L'Assommoir : vers un synopsis
Pour pouvoir se repérer dans une oeuvre aussi vaste (13 chapitres,
environ 500 pages en édition de poche), il est essentiel de constituer
un synopsis de l'oeuvre, lors de la première lecture (pour ceux
que l'oeuvre ne rebute pas) ou d'une deuxième lecture (en prenant
des notes au fur et à mesure : travail difficile à mener
sur une plage).
Pour vous guider dans cette tâche, nous proposons un synopsis
un peu détaillé (trop sans doute), mais inégalement,
du chapitre premier, ainsi que l'exploitation que l'on peut en faire (ce
qui est essentiel).
Les indications de pagination ne sont pas données, car il existe
plusieurs éditions. Toutefois, pour votre édition "de travail",
il faut les faire figurer (trois mois après, cela apparaît
plus qu'utile : indispensable).
1. Chapitre 1 : synopsis sommaire
Il s'agira d'identifier les "séquences narratives".
l'incipit
Trois paragraphes. Incipit "in medias res" (en cours d'action).
Point de vue : celui de Gervaise. Deux heures et cinq heures du matin.
Paris.
Argument (sujet) : elle attend Lantier, dans une chambre meublée,
où dorment ses deux fils, Etienne (4 ans) et Claude (8 ans).
La chambre est décrite, misérable (les reconnaissances
du mont-de-piété) et encombrée.
Autre personnage mentionné : Adèle la brunisseuse.
description
L'hôtel Boncoeur (où loge Gervaise) ; les rues qu'elle peut
voir de la fenêtre (à cinq heures du matin) : boulevard de
la Chapelle, barrière Poissonnière, boulevard de Rochechouart.
L'arrivée des premiers travailleurs.
Dialogue avec Coupeau
Dans la chambre, où il est entré en voisin ; il travaille
à l'hôpital Lariboisière (en construction) comme "ouvrier
zingueur". On est en mai. Il propose d'aider Gervaise (pour des courses),
notant que Lantier n'est pas rentré.
Description
La rue : l'ouverture des "marchands de vin", le flux des travailleurs.
(vers 6 heures)
Dialogue
De la fenêtre à la rue : Gervaise dialogue avec Mme Boche,
la concierge d'une autre maison (dont le rez-de-chaussée héberge
le Veau-à-deux-têtes, restaurant où dînent
Gervaise et Lantier). Mme Boche réservera une place à Gervaise
au lavoir.
description
La rue, vers huit heures.
Long dialogue avec Lantier
Dans la chambre. Il refuse de se justifier ; envoie Gervaise au mont-de-piété,
pour porter un pantalon et son châle (une demi-heure). Elle rapporte
les cent sous qu'on lui a donnés. Elle part ensuite au lavoir.
description du lavoir
Conversation Gervaise - Mme Boche
L'on apprend un peu du passé de Gervaise : elle vient de Plassans,
dans le Midi, où elle blanchissait déjà à dix
ans (il y a douze ans : elle a donc 22 ans). Elle a eu son premier fils
à 14 ans, son père la battait. Elle n'est pas mariée
à Lantier, chapelier, de quatre ans son aîné.
Insinuation de Mme Boche sur la fréquentation Lantier - Adèle
/ Virginie.
description : le lavoir, à 11 heures.
Arrivée de Virginie
Mme Boche commente l'arrogance de Virginie.
Arrivée des deux enfants
Lantier est parti, ils arrivent avec la clef de la chambre.
Bataille épique entre Gervaise et Virginie
Virginie ayant fait une remarque, Gervaise se fâche et lui renverse
son seau.
Bataille, proche de l'épopée (cf chansons de geste) burlesque
cependant (interventions et point de vue du "garçon" du lavoir),
en plusieurs épisodes.
Gervaise a le dessus.
Départ de Gervaise & descriptions
Gervaise quitte le lavoir avec ses deux enfants. Description du lavoir
(environ 14 heures).
Description de la chambre, où Gervaise est revenue : le soleil,
et le vide (Lantier a emporté la malle et les reconnaissances du
mont-de-piété).
2. Premières remarques
Les séquences se distinguent selon les critères suivants
:
narratifs
-
lieu : changement de lieu
-
temps : chronotope différent (changement de jour, de mois, d'heure,
...)
-
personnages : arrivée ou départ d'un personnage
-
"péripétie" : une nouvelle donnée modifie la situation
antérieure (par exemple, au lavoir, l'arrivée des enfants)
"discursifs"
présentation très schématique :
-
narration ou récit
-
discours (propos rapportés)
-
description
3. Eléments d'analyse
L'analyse du "synopsis" permet d'accéder à la structure du
chapitre et surtout à sa "thématique". Pour ce chapitre,
l'on remarque l'importance du système des descriptions :
3.1. les passages descriptifs
Leurs fonctions sont multiples :
une thématique d'arrière-plan
Les descriptions de la chambre se font écho entre le début
et la fin du chapitre : elles illustrent la misère matérielle
de Gervaise - en coordination avec le récit : Lantier a "vidé"
les lieux.
La récurrence descriptive distingue aussi deux "thèmes"
:
-
la vie de la rue le matin, l'arrivée des travailleurs à Paris
;
-
le lavoir, lieu, société et machinerie.
Enfin, l'hôtel Boncoeur est rapidement décrit : les autres
lieux où vivra Gervaise seront l'objet de plus d'attention.
Se distingue donc une thématique descriptive double : le lieu
où vit Gervaise, indiquant sa position, son statut, voire sa situation
ponctuellement ; les lieux où se passe l'action, peinture du Paris
populaire -et la peinture du lavoir laisse déceler la tentation
de "l'épopée naturaliste" (nous reviendrons sur cette notion).
Fonction "structurante"
Dans ce chapitre au moins, les descriptions distinguent les séquences
narratives (chaque description "sépare" deux stades de la narration).
Elles assument aussi leurs autres fonctions :
constituer l'ancrage référentiel du récit
: créer un arrière-plan (lieux et époques), un "décor"
qui permette d'insérer la narration comme ensemble d'actions "réalisables"
en un contexte ainsi donné.
Mais il s'agit surtout de constituer l'illusion réaliste, par
des descriptions qui puissent correspondre à une vision du réel
évoqué par cette description -constatable par les contemporains.
Ainsi comprend-on l'importance, pour les contemporains, de la mention des
noms de rue, voire des travaux de l'hôpital Lariboisière.
Il faudra s'attacher à l'étude de
quelques descriptions au moins, car c'est sur elles que repose au départ
"l'illusion réaliste".
3.2. Les passages discursifs
Alliant discours direct, discours indirect et discours indirect libre,
les "propos rapportés" ont diverses fonctions :
-
ils "animent" la narration par un effet de "gros plan";
-
ils font connaître au lecteur les pensées des personnages,
de Gervaise principalement, dans le cas du discours indirect libre ;
-
ils illustrent les relations entre les personnages (l'attention que porte
Coupeau à Gervaise ; la fausse sollicitude de Mme Boche ; l'égoïsme
méprisant de Lantier) ;
-
ils permettent de connaître le passé de Gervaise, par le biais
d'un effacement apparent du narrateur au profit d'un dialogue "vraisemblable"
(il est plausible en effet que Gervaise, en se confiant à Mme Boche,
révèle son passé) ;
-
ils participent de "l'illusion réaliste" par le langage employé
: celui du petit peuple parisien (voir la préface
de 1877).
3.3. L'intrigue, la narration
L'on peut distinguer les deux termes, au moins pour ce chapitre.
D'une part l'on apprend que Lantier abandonne Gervaise et ses
deux enfants, non sans emporter la malle et les reconnaissances de dettes
du mont-de-piété : à l'initiale du roman, la situation
de la protagoniste, peu enviable, se dégrade encore :
"C'était sur ce pavé, dans cet air de fournaise, qu'on la
jetait toute seule avec les petits ; et elle enfila d'un regard les boulevards
extérieurs, à droite, à gauche, s'arrêtant aux
deux bouts, prise d'une épouvante sourde, comme si sa vie, désormais,
allait tenir là, entre un abattoir et un hôpital."
D'autre part la bagarre au lavoir constitue un "morceau de
bravoure" auquel l'auteur semble s'être complu (comme les Américains
payant fort cher pour assister à du catch féminin). Cette
scène de genre
n'apporte presque rien à l'intrigue, sinon qu'elle illustre l'antagonisme
entre Gervaise et Adèle (qui sera utilisé bien plus tard).
Si nous l'avons qualifiée d'épique et burlesque, c'est pour
sa composition même (avec des péripéties, une violence
qui s'accroît, une nudité qui s'accroît elle aussi),
et pour le schématisme de l'opposition des protagonistes :
-
Adèle : parisienne, brune, mince, vive, habile
à l'insulte ;
-
Gervaise : provinciale, blonde, un peu grasse, lente
(et boiteuse), peu habile à parler en public.
L'on nuancera en notant que c'est la première scène décrivant Gervaise, indiquant deux caractéristiques
à valeur symbolique :
- Gervaise est un peu grasse : cette "mollesse" physique révèle la gourmandise du personnage, voire une
sensualité passive;
- elle boîte : symboliquement, depuis le Moyen-Age, la claudication est une marque "maligne". Gervaise
ne "marche pas droit" et ajoute à sa situation sociale un handicap physique (dû aux coups de pied que reçut
sa mère lorsqu'elle était enceinte de Gervaise).
