi seule ( c'est une comparaison qui m'était venue en lisant Le
signe et la trace (5)), je suis confrontée à cette surface où affleure l'autre. Elle me
précède donc en me donnant à lire mes propres hiéroglyphes, me confronte à son oeil de
"voyant" qui ferait dans le noir ces pas que je n'ai pas osés.
L'autre, c'est elle. Elle, dans ce jeu de reflets subtils dont je ne fais ici qu'éprouver la
complexité. Et c'est moi aussi. Et c'est un bien.
Nous avons franchi quelques fleuves, brisé quelques tabous, osé quelques vétilles essen-
tielles. Est-ce tout ? Dans cette poésie du désir, le mot transcrit la quête. Le verbe devient
désir, ce Dit dont le sens à la fois enfoui et flagrant explose en myriades d'images pour
révéler l'indicible. Désir mouvant, désir permanent aussi. Face au mal du non-dit, Silvaine
Arabo fait le don de son texte. Ainsi est-ce la réponse au désir, la seule possible. Elle m'of-
fre un horizon où les repères seront des traces légères. L'immédiateté du signe irradie,
évidente de générosité. Dans l'amplitude d'une douleur qui cherche sa résolution à travers
l'ouverture de la parole, je prends plaisir et force en composant le lieu où s'engloutissent
les contraires.
Transfiguration qui fait du désir l'absolue liberté et du chant, l'offrande consentie pour
son accomplissement.
J'ai usé ma vie à de grands mâles souterrains qui se dérobaient
quand j'avançais la main. Sournois et prégnants. Redoutables. Je
n'aimais que ceux-là. Je les dessine, patiemment, à la recherche
d'une image intérieure. Je sais.
Dis-moi que j'avais aimé ! J'ai ri l'autre jour devant la mer. Ri
de moi, de la beauté, de l'illusion des hangars...
Il y a des avalanches de pommiers qui tombent sous l'océan, la
percée douloureuse de l'été parmi les printemps qui refusent de
mourir.
Il y a moi
Quel moi ?
( S.Arabo, Alchimie du désir
La Bartavelle - Editeur )
Oui, " quel moi ? ". La question mène le bal. La question devine la réponse mais ne la
livre pas, ou alors, c'est au détour des mots. Je sors donc rehaussée d'une question ( tou-