"L'Assommoir". Synopsis analytique du chapitre 2

Première séquence

"Trois semaines plus tard, vers onze heures et demie, un jour de beau soleil, (...)"

Lieu : l'Assommoir du père Colombe

Motif narratif : Gervaise, avec son panier de blanchisseuse, et Coupeau, consomment une "prune".
Description de l'Assommoir, de la rue (telle que peut la voir Gervaise) ;
Description de Coupeau, puis de Gervaise ;
Dialogue entre les deux personnages : G. expose pourquoi elle refuse de se mettre en ménage avec C. ; elle veut partir pour mettre fin à la conversation, il la retient.
Description de la rue vue de leur place (à l'heure du déjeuner) ; entrée d'ouvriers à l'Assommoir.
Dialogue G.-C. (discours direct et discours indirect libre) : la situation de G. par rapport à Lantier ; elle parle de son passé à Plassans.
Description de la rue : fin de l'heure du déjeuner, moment d'inactivité, de flânerie.
Mes-Bottes entre à l'Assommoir et salue C., dont on apprend le surnom : "Cadet-Cassis".
Dialogue G.-C. : leur refus de l'alcool : elle a été écoeurée en consommant de l'anisette avec sa mère, il ne veut pas tomber d'un toit comme son père ;
Gervaise mentionne son "idéal" (en conclusion au dialogue):
"Mon Dieu ! je ne suis pas ambitieuse, je ne demande pas grand-chose... Mon idéal, ce serait de travailler tranquille, de manger toujours du pain, d'avoir un trou un peu propre pour dormir, vous savez, un lit, une table et deux chaises, pas davantage... Ah ! je voudrais aussi élever mes enfants, en faire de bons sujets, si c'était possible... Il y a encore un idéal, ce serait de ne pas être battue, si je me remettais jamais en ménage ; non, ça ne me plairait pas d'être battue... Et c'est tout, vous voyez, c'est tout..." Elle cherchait, interrogeait ses désirs, ne trouvait plus rien de sérieux qui la tentât. Cependant, elle reprit, après avoir hésité : "Oui, on peut à la fin avoir le désir de mourir dans son lit... Moi, après avoir bien trimé toute ma vie, je mourrais volontiers dans mon lit, chez moi."

Gervaise se lève ; ils vont tous deux regarder l'alambic, au fond de la salle (description presque fantastique) : ambivalence des réactions de Gervaise, fascinée et effrayée.
En sortant de l'Assommoir, Gervaise accepte d'accompagner Coupeau rue de la Goutte-d'Or, où il doit voir sa soeur, Mme Lorilleux. Renseignements sur Coupeau ;
Première description de la maison rue Goutte-d'Or, du point de vue de G., qui attend au rez-de-chaussée : la façade, la cour intérieure.

Deuxième séquence

Séquence intermédiaire, "Pendant un mois (...)" : les relations Coupeau - Gervaise, familières et amicales.

Troisième séquence : la demande en mariage

"Vers les derniers jours de juin" (...) "Coupeau perdit sa gaieté"
"un mardi soir, il vint frapper chez elle, vers onze heures" (...) Nous allons nous marier ensemble. Moi je veux bien, je suis décidé"
Gervaise refuse d'abord, puis cède peu à peu (après deux heures) :
"Gervaise, peu à peu, s'attendrissait. Une lâcheté du coeur et des sens la prenait, au milieu de ce désir brutal dont elle se sentait enveloppée."

"Elle était dans une de ces heures d'abandon dont elle se méfiait tant, gagnée, trop émue pour rien refuser et faire de la peine à quelqu'un."

Fond sonore : un violon (fête) et "les sanglots d'un ivrogne".

Quatrième séquence : la visite aux Lorilleux

"Les jours suivants" : Coupeau veut présenter Gervaise à sa soeur et à son beau-frère, les Lorilleux. Gervaise refuse d'abord, et cède au bout d'une semaine.

La visite proprement dite

lieu :

la maison de la rue Goutte-d'Or (les Lorilleux vivent au sixième étage, escalier B).
Description de la maison : les couloirs.
Chez les Lorilleux, chaînistes : ils travaillent et ne s'intéressent pas à Gervaise. La conversation roule sur les voisins ; Gervaise est déçue.
Ils seront témoins pour lemariage, fixé au samedi 29 juillet.
Ils vérifient que G. n'emmène pas d'or collé à ses semelles.
"Quand Gervaise déboucha des corridors sur le palier du sixième, elle ne put retenir cette parole, les larmes aux yeux :
"Ça ne promet pas beaucoup de bonheur."

Description de l'escalier, à nouveau :
"Alors, il sembla à Gervaise que la maison était sur elle, écrasante, glaciale à ses épaules. C'était toujours sa bête de peur, un enfantillage dont elle souriait ensuite."
Elle doit enjamber un mare bleue, dans la cour, pour sortir (note presque poétique).

Eléments d'analyse

L'importance des lieux

L'Assommoir du père Colombe ouvre le chapitre, justifiant tardivement le titre. Lumineux à midi, près de la rue, il héberge un monstre fantastique : l'alambic :
"L'alambic, sourdement, sans une flamme, sans une gaieté dans les reflets éteints de ses cuivres, continuait, laissait couler sa sueur d'alcool, pareil à une source lente et entêtée, qui à la longue devait envahir la salle, se répandre sur les boulevards extérieurs, inonder le trou immense de Paris."

La maison de la rue Goutte-d'Or, véritable cité (presque un anti-phalanstère), sombre et massive.
Les descriptions sont longues, subjectives, presque fantastiques : Gervaise et Coupeau retrouveront ces lieux, qui matérialisent symboliquement les forces du milieu social broyant les êtres (les Lorilleux, qui ne seront pas broyés, vivent reclus, masquant même la lumière qui pourrait sortir de leur appartement-atelier).

Les personnages

Mes-Bottes est rapidement présenté, à l'Assommoir ; outre son surnom (il n'a pas de nom), il participe à la mise en scène de la puissance maléfique de l'alambic, qui déshumanise :
"Lui, aurait voulu qu'on lui soudât le bout du serpentin entre les dents, pour sentir le vitriol encore chaud, l'emplir, lui descendre jusqu'aux talons, toujours, toujours, comme un petit ruisseau."

Les Lorilleux : reclus, égoïstes, médisants, ils sont d'emblée hostiles à Gervaise (les chapitres suivants le montreront davantage : Mme Lorilleux surnomme G. "la Banban", et l'on apprendra qu'ils lui en veulent de leur ôter Coupeau, qui leur réglait une pension).

Coupeau et Gervaise

Ce chapitre est l'occasion, au cours de leur conversation à l'Assommoir, de présenter la gaieté de Coupeau, de le décrire physiquement, de connaître son ascendance alcoolique et tragique (il a d'ailleurs repris le métier de son père : zingueur).
L'hérédité alcoolique de Gervaise est aussi évoquée (l'anisette que buvait sa mère à Plassans).
C'est surtout la faiblesse de Gervaise que présente ce chapitre :
Cette faiblesse tient à la pauvreté de son idéal, proche d'une vie animale, et à une sensualité passive, d'abandon.
Malgré sa pauvreté, cet "idéal" ne se réalisera pas, et l'abandon apparaît déjà comme un "fil rouge" : abandonnée par Lantier au chapitre 1, Gervaise s'abandonne déjà à Coupeau, et à ses sens.

Stratégies d'écriture

Cet intitulé est un peu excessif. L'on peut cependant noter quelques "procédés", cités sans ordre.

L'effacement du narrateur :

dans les deux premiers chapitres (et ce sera presque toujours le cas) le point de vue de Gervaise prédomine. Ainsi les descriptions sont-elles effectuées en fonction du lieu où elle se trouve, selon ce qu'elle voit (ex. la rue, à travers les fenêtres de l'Assommoir).

Le refus de la romance :

bien qu'il s'agisse d'un chapitre où il est question d'amour, les sentiments éprouvés par les personnages ne donnent lieu à aucun développement (contrairement aux oeuvres romantiques). Gervaise éprouve un abandon sensuel, et le sentiment de Coupeau est surtout transcrit par ce qu'il dit pour persuader Gervaise, évocations égrillardes ou propos concrets (on ne sait guère ce qu'il ressent). Ce refus est peut-être la caractéristique majeure des romans zoliens (pour les huit que j'ai lus) : seules sont mentionnées les manifestations "concrètes", voire physiologiques, des sentiments, la peinture de ceux-ci restant absente ou à tout le moins implicite.
Dans le cas particulier de "L'Assommoir", ce refus peut marquer une des limites du naturalisme. Il rejoint en effet le préjugé des classes dominantes au XIXe siècle, concernant le petit peuple. Les classes laborieuses (dangereuses) et miséreuses étaient perçues comme proches de l'animalité (Hugo fait exception à ce préjugé). Ainsi, selon une conception dichotomique, l'amour, force sublime, s'oppose au désir physique, instinct animal, et à la sensualité (laquelle relève des sens, du corps, et non de la conscience, de l'âme).
La faiblesse de Gervaise serait-elle un "manque d'âme" ?

La tentation du fantastique :

la description de lieux ou "d'objets urbains" (l'alambic, un immeuble) leur confère un aspect monstrueux, inquiétant et étrange. Là encore l'on pourrait déceler une ambiguïté zolienne : modernisme du sujet, préjugé négatif (est-ce une influence discrète de la littérature romantique, qui valorise la nature, ou d'un christianisme rigoriste, qui dévalorise les créations de l'homme ?).




 sommaire  pistes de lecture et cours
 liste des textes  conseils

COPYRIGHT Jean-Michel Messiaen
Last Updated: