Poétique et réalité poétique
Xavier Bordes.
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La réalité poétique ne se veut pas aux dimensions de l'humanité entière, la
poésie n'a pas de projet ou d'intention précis, pas d'impératifs de cohérence
rationnelle, elle se tient, pour ainsi dire, dans l'Ouvert, comme dit Rilke. La
réalité poétique est donc perturbante pour les esprits rassis en ce qu'elle est
aussi mouvante et indéfinissable que l'univers lui-même, lorsqu'on cesse de
l'apercevoir à travers des certitudes apprises et des concepts reçus .En poésie
il n'y a pas d'idées toutes faites. Et si la réalité y touche à son origine et re-
vient donc à l'humanité entière, c'est à force de particularité associée à l'ou-
verture, c'est-à-dire à force de singularité de l'individu associée à une voraci-
té analogisante (un poète a dit amour du désir demeuré désir )capable d'absor-
ber tout ce que l'individu voit l'univers lui présenter. L'homme en poésie a
pour réalité une conception encore immaculée ( comme disait Eluard ) du mon-
de, exactement comme l'enfant qui surgit au monde sans idées préconçues et
avec pour seuls outils physiques et mentaux ceux que son corps lui offre (...)
En poésie, la logique n'a pas de part à la réalité, et si à posteriori l'univers
du poète montre des accointances " logiques et raisonnables " avec le monde
réel vu par la société où il vit, la responsabilité n'en revient pas au poète .
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La démarche analogique de la poésie ( poétique )
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Xavier Bordes.
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Elle va jouer de toutes sortes de moyens : rythmes et sonorités liées à des
émotions en premier lieu. Correspondances auditives ou connotatives qui fe-
ront déteindre le signifié d'un mot ou d'une phrase sur d'autres : faire rimer
sourd et lourd a pour effet que de la lourdeur passe dans la surdité et récipro-
quement. Si j'écris " un vers chargé d'écumes et d'embruns, chargé de glumes
et d'emprunts ", une persistance de sonorités du premier énoncé imprégnera
le second,malgré la modification des signifiants, ajoutera un aspect " superflu,
flottant et léger " aux "glumes" et un aspect de " hasard, caprice et fraîcheur "
aux "emprunts". Les deux énoncés pris ensemble sont retrempés dans cette
interchangeabilité comparative, qui les descelle de leur sens dénotatif immédiat
et les lance dans le symbolique : des vers " chargés d'écumes et d'embruns "
sont analogues à des vagues qui véhiculent ce bouillonnement éphémère, vide
et merveilleux comme chaque génération de la vie humaine, ainsi que l'aspect
événementiel et météorologique, comme une sorte de gifle de crachin et de vent
du large apportant l'espoir d'une réalité autre, tandis que l'écume précisée ou
remaniée en glume apparaît comme les restes identifiables d'une floraison à la
façon des vers du poème comme restes identifiables d'une expérience, tandis
que les emprunts, fragments de vers ou d'idées,allusions aux inventions passées
d'autres poètes, se retrouvent non plus vestiges mais parcelles revêtues d'une
fraîcheur soudaine et nouvelle, comme graines d'une nouvelle floraison possible.
Si bien que, à ne considérer que cela, l'énoncé du vers annexe des régions
de sens beaucoup plus vastes et plus complexes que sa signification à première
lecture, et décrit toute une réalité, toute une façon d'appréhender le monde : à
savoir, qu'il s'agit d'un monde conçu comme cyclique et rythmé ( les vagues ),
mais aussi infini ( comme la mer, la mer du langage ), au caractère éphémère et
sur la vanité duquel on ne s'illusionne pas ( les bulles, l'écume ), mais aussi au
caractère capricieux, surprenant, comme les sautes d'humeur du temps, à la fois
brusques et rafraîchissantes, rénovatrices, ( les embruns ), un monde de la mé-
moire et de bribes anciennement fonctionnelles, issues de belles créations ( les
enveloppes protectrices vides de graines et de fleurs, les glumes ) auxquelles
leur forme a survécu, un monde où également l'ancien, le traditionnel est réinté-
gré et ressourcé ( les emprunts ) pour réapparaître neuf et inattendu ( embruns/
emprunts ). Bref, à travers quelques mots transparaît toute une philosophie.
Tout le secret d'une poétique transformatrice qui emploie métaphore, métonymie,
comparaison, figuration, symbolisation, pour métamorphoser les signifiés, pour
relier les signifiants à d'autres référents, nouveaux, illégaux pour ainsi dire .Pre-
nons un exemple plus terre à terre et plus immédiatement exploitable de cette
puissance transformatrice : j'apprends qu'une rotule est un os du genou . Mais je
détourne le mot à l'usage de la mécanique qui a changé depuis le temps des char-
rettes, et la voici qui, dans le domaine automobile, devient " rotule de direction ".
C'est un acte poétique. A travers la langue, j'ai ainsi rendu possible à chacun
d'apercevoir une nouvelle fraction de réalité nouvellement définie, de la désigner,
de la léguer à d'autres, de leur donner le moyen d'un savoir-faire .
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Extraits de " POESIE ET REALITE DANS LE MONDE D'AUJOURD'HUI ",
reproduits avec l'aimable autorisation de E.A.C.
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Emmanuel Hiriart
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Des Géorgiques à la Légende des siècles et de la Légende à la Rougeur des
matinaux, existe-t-il un objet poésie qui pourrait être le ... sujet de pages telles
que celle-ci ? "Poésie" n'est-il qu'un mot, vague à s'en vider? Voici mon témoi-
gnage, journal fragmentaire d'un passant sur les rivages du vide.
Je crois que toute poésie est religieuse. Je devrais dire que tout poème fonde
une religion (que le sourire sur ses lèvres immédiatement rend caduque), puisqu'il
désigne l'absent, le mot qui manque à nos langues et pourtant les cheville au monde.
Un poème est un texte mémorable. Peu importe les fils dont il tisse son rythme.
Il devrait suffire d'en tirer un mot pour l'évider totalement, jusqu'à ce qu'il n'en
reste qu'un énigmatique tas de sable.
Comme la vérité le poème ne sert à rien. Il est là simplement, présence réelle
d'un souvenir dans le silence de ses mots.
Dans un poème les mots sont presque des objets. Pas des bibelots sonores mais
des présences qui n'ont besoin de personne pour "persévérer dans leur être".
Les poèmes que j'ai connus (presque au sens biblique) existaient avant les mots.
J'en ai deviné un ce matin dans les parages du silence, au dessus de la Dordogne,
où les martinets venaient boire pareils à des baisers retenus. Peut-être arrive-t-il aus-
si que les mots précèdent les poèmes - j'allais écrire le monde -.
Poème ou poète, qui est le plus savant ? Sans eux, le silence survivrait-il ? Ne suf-
firait- il pas de laisser parler l'océan... Peut-être que les véritables poètes sont ceux
qui n'ont pas besoin d'écrire.
De l'extérieur, il est assez facile de circonscrire le poème, plus encore la poésie.
Mais l'habiter est autrement difficile. Il n'y a pas de maison abstraite.
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