L'utilisation d'Internet dans la presse écrite francophone africaine : le cas du Burkina Faso
Mémoire de Diplôme universitaire de recherche (DUR)
Par Cyriaque Paré
Sous la direction du professeur Annie BART
Université Michel de Montaigne- Bordeaux 3, 1999
INTRODUCTION
PREMIERE PARTIE : REVOLUTION DE L'INFORMATION ET EVOLUTION DU JOURNALISME
CHAPITRE I : L'information en ligne
I. Les journaux en ligne
I.1. Naissance du journal en ligne
I.2. Les objectifs des éditeurs de presse électronique
I.3. Le contenu des journaux en ligne
II. Les enjeux économiques de la cyberpresse
II. 1. Le lectorat de la presse en ligne
II. 2. L'économie de la presse en ligne
CHAPITRE II : Les mutations d'un média
I. Du journal imprimé au journal électronique
I.1. L'apport du multimédia : et l'écrit, et le son, et les images
I. 2. Le journalisme assisté par ordinateur
I.3. Elargir le lectorat et interagir avec le lecteur
I.4. Un nouveau cycle de l'information : le flux continu
II. Identité: menaces sur la profession
II.1. Quand tout le monde devient journaliste
II.2. Des journaux à la carte
II.3. La concurrence des fournisseurs de services
II.4. La crédibilité de l'information en ligne
DEUXIEME PARTIE : L'APPROPRIATION DES NTIC PAR LES MEDIAS AFRICAINS
CHAPITRE I : La cyberpresse en Afrique francophone
I. Les journaux en ligne
I.1. Les promesses d'une nouvelle technologie
I.2. Gare aux désillusions
II. Les réseaux coopératifs
II.1. Le réseau ARPINET
II.2. Le réseau MEDIAF
II.3.Le réseau "Presse Afrique"
II.4. Les "sites médias"
CHAPITRE II : La presse burkinabè et les NTIC
I. Le paysage médiatique burkinabè
I.1. Les médias dans la société de l'information au Burkina
I.2. Etat des lieux
II. Les professionnels des médias et les NTIC
II.1. Les directeurs de publication et les NTIC
C. Le discours des directeurs de publication sur Internet
II.2. Les journalistes et les NTIC
CONCLUSION GENERALE
INTRODUCTION
La révolution de l'information (
annoncée par l'intégration des télécommunications, de l'informatique et de l'audiovisuel et la numérisation généralisée des données) est décrite comme porteuse de profonds changements dans beaucoup de secteurs dont celui des médias. Certaines analyses décrivent une grande mutation dans la pratique du métier de journaliste qui intéressera toutes les étapes, de la collecte à la diffusion de l'information en passant par son traitement. Et cela concerne tous les médias, que ce soit l'audiovisuel ou la presse écrite. Une certaine opinion veut même que l'avenir de la presse soit sur Internet au risque de dépérir et de disparaître1. "Prophétie" funèbre déjà entendue lors des avancées techniques antérieures avec l'apparition de la radio et de la télévision.En effet, l'Internet et les nouveaux réseaux de communication qui le sous-tendent sont décrits comme le paradigme, le vecteur d'un nouvel âge d'or du progrès économique et social. "On nous parle d'une véritable cyberculture, d'une interactivité délicieuse entre l'individu et la machine, mais aussi entre les humains, d'un accès égal de tous à un savoir universel, en passant par-dessus la tête de tous les médiateurs (journalistes corrompus, mandarins imbéciles, experts imbus de leur compétence)" note Lucien Sfez2. Il rappelle au passage les discours tenus dans les années 60 sur la télévision perçue comme "l'avènement du village global", où "la communauté retrouvée grâce au petit écran, réduirait les menaces de guerre, comblerait le fossé entre militaires et civils et susciterait la progression, à grands pas, de tous les territoires non industrialisés comme la Chine, l'Inde et l'Afrique"3. Dans les années 80, le magnétoscope, le Minitel, le câble ont été salués comme la culture à la portée de tous. Et aujourd'hui, c'est l'Internet qui est décrit comme source, et même condition, de tous les progrès, pour tous les pays.
Les discours plus ou moins utopiques des chercheurs sur les vertus des nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC)4 ont rapidement été relayés par les acteurs du monde politique et de la société civile. Ainsi, en Afrique, un document censé servir de référence pour les politiques nationales des pays membres de l'Organisation de l'Unité Africaine (OUA) en matière de NTIC a été élaboré par la Commission économique pour l'Afrique (CEA). Dans ce document dénommé "Initiative société africaine à l'ère de l'information" (AISI de son sigle anglophone), la conférence des ministres de la CEA se dit convaincue que "l'édification de la société africaine à l'ère de l'information aidera l'Afrique à accélérer l'exécution de ses plans de développements, à stimuler la croissance et à créer de nouvelles chances en matière d'éducation, de commerce, de soins de santé, d'emplois et de sécurité alimentaire, ce qui contribuerait à propulser les pays africains en avant dans le domaine du développement et à élever leur niveau de vie…"1.
Dans les discours euphoriques sur les prouesses réalisables par les NTIC, aucun domaine n'est oublié et Internet est ainsi présenté comme la solution à la plupart des handicaps de la presse africaine. Réunis à Dakar en juillet 1997 à l'occasion d'un séminaire organisé par l'Institut PANOS et l'Agence panafricaine d'information (PANA) autour de l'interrogation "Internet, une chance pour les médias et la démocratie en Afrique ?", une cinquantaine de professionnels des médias africains et de chercheurs et universitaires avaient répondu par l'affirmative2.
L'Internet est d'autant plus facilement apparu comme la solution-miracle aux problèmes de la presse africaine que celle-ci connaissait une nouvelle crise de croissance qui décimait un grand nombre de titres apparus au début des années 90 avec les processus de démocratisation et le retour du pluralisme3. Au Burkina Faso par exemple, en 1993, près de 130 titres de journaux avaient été déclarés officiellement : en 1998, cinq ans après, seule une vingtaine paraissait effectivement et régulièrement ; étant entendu que beaucoup de titres ont connu une existence éphémère ou sont restés à l'état de projets1.
Les difficultés auxquelles est confrontée la nouvelle presse africaine sont, entre autres :
- la précarité financière (faible lectorat et maigres revenus publicitaires) ;
Alors, à l'instar de l'Institut PANOS qui a organisé le séminaire de Dakar, beaucoup d'organisations non gouvernementales ou intergouvernementales (Agence de la Francophonie) ont initié des programmes pour aider les médias africains à s'approprier rapidement le nouvel outil pour résoudre les contraintes (économiques, financières, politiques, etc.) à leur épanouissement.
A l'appui des nombreux analyses et programmes optimistes, il y a le développement fulgurant des nouvelles technologies même qui, en quelques années, ont accrédité la thèse d'une nouvelle et vraie révolution technologique, d'une révolution de l'information. Alors que des technologies antérieures ont connu une expansion plus timide, l'Internet a envahi en quelques années presque tous les pays et tous les secteurs d'activité. En 1992, l'Afrique du sud, la Tunisie et l'Egypte étaient les seuls pays africains connectés de façon interactive, en juillet 1999, 51 des 54 pays et territoires africains avaient un accès complet à l'Internet ; seuls le Congo, l'Erythrée et la Somalie n'en avaient pas2. D'une manière générale, la presse en ligne enregistre une audience quasi exponentielle à en croire les enquêtes régulièrement publiées dans les médias3.
Notre objectif, au cours de cette étude qui se situe dans le cadre d'une initiation à la recherche universitaire, est d'aller au-delà des discours et des projets institutionnels pour constater la réalité de l'appropriation et de l'impact des nouvelles technologies de l'information et de la communication dans la presse écrite d'un pays africain francophone. Bien que l'introduction d'Internet dans les pays africains soit récente, ce champ de recherche n'est pas vierge, même si l'on constate que la plupart des études sont commanditées par des institutions étrangères au cadre universitaire, à des fins programmatiques. On note ainsi qu'en moins de deux ans, quatre projets d'envergure sous-régionale ont été initiés pour aider les médias à s'approprier les NTIC1.
Nous avons choisi le cadre francophone parce que beaucoup, sinon la quasi-totalité des initiatives de promotion des nouvelles technologies ce l'information et de la communication ont une dimension régionale et/ou respectent le découpage linguistique francophone dans leur exécution. Elles sont aussi l'œuvre d'institutions internationales ou de coopération multilatérale comme l'agence de la Francophonie, la Banque mondiale, l'Institut Panos, etc.
Il est peut-être prématuré de faire le bilan de ces différentes initiatives mais nous pensons qu'elles offrent un prétexte intéressant à une recherche universitaire sur les médias. Notre travail se veut donc une modeste contribution à l'éclairage de ce champ de recherche. Il s'insère à la suite de ceux qui ont déjà eu lieu sur l'évolution des médias et précisément sur les changements introduits par Internet dans les médias en général et dans la pratique du métier de journaliste en particulier (collecte traitement et diffusion de l'information). Nous insisterons donc sur l'analyse des structures, sans occulter les autres segments de la trilogie (structures - contenus - publics) car les NTIC sont censées révolutionner toute la chaîne de la communication, l'émission, le transport et la réception du message.
Notre problématique est de savoir comment les professionnels des médias francophones africains et précisément ceux de la presse écrite s'approprient les nouvelles technologies de l'information et de la communication dans leur travail quotidien pour améliorer le contenu du support traditionnel, le journal imprimé, et pour constituer une nouvelle offre d'informations sur le réseau Internet.
Les questions fondamentales que nous nous posons sont les suivantes :
- Les principaux acteurs des médias que sont les journalistes sont-ils prêts à s'approprier Internet et qu'attendent-ils de cette nouvelle technologie ?
- L'Internet peut-il aider les journaux africains à améliorer leur rentabilité financière (ce qui est leur principale condition de survie) ?
- Au-delà des discours officiels, quelle est l'efficacité des programmes de promotion d'Internet dans la presse africaine ?
Nous inscrivons notre recherche donc dans une perspective systémique qui, pensons-nous, est la mieux adaptée pour appréhender l'impact d'une technologie qui a l'ambition d'embrasser tous les secteurs de la société et qui bien entendu, subira en retour l'influence des acteurs sociaux qui se l'approprieront. Car les conditions sociologiques, économiques, politiques qui présideront à l'implantation des nouvelles technologies vont certainement conditionner leur réussite.
Nous partons de l'hypothèse qu'au-delà de l'effet de mode, Internet est effectivement et incontestablement un outil qui peut améliorer et même redynamiser la presse écrite. Mais il faut sans doute lui garder sa juste mesure. Internet, pensons-nous, ne fera pas de miracle même si le phénomène dépasse le degré de simple évolution dans les moyens de communication pour atteindre celui de révolution de l'information conduisant, annonce-t-on vers une société de l'information. En effet, même dans les pays européens qui ont une longueur d'avance dans le domaine, la rentabilité financière de la presse en ligne reste encore à démontrer. Et ce ne sont pas seulement les tâtonnements du début qui sont le seul frein à cette rentabilité. Ce qui n'empêche pas les journaux, par prudence ou par prestige, d'élaborer des versions électroniques plus ou moins réussies.
Pour ce qui s'agit précisément des pays africains, nous pensons que les investissements que nécessite la technologie Internet pèseront très lourds sur le budget des journaux pour être supportables à court ou même à moyen terme. Les multiples initiatives de promotion d'Internet (avec l'aide à l'équipement parfois) sont les bienvenues mais ne sauraient suffire : les coûts en personnels qualifiés pour l'animation des sites, les coûts de maintenance et de renouvellement des équipements, les frais de communication sont tels que l'on risque de créer d'autres "éléphants blancs" : le retour sur investissement est hypothétique aujourd'hui et le restera pendant encore longtemps avec pour conséquences que les bénéficiaires des programmes se détourneront de ces nouvelles technologies, une fois les bailleurs repartis.
Par ailleurs, les difficultés d'appropriation de l'outil informatique même ne sont pas insignifiantes : on note ainsi que des années après l'apparition de la machine à écrire et mieux de l'ordinateur, plus de 90% des journalistes burkinabè par exemple, continuent d'écrire leurs articles à la main. Et cela est valable pour la plupart des pays francophones africains. Certes, il y a une difficulté économique d'accès à l'outil informatique mais il y a aussi des difficultés culturelles (?) car l'on a noté que dans certaines administrations, le seul ordinateur du service sert d'objet de décoration du bureau du directeur. S'il n'y pas qu'en Afrique où l'on rencontre les journalistes rétifs à l'ordinateur, ils constituent encore la population majoritaire de la profession.
Au regard du taux de pénétration de l'ordinateur et du téléphone dans les sociétés africaines, la presse en ligne peut en retour comporter un risque d'extraversion de l'information en ligne qui sera quasi exclusivement dirigée vers des consommateurs extérieurs. On aura alors ainsi agrandi, comme on le répète de plus en plus, le fossé entre les "infopauvres" et les "inforiches" non seulement du Nord vers le Sud mais surtout au Sud même. Ce qui érode sérieusement le rêve de démocratisation de l'information par Internet.
La méthodologie que nous avons adoptée pour mener cette recherche repose deux axes :
- d'une part, la recherche documentaire (ouvrages, rapports, périodiques, études spécialisées, sites web d'informations généralistes et d'informations spécialisées sur les NTIC, etc.) et des entretiens exploratoires (auprès de journalistes, responsables de programmes et autres personnes-ressources) sur l'état et les enjeux de la révolution de l'information pour la presse écrite en général et pour celle des pays africains francophones en particulier ;
Notre étude se divise ainsi en deux parties. La première sera consacrée au phénomène de l'information en ligne en général, sa naissance, son évolution et ses enjeux aujourd'hui pour les médias. La seconde traitera du cas spécifique de la presse burkinabè, dans un cadre élargi aux pays africains francophones africains.
PREMIERE PARTIE
REVOLUTION DE L'INFORMATION ET EVOLUTION DU JOURNALISME
La révolution de l'information a créé dans le domaine spécifique des médias un bouleversement des repères, avec la convergence de l'écrit, du son et de l'image. Comme l'explique Ignacio Ramonet1, s'il existait jusqu'à présent trois systèmes de signes (le texte de l'écrit, le son de la parole, et l'image), la révolution numérique a pour principal effet de faire à nouveau converger les différents systèmes de signes vers un système unique où le texte, le son et l'image peuvent s'exprimer en bits. Ce que l'on appelle multimédia " modifie profondément la profession journalistique parce qu'il n'y a plus de dissemblances entre le système textuel, le système sonore et le système imagé" dit-il.
La convergence des supports médiatiques modifie les principes traditionnels d'exercice du métier de journaliste ; qu'il s'agisse des techniques de recherche, de traitement et de diffusion de l'information ou encore des rapports qu'entretient le journaliste avec ses lecteurs. Parce qu'avec Internet, qui préfigure les autoroutes de l'information, c'est une gigantesque banque de données à la disposition de tout internaute qui peut aller chercher directement l'information brute sans passer par le journaliste2, ou encore l'interpeller directement sur ce qu'il a écrit, grâce à l'interactivité du courrier électronique.
Ce serait même à un changement de logique que l'on assiste selon Joël de Rosnay. D'une logique de diffusion telle que pratiquée dans les médias traditionnels avec l'exemple typique de la télévision (articulée sur une pyramide où quelques-uns définissent les programmes et les diffusent à la majorité), on serait en train de passer, sur les réseaux, à une logique de navigation. "On navigue sur un océan d'informations et on fait des transactions"3.
Si la migration de la presse du support papier vers le cyberespace s'effectue à un rythme quasi frénétique, les contours de ce nouveau journalisme - cyberjournalisme ou journalisme multimédia - restent encore flous. Sur les autoroutes de l'information, le produit "information" est à la recherche de ses marques (éditoriale et économique) et le journaliste en quête d'une nouvelle identité, ou tout au moins d'un nouveau statut, de nouvelles règles d'exercice de son métier.
Dans cette première partie, nous tenterons d'analyser d'abord la naissance et les enjeux économiques des journaux en ligne (chapitre I) et ensuite les mutations que connaissent le journal et les journalistes en passant du papier au cyberespace (chapitre II).
CHAPITRE I
L'information en ligne
Les études sur l'audience des sites d'informations peuvent être considérées comme encore fragmentaires. Néanmoins, elles sont de plus en plus nombreuses et témoignent chaque fois d'une croissance presque exponentielle des lecteurs de ces journaux en ligne ; journaux qui suivent eux-mêmes un rythme de multiplication quasi exponentielle.
En décembre 1996 par exemple, on dénombrait 2000 publications tous genres confondus1 (sans les sites des médias audiovisuels), qui proliféraient sur le web. Au 15 juin dernier, sur le site du "Magazine suisse d'infos et de services", Webdo, qui se fait fort de "traquer" toute publication sur le web, on relevait 6105 journaux2. Dans le secteur audiovisuel, la communauté des radios web compterait 2070 stations appartenant à une centaine de pays3 ; au point qu'il y aurait plus de stations de radio sur Internet que sur les ondes traditionnelles4.
Quant à l'audience des médias en ligne, on note par exemple que le nombre d'Américains à s'informer par Internet est passé de 4% en 1995 à 20% en janvier 1999, rapporte l'hebdomadaire Courrier International qui conclut que "même si les supports traditionnels demeurent les principales sources d'information outre-Atlantique, le Net a fait une percée remarquée au point d'amener les annonceurs à se tourner vers les sites d'information pour promouvoir les produits"5. Le cas américain n'est certes pas généralisable à l'ensemble du réseau mais il traduit sans doute la tendance, car les Etats-Unis ont presque toujours joué un rôle pionnier dans le développement du réseau.
Beaucoup d'observateurs des médias soulignent également cette importance de plus en plus grande des sites d'informations en ligne, allant même jusqu'à affirmer que,
"l'avenir du journalisme est désormais digital" car le cyberjournalisme qui naît de cette convergence de plusieurs médias traditionnels "incarne une percée historique dans le développement du journalisme"6.
Certains "cybereuphoriques" tiennent des discours encore plus enthousiastes sur les promesses du numérique et proclament la mort annoncée des médias actuels et principalement des journaux imprimés. "A terme, il est clair que les journaux imprimés sont voués à perdre du terrain et que la presse électronique offre, elle, des perpectives de croissance quasi illimitée"1. Prophétie stérile ? Peut-être pas, même s'il faut la nuancer très fortement.
La réalité de la presse en ligne est encore faite de beaucoup de tâtonnements. Les "cyberjournaux" sont toujours à la recherche de la formule qui fera recette sur le Net. Car jusqu'à présent, l'économie de la presse en ligne fonctionne essentiellement à fonds perdus. Avec même parfois la réticence des journalistes "traditionnels" qui ne sont pas enthousiasmés par ces nouvelles règles du métier qui les obligent à descendre de la position magistrale2 qu'ils occupaient jusqu'ici pour répondre à un lectorat de plus en plus exigeant sur la qualité de l'information qui lui est servie ; même s'il n'est pas toujours prêt à payer le prix de cette qualité.
La voie qui mène à la rentabilité est certainement encore longue pour la presse en ligne et elle sera la suite logique d'un processus vieux de plusieurs décennies car l'idée du journal électronique ne date pas de la popularisation d'Internet (qui est censé préfigurer les autoroutes de l'information) depuis le milieu des années 90.
Dans ce chapitre, nous essayerons de remonter le cours de l'histoire de la création de la presse électronique ; avant de nous intéresser au contenu des "cyberjournaux" et surtout aux objectifs, essentiellement économiques, des promoteurs de cette nouvelle presse.
I. Les journaux en ligne
Des trois médias traditionnels - radio, télévision et presse écrite- cette dernière est celui qui semble le plus fécond en matière d'initiatives sur Internet. Serge Guérin note ainsi que "paradoxalement c'est la presse et le livre, ces médias antiques, qui font preuve de la plus grande alacrité face aux nouvelles techniques de diffusion et de présentation de l'imaginaire. (…) Loin de tuer l'écrit, l'apparition du multimédia et d'Internet semble lui donner une seconde jeunesse"1. En somme, avec les nouvelles technologies de l'information et de la communication, on assiste comme à une revanche de Gutenberg sur Marconi, de l'écrit sur l'audiovisuel.
Les principaux acteurs de la presse écrite semblent mesurer tous les enjeux et les nouvelles occasions que leur offre le multimédia. Ainsi, le 52è congrès de l'Association mondiale des journaux (13 - 16 juin 1999 à Zurich, Suisse), qui a réuni un millier d'éditeurs et de rédacteurs en chef, a conclu que si " les organes de presse abordent l'Internet de manière différente pour le traitement de l'information (…), ce nouveau support de diffusion est dorénavant incontournable". Après s'être inquiétés d'une possible concurrence avec le support papier, "les éditeurs s'accordent à dire que l'Internet est un moyen d'approcher une cible autre que les consommateurs de journaux papier"2. Au point qu'aux Etats-Unis, les sites web se construisent et se maintiennent aux dépens des salles de rédaction de la version papier, avec une réduction des budgets éditoriaux et des mises à pied3.
Tout cela se déroule alors même que la cible que vise la presse électronique reste encore très volatile, et que le positionnement de la presse dans ce nouvel espace souffre encore de beaucoup de tâtonnements.
L'offensive de la presse écrite sur Internet, qui est néanmoins incontestable aujourd'hui, est certainement la suite logique d'un processus commencé plusieurs décennies plus tôt avec les premières expériences d'informations électroniques en Grande Bretagne dans les années 70.
I.1. Naissance du journal en ligne
En 1971, la Poste britannique avait commencé à travailler sur un service d'information électronique nommé Prestel. Il est lancé huit ans plus tard, "dans un feu d'artifices de prévisions euphoriques" souligne Andy Beckett1. Prestel fournissait des informations et des renseignements électroniques, de même que des services comme la banque à domicile ou la réservation de billets d'avion, tous reliés à des terminaux spéciaux.
Prestel était censé "transformer le paysage médiatique de la Grande Bretagne". Mais en 1986, seulement 65 000 personnes avaient acheté les coûteux terminaux qui donnaient accès à ses services et souscrit un abonnement. Seul un abonné sur dix l'utilisait à son domicile et malgré son succès auprès des agences de voyage, il n'était toujours pas rentabilisé. En décembre 1993, British Telecom a décidé de l'abandonner, alors qu'il ne comptait plus que 30 000 utilisateurs2.
L'invention du Minitel en France en 1972 donnera un nouveau souffle au projet du journal électronique. En 1984, Libération en fait une petite démonstration en la matière en utilisant le Minitel pour donner le palmarès des Jeux Olympiques de Los Angeles, et ce après l'heure d'impression de son édition du lendemain3.
La première expérience de journal électronique véritable est celle du quotidien local américain San Jose Mercury News qui a lancé en 1993 une version électronique, le Mercury Center4. Depuis lors, le mouvement est allé très vite. Si en 1994, on comptait toujours sur les doigts de la main le nombre de journaux passés à la diffusion en ligne, le magazine suisse Webdo en dénombrait plus de 6000 au 15 juin 19995.
Dans le monde francophone précisément, Serge Guérin écrit que "dans un premier temps, la presse française a regardé avec intérêt le développement des réseaux en ligne et les expériences menées par les journaux anglo-saxons. Puis dès le début de 1995, plusieurs titres ont sauté le pas, de Libération au Soir de Bruxelles, des Dernières Nouvelles d'Alsace à l'Hebdo suisse. Depuis, le mouvement s'accélère même s'il y a souvent un important décalage entre les effets d'annonce et la réalité. Mais du site de Monde Diplomatique à celui de l'Express, en passant par l'étonnante expérience de Cybersphère1, certaines expérimentations de journaux en ligne ouvrent des perspectives passionnantes"2. Face aux perspectives économiques encore vagues de la presse en ligne, la plupart des éditeurs vont sur le Net dans une stratégie de prudent positionnement, par peur de rater une occasion.
I.2. Les objectifs des éditeurs de presse électronique
L'explosion des journaux en ligne a coïncidé avec une certaine crise des médias en général ; crise économique et crise de crédibilité3. Aux Etats-Unis, entre 1970 et 1997, le pourcentage des lecteurs d'un quotidien est passé de 78% à 59% ; et entre 1993 et 1998, la part de ceux qui regardaient régulièrement un journal télévisé du soir a fléchi de 60% à 38%. Tendance similaire en France où le journal télévisé (qui reste le mode d'information le plus populaire, devant la radio et la presse écrite) de TF1 est passé de 13 millions de spectateurs à la fin des années 70 à 8,6 millions, soit 16,3% ; pendant que celui de France 2 qui mobilise 4,9 millions de spectateurs a une audience de 9,5%4.
"La presse écrite s'est essentiellement tournée vers Internet pour échapper à l'érosion de sa base publicitaire lucrative (…)" conclut David SHAW du Los Angeles Times5. Car l'une des principales conséquences de la baisse de l'audience des médias est la baisse de ses recettes publicitaires, rappelons-le. Une baisse constatée et reconnue par la Fédération internationale des éditeurs de journaux6.
La mise en ligne, en affranchissant des contraintes de distance et même de disponibilité, devrait permettre d'élargir le bassin du lectorat en touchant un public, qu'il soit celui de la diaspora ou celui de la communauté de langue (francophone, anglophone, etc.). L'objectif final étant de " vendre" ce lectorat à des annonceurs.
En attendant que les retombées financières de la presse électronique soient effectives, ce qui est loin d'être le cas pour la plupart des sites d'informations (cf. infra) aujourd'hui, Internet sert surtout de lieu d'affichage pour beaucoup de journaux papier. La version électronique se traduit ainsi par quelques pages quasi statiques : le logo et l'adresse du journal avec ou sans quelques pages d'informations qui sont irrégulièrement mises à jour.
Moins que la volonté de participer au développement d'un nouveau média ou de rester concurrentiel, c'est plutôt "la peur de ne pas y être alors que les autres y sont"1 qui s'exprime alors. On le constate surtout avec les versions électroniques des journaux africains comme nous le verrons plus loin.
Mais de plus en plus, cette conception minimaliste du journal électronique disparaît pour faire place à des produits qui exploitent réellement les atouts du multimédia, avec la mise en ligne de textes illustrés d'éléments sonores et visuels.
Certains sites, les "webmédias" sont carrément nés sur le Internet, sans avoir eu de version imprimée. La presse écrite a montré le chemin avec des expériences comme Salon (www.salonmagazine.com) ou même le Drudge Report (
www.drudgereport.com qui malgré son style scabreux a fait le succès du genre) aux Etats-Unis, Chronic'art, Magnet ou le Journal du Net en France, etc. L'audiovisuel a vite emboîté le pas et par exemple, près de 200 radios seraient uniquement diffusées sur le Web. Qu'il s'agisse des "webzines" pour la presse écrite, des "webradios" ou des "webTV", ils sont de plus en plus nombreux et se veulent porteurs d'une "pensée alternative" en matière de presse sur les autoroutes de l'information2.
I.3. Le contenu des journaux en ligne
La presse " n'a rien compris à la révolution informatique. Depuis trois ans, les grands
quotidiens britanniques et américains (tels que Times, le Telegraph et LA Times) investissent massivement dans les éditions électroniques. Dans leur esprit, Internet ne représente rien de plus qu'une nouvelle forme d'impression, un complément du papier, commettant exactement la même erreur que Gutenberg, qui ne voyait dans l'imprimerie qu'un moyen de produire des manuscrits illustrés de qualité supérieure"3.
Ce jugement quelque peu sévère caractérise bien le contenu éditorial qui a été ou qui est celui de beaucoup de "cyberjournaux" qui ont été conçus juste comme un prolongement du journal papier et non comme un support médiatique total. Une étude, publiée en février 1997, a montré ainsi que 68% des journaux en ligne puisent au moins 80% de leur contenu dans la version imprimée1.
Mais si les premières versions de journal en ligne ont déçu, il y a eu rapidement des changements notables. Au point que l'on distingue déjà trois générations d'informations en ligne : la première génération a vu apparaître les nouvelles offertes par l'intermédiaire des services en ligne comme Compuserve et America On Line (qui a hébergé le pionnier de la presse en ligne, le San Jose Mercury News), la deuxième a donné lieu à une explosion de sites exploités par des médias traditionnels (le journal électronique, pure version du journal imprimé pour la presse écrite) et une troisième génération, qui fait appel aujourd'hui à la "technologie de poussée" ou de "pression" (cf. infra chapitre II)2 où les informations sont sélectionnées et envoyées au lecteur conformément à ses centres d'intérêt qui auront été préalablement déterminés.
Les cyberjournaux les plus attrayants aujourd'hui sont ceux qui, en plus des atouts du multimédia (éléments sonores et visuels) proposent à leurs clients des contenus variés : accès (gratuit ou payant) aux archives, informations locales (pour toucher les lecteurs expatriés qui constituent aujourd'hui la frange la plus dynamique des lecteurs de beaucoup médias en ligne), informations à forte valeur ajoutée comme les informations boursières et toutes les autres informations économiques (exemples de Les Echos (
www.lesechos.fr/) en France ou du Wall Street Journal (www.wsj.com/) qui passe pour être l'une des meilleures réussites de site d'informations). A ces services s'ajoute la possibilité offerte aux lecteurs de débattre avec les journalistes de la rédaction grâce aux "vertus" de l'interactivité.Une tendance notable, dans l'évolution des sites d'information en ligne, est celle de la "syndication", la constitution de groupement d'intérêt ou plusieurs journaux se réunissent sur un site unique à partir duquel on peut avoir accès aux services des différents membres. Le New Century Network créé en octobre 1995 par huit grands groupes de presse américains (possédant plus de 200 quotidiens) en est un des premiers exemples1. Le "Web 66"2 constitué en France par quinze titres de la presse quotidienne régionale pour commercialiser l'ensemble de leur espace publicitaire en est un autre exemple.
Ces diverses initiatives, plus ou moins bien inspirées, traduisent la volonté des éditeurs de presse en ligne de mettre à profit les nouvelles occasions promises par la révolution de l'information, de faire de la cyberpresse une activité réellement rentable. Une bataille qui est loin d'être gagnée car les deux principales conditions que cela requiert à notre avis, l'audience et les recettes financières de l'information en ligne, restent encore à connaître et à maîtriser.
II. Les enjeux économiques de la cyberpresse
L'une des raisons qui conduisent la presse écrite sur le Net, rappelons-le, c'est la lutte contre l'érosion de sa base publicitaire lucrative, érosion qui est elle-même un contrecoup de la baisse du lectorat.
Citant le rapport commandé par le gouvernement français sur la presse écrite française et le multimédia on line à Jean-Charles Bourdier, Pascal Fortin écrit que "la bataille autour des autoroutes de l'information, passera d'abord par la conquête des autoroutes de la publicité. Dans un modèle économique qui tend de plus en plus à fonctionner sur la diffusion et la mise à disposition gratuite de l'information et des services, l'enjeu demeure plus que jamais la maîtrise du marché publicitaire et des services en ligne sur lesquels une partie de plus en plus importante de la publicité va se reporter".
Or, affirme Bourdier, la presse écrite est loin d'être la mieux placée pour contrôler les nouveaux médias. Littéralement prise en tenaille par les conséquences d'une forte érosion de son lectorat et une baisse constante de ses parts de marché publicitaire, elle ne peut, comme cela s'est fait outre Atlantique, dégager d'importants moyens financiers pour investir sur un marché où les retours sont inexistants dans l'état actuel des choses"1.
Conquérir une large audience pour reconquérir ses parts de marchés publicitaires est donc le mot d'ordre qui résume les enjeux économiques de la révolution de l'information pour la presse écrite en ligne.
II. 1. Le lectorat de la presse en ligne
Les techniques de mesure d'audience des sites Internet se font de plus en plus précises grâce à la mise au point de nouveaux outils (le système de mesure de Media Metrix par exemple)1. Mais les chiffres et les données socio-démographiques du cyberlecteur restent encore parcellaires et parfois très fluctuants d'une enquête à l'autre ; sans doute en rapport avec l'évolution générale du réseau Internet qui enregistre parfois des taux de croissance quasi exponentielles pour certaines de ses applications ; plus de 1700% en 1994 par exemple pour World Wide Web2.
Il faut d'abord préciser que tous les internautes ne sont pas des lecteurs d'informations en ligne. Une étude du Media Studies Center3 révèle que 75% de ceux qui ont répondu à une enquête sur le sujet n'utilisent jamais Internet ou les services en ligne pour obtenir leurs nouvelles, 8% le font moins d'une fois par semaine, 5% plusieurs fois par semaine et 7% tous les jours4. Par contre l'étude de Bourdier5 réalisée sur le cas français en mai 1998 indique que l'information est "une fonction prioritaire" sur le web. L'information générale arriverait ainsi en deuxième position après les moteurs de recherche et devant l'information service.
Une conclusion que l'on peut en tirer c'est que le comportement des internautes varie d'un pays à l'autre ; ce qui n'est somme toute pas extraordinaire. Quant à la population de ceux qui s'informent par la cyberpresse, les estimations disponibles, celles des Etats-Unis notamment, disent que 21% des Américains qui sont connectés ne s'informent que par le biais d'Internet, délaissant tous les autres médias6.
L'audience des sites est bien sûr très variable7 et elle est très souvent fonction de la notoriété du journal imprimé. Le Petit Bouquet (www.le-petit-bouquet.com), un webzine qui se présente comme "le premier quotidien électronique francophone " déclare 40 000 abonnés, "essentiellement des expatriés, plutôt aisés qui consultent le journal au travail" alors qu'en France, il aurait "un lectorat plus jeune, peut-être plus branché"8.
La conclusion commune à la plupart des enquêtes réalisées jusqu'ici, c'est qu'une proportion très importante des cyberlecteurs se connectent à partir de l'étranger. Une étude sur 950 quotidiens américains dit que le lectorat des journaux électroniques s'élèverait à 11% du tirage de la version papier, et la moitié des lecteurs en ligne habiteraient en dehors de la zone de diffusion du journal visité, alors que l'autre serait constituée d'abonnés qui souhaitent consulter des archives ou obtenir des informations complémentaires1.
L'enquête de Bourdier réalisée en mai 1998 sur 4600 utilisateurs révèle que le cyberlecteur est "plus masculin, jeune, diplômé et international". On retient également du comportement du cyberlecteur qu'il recherche 50% d'informations précises et 50% d'informations générales. Il préfère les sites portails où il peut consulter plusieurs titres. Il consulte en moyenne quatre pages par connexion sur un site2. Précision importante recueillie lors de cette enquête, la gratuité de l'information est plébiscitée par les internautes : 70% d'entre eux préfèrent ainsi disposer d'une information gratuite financée par la publicité tandis que 25% seulement sont favorables à un mélange de financement par le public et la publicité. L'échec du Monde (qui, après avoir institué un accès payant à son site en 1997 a dû revenir en arrière) le confirme3. Mais cette conclusion n'est sans doute pas radicale car le Wall Street Journal passe pour être une réussite financière en matière de presse électronique : il comptait cent mille abonnés en 1998 à qui il facturait l'abonnement annuel 49 dollars4. La meilleure formule pour faire fructifier les sites d'informations en ligne est certainement encore à chercher car c'est sur elle que reposera l'économie de la presse électronique, et donc la viabilité de la presse en ligne.
II. 2. L'économie de la presse en ligne
"Selon le premier principe économique de la Webonomics (économie de la Toile), les consommateurs ne sont pas prêts à s'acquitter d'une redevance pour accéder à l'Internet ; seule la promotion commerciale pourra assurer sa maintenance"5. Cette autre conclusion du journaliste italien Riccardo Stagliano qui a analysé les aspects financiers du Net vient préciser le comportement des consommateurs et leur préférence pour l'information gratuite. Les rares journaux comme le Wall Street Journal qui réussissent à vendre de l'information seraient des exceptions par rapport au nombre élevé de ceux qui comme Le Monde ont abandonné la formule de l'information facturée ou l'ont simplement évitée. Et dans le cas de l'information facturée, il s'agit généralement d'une information à très haute valeur ajoutée ; ce qui exclut la majorité des journaux qui font plutôt de l'information généraliste.
Les stratégies économiques susceptibles d'assurer le financement et la rentabilité des sites misent essentiellement sur le partenariat avec d'autres acteurs économiques pour diversifier les produits et sur l'association ou la constitution de bouquets. Ainsi, que ce soit à travers la "syndication" ou les Groupements d'intérêt économique, les journaux en ligne gagneraient à s'unir sur des critères géographiques (journaux d'une même région par exemple) ou thématiques (journaux traitant d'un thème commun)1. L'objectif étant d'attirer le maximum de publicité en fonction de l'espace géographique ou de la thématique. Si les ressources publicitaires n'ont représenté que 120 millions de francs pour l'ensemble du web français en 1998, Alain Giraudo, PDG du Monde Interactif espère le triplement des recettes en 19992.
Mais pour pouvoir faire des recettes sur les autoroutes de l'information, il faut y être véritablement, et cela n'est pas donné à tous les journaux. Beaucoup de difficultés freinent encore l'élan des journaux sur les réseaux électroniques. Pour le cas français qui est très révélateur d'une telle situation (situation plus aggravée dans les pays africains), Bourdier cite "l'effet portefeuille" (la multiplication de l'offre de nouveaux produits alors que l'achat de la presse est à la baisse), l'illéttrisme qui serait en augmentation impressionnante en France selon l'OCDE et la "désalphabétisation" touchant des tranches de plus en plus importantes de la population "qui ne font plus le lien entre écrit et information", et bien sûr la sous-capitalisation qui empêche la presse écrite d'investir massivement dans les nouvelles technologies sans retour immédiat, la faible diversification, le retard d'une dizaine d'années dans le processus d'informatisation qui aboutit à ce que la numérisation des contenus ne fait que commencer3.
Pour relever les défis économiques d'Internet, la presse écrite, selon Bourdier doit bien appréhender le nouveau modèle économique qui veut que l'on passe d'un schéma de diffusion au plus large public à celui de diffusion à la demande, sur un public bien ciblé. Dans cette logique, l'industrie de l'information elle-même doit sortir de la culture de "mono produit" pour passer du statut de fournisseur d'information écrite à celui de véritables entreprises d'information basées sur une stratégie de partenariat avec des acteurs qui ont une culture et un savoir-faire différents. Et c'est sans doute cela qui explique le mouvement que l'on observe actuellement en matière d'économie de la presse électronique. Un mouvement qui entraîne la fusion des groupes de presse avec d'autres fournisseurs de services pour constituer des multinationales.
De la "galaxie" de Rupert Murdoch au MSNBC de Microsoft en passant par l'Allemand Bertelsmann, les fusions, absorptions et concentrations se multiplient avec en ligne de mire "les gisements nouveaux qu'ouvre devant leurs yeux fascinés et cupides la technologie du numérique"1. Le chiffre d'affaires des industries mondiales de l'information et de la communication au sens large, qui était de 1 000 milliards de dollars en 1995, pourrait s'élever dans cinq ans à plus de 2 000 milliards de dollars, représentant ainsi 10% de l'économie mondiale.2
C'est peut-être ici que la société de l'information qu'annonce le changement d'ère, selon Joël de Rosnay3, prend tout son sens. Les journalistes, traditionnellement chargés de collecter, de traiter et de diffuser l'information, assistent à une double mutation : mutation de la nature du produit information (qui perd de sa valeur spécifique liée par exemple à la vérité et à son efficacité civique) et mutation de la relation informationnelle qui passe du schéma triangulaire (événement-journaliste-citoyen) à un axe avec d'un côté l'événement et de l'autre le citoyen4. En passant du journal imprimé au journal électronique, le métier invente de nouvelles règles et le journaliste lui-même se cherche une nouvelle identité sur les autoroutes de l'information. Et ce sont ces mutations qui font l'objet de notre chapitre II.
CHAPITRE II
Les mutations d'un média
Ce qui caractérise la révolution de l'information dans le domaine des médias, rappelons-le, c'est l'intégration des supports, contrairement à ce que l'on avait vécu jusqu'ici : en passant de l'écrit à la radio et à la télévision, les médias avaient subi une superposition des supports, ou même une substitution, si tant est qu'un média nouveau en a remplacé un ancien ! Car, malgré les prophéties plus ou moins funèbres, l'apparition de la radio n'a pas tué la presse écrite, celle de la télé n'a pas non plus tué les deux médias qui l'ont précédée.
Ce qui est par contre indéniable, c'est qu'il y a eu interaction et transformation des différents supports, qui se sont restructurés et réorganisés. "La radio a perdu son rôle prépondérant cependant qu'en accordant ses méthodes et ses thèmes au rythme de la vie quotidienne des gens, elle est devenue plus présente et plus souple. Les films se sont adaptés au public de la télévision (…). Les journaux et les magazines se sont spécialisés, approfondissant leur contenu, tout en fournissant des informations stratégiques au médium télévisuel dominant. Même les livres, s'ils n'ont apparemment pas changé, trahissent souvent un désir plus ou moins avoué de servir les scénarios de télévision (…)"1 note Manuel Castells1.
Avec Internet, la presse écrite passe du papier à la transmission électronique. De nouvelles méthodes de captation et de traitement de l'information apparaissent et qui en retour, rejaillissent sur le statut du journaliste. Ce sont ces nouvelles méthodes de présentation de l'information que nous allons étudier, de même que les nouveaux rapports du journaliste avec ses lecteurs, rapports qui lui forgent un nouveau statut.
I. Du journal imprimé au journal électronique
En mettant le lecteur en contact direct avec les principales sources d'informations (dépêches d'agences, communiqués de presse, rapports, etc.) les réseaux électroniques ne vont certainement pas tuer les journaux et les journalistes, mais ils vont profondément modifier la manière de travailler.
Déjà, le passage du papier au cyberespace permet de se passer du papier (poste non négligeable dans le budget des entreprises de presse) et de s'affranchir de toute la phase industrielle de production et de beaucoup d'autres coûts et de contraintes1.
Avec Internet, le lecteur n'a plus affaire à une seule source d'information mais il a instantanément accès à plusieurs médias : il peut ainsi comparer le contenu d'un journal à celui d'une radio, d'une télévision ou d'une agence de presse, avant de se faire son opinion.
Les sources se multiplient et s'entrecroisent et le mode de lecture de l'information lui-même change. "Finie aussi la linéarité de la lecture : nul ne peut garantir à un journaliste écrivant en hypertexte que le lecteur suivra son "article" de l'attaque à la chute, sans obliquer vers un autre document. Or ces deux données ont fondé les règles d'écriture qui conditionnent la recherche et l'élaboration des informations. Les fameux "cinq W", la loi du "message essentiel", la technique anglo-saxonne de la "pyramide inversée", les techniques de synthèse de l'entretien ou d'intégration de déclarations dans un texte font partie du bagage des journalistes depuis plus d'un siècle. Valables pour les journaux, ces règles le sont restées dans l'audiovisuel" souligne Angelo Agostini2 qui s'interroge sur les nouvelles techniques journalistiques qu'implique le mode de consommation des informations électroniques.
Le bilan tiré des premières expériences de mise en ligne de journaux a été la déception car les promoteurs se contentaient de transférer sur les réseaux électroniques une partie (très souvent) ou tout le contenu du journal imprimé. Alors que l'hypertexte (principal atout du Web), les contraintes de la lecture cathodique et la possibilité de mêler son, images et écrit, devraient ouvrir de nouvelles perspectives.
I.1. L'apport du multimédia : et l'écrit, et le son, et les images
"A quelque chose, malheur est bon" dit-on. En effet, malgré le sensationnalisme forcené et le scandale qui guident Matt Drudge1 dans la recherche et le "traitement" de l'information, son "Drudgereport" (www.drudgereport.com) a donné la mesure de ce qu'Internet pouvait faire en matière de journalisme. En déclenchant "l'affaire Clinton-Lewinsky" sur Internet, il a provoqué "une crise de folie communicationnelle incontrôlée" dit Ignacio Ramonet, au point, poursuit-il, que l'on écrira un jour que cette affaire "a été à Internet ce que l'assassinat de John Kennedy fut à la télévision : l'événement fondateur d'un nouveau média d'information"2.
A ses scoops (des ragots3 colportés ici et là et qu'il diffusait en instantanéité), Matt Drudge ajoutait le son (l'enregistrement des conversations de Monica Lewinsky et de son amie Linda Tripp), la vidéo (le témoignage de Clinton) et des documents de fond (le rapport de Kenneth Star).
Mais à côté de Matt Drudge, un anti-héros en quelque sorte, il existe des exemples plus honorables qui légitiment le journalisme multimédia. C'est le cas de Tom Koch (sur lequel nous reviendrons plus loin) ou de Brock Meeks (
www.cyberwerks.com/cyberwire) décrit comme l'exemple du "reporter nouvelle vague sur Internet"4.L'aventure du cyberjournalisme ne fait certainement que commencer. On peut d'ores et déjà retenir quelques atouts qu'apporte le multimédia au journalisme.
Le journaliste a désormais devant lui un espace rédactionnel illimité. Il peut ainsi satisfaire divers niveaux d'intérêt : le lectorat pressé ou flâneur se contentera de l'information ramassée en surface, alors que le chercheur en quête d'une information précise creusera en profondeur, à travers les documents et archives mis à sa disposition. C'est tout cela qui constitue le bénéfice de l'hypertexte, à savoir la possibilité de créer une véritable "toile " informationnelle, faisant appel à différents types d'approches, de sources et de médias, tous liés entre eux par un réseau de références5, la possibilité de fournir au lecteur une information à plusieurs étages qu'il parcourra selon ses besoins.
Avec l'hypertexte, le lecteur est libre d'opter pour une lecture linéaire classique ou d'effectuer un parcours individualisé selon ses besoins : il peut donc ne pas lire un article du début à la fin, et obliquer vers un autre document. Le journaliste habitué à rédiger selon la règle des "cinq W" ou de la pyramide renversée, doit tenir compte de ces nouvelles donnes.
A défaut d'une écriture journalistique spécifique sur les réseaux, une présentation plus légère de l'information est préconisée avec ce que Louis Rougier qualifie d'écriture "ludique et clin d'œil". L'exemple en est le site de TF1 (www.tfi.fr) dont l'une des rubriques à succès est le "webcam" fixé sur le toit de l'immeuble de la chaîne et qui donne un aperçu du trafic sur le périphérique1. Un succès confirmé par le Irish Times (Irlande) qui a créé le même service qui rencontre un immense succès auprès des expatriés irlandais2.
Ces différentes expériences dessinent les contours d'un nouveau journalisme qui s'exprime sur les réseaux électroniques mais qui s'exprimera grâce essentiellement aux réseaux électroniques. D'aucuns parlent de journalisme assisté par ordinateur.
I. 2. Le journalisme assisté par ordinateur
Quelques expériences déjà vécues ici et là donnent une idée de ce qu'Internet, en tant que puissant moyen de communication et de documentation, permet de faire en matière de journalisme. C'est le cas de Tom Koch, reporter canadien free-lance qui apprend à New York la mort d'un enfant pendant une opération de chirurgie dentaire sous anesthésie. Le juge chargé de l'affaire la classe comme "accident"; les sources médicales évoquent un risque de un pour mille. Koch qui enquête sur un cas similaire dans une autre ville refuse cette conclusion. En ligne, il interroge des banques de données scientifiques, consulte des archives des principaux journaux et via les listes de discussion auxquels il est abonné, demande l'aide de journalistes spécialisés. En 24 heures, il apprend que dans de nombreux autres cas ont été signalés et que le risque est supérieur à un pour mille. Ses articles (qui font battre le record de vente du journal) contraignent le juge à revoir ses conclusions.
L'enquête n'a duré que 24 heures et coûté cinquante dollars ; alors que si elle avait été faite selon les méthodes traditionnelles, elle aurait coûté plus cher et duré plus longtemps1. C'est là un exemple typique du journalisme qui sera certainement de plus en plus pratiqué sur les réseaux. Un journalisme qui sera basé dans un premier temps sur l'efficacité du journaliste à trouver, recueillir des informations sur les cédéroms, les bases de données, sur Internet et dans un second temps, sur son efficacité à classer et analyser les informations obtenues2.
Une telle efficacité sera tributaire des nouvelles compétences que le journaliste lui-même devra développer pour s'approprier les ressources et atouts des nouvelles technologies. En 1994, un colloque organisé par l'Ecole Supérieure de Journalisme de Lille, à propos du "Journaliste en 2010" mettait en exergue la nécessité de cette polyvalence : "aujourd'hui, la machine s'emballe, de nouveaux métiers sont à naître, et demain, le journaliste ne pourra plus être seulement journaliste. Il lui faudra maîtriser au moins deux compétences (…) : journaliste spécialisé en systèmes informatiques, journaliste spécialisé en systèmes documentaires, journaliste infographe, etc"3. Une enquête d'Eric Klinenberg4 dans un groupe de presse américain dresse un portrait en grandeur nature de ces nouveaux journalistes : les reporters ne font plus du journalisme, mais produisent des contenus, écrivent un même article pour le journal imprimé, l'adaptent pour la télévision et le mettent sur Internet en y ajoutant des liens vers d'autres sources.
Mais paradoxe, c'est au moment où il est demandé au journaliste d'avoir un profil plus pointu qu'il doit céder de son pouvoir grâce aux "vertus" de la communication interactive. Les réseaux électroniques permettent au journal de s'affranchir des contraintes géographiques et de toucher une audience plus large et en même temps, ils rendent le lecteur plus actif dans la production de l'information.
I.3. Elargir le lectorat et interagir avec le lecteur
L'application la plus populaire d'Internet reste encore le courrier électronique, grâce à la facilité de communication, il est plus rapide et nettement moins cher que les moyens traditionnels de communication (téléphone, fax, etc.). Et si la mise en ligne des journaux permet de toucher un public plus large, il permet aussi à ce public d'être beaucoup plus actif dans la présentation de l'information ; rôle qui était entièrement le monopole du journaliste jusqu'ici.
En cela l'Internet est un média révolutionnaire par rapport aux médias traditionnels qui sont beaucoup plus unidirectionnels, avec un message transmis de l'émetteur vers un récepteur qui a en retour peu de possibilité d'influer sur ledit message. Sur les journaux électroniques les plus accomplis aujourd'hui, les articles sont accompagnés de l'adresse électronique du journaliste à qui le lecteur peut adresser éventuellement ses remarques ou demander des compléments d'informations. (Cf. Le Monde Interactif, La Tribune, New York Times, etc.). Si cela ne constitue pas une véritable prise de pouvoir par le lecteur, il lui donne un certain poids sur le journal et crée même un sentiment communautaire1.
Certains journaux ont bien compris tout le bénéfice de ce sentiment, de cette interactivité qu'ils cherchent à exploiter pleinement en introduisant des sondages, des groupes de discussion, ou même des appels à témoignage comme le fait le magazine suisse Webdo (www.webdo.ch). Toutes choses qui permettent de se rapprocher des attentes et des préoccupations du lecteur. Matt Drudge par exemple, tire l'essentiel de ses "scoops" des milliers de messages que lui envoient chaque jour ses lecteurs ; même si dans son cas il n'en fait pas toujours bon usage, se contentant de diffuser les ragots ainsi collectés, sans aucune vérification2.
Mais cette interactivité qui demande au journaliste de s'investir beaucoup pour répondre aux sollicitations n'est pas encore suffisamment comprise dans toutes les rédactions. Car elle ne se limite pas à la possibilité de cliquer sur une icône pour déclencher une réaction de la machine. C'est avant tout une communication interpersonnelle. Mais, constate, Bruno Guissani, "souvent, les lecteurs qui envoient un message électronique à un journal en ligne reçoivent une réponse générée automatiquement par l'ordinateur. D'autres attendent des semaines avant que quelqu'un leur envoie une réponse. Autrement dit, le lecteur est là-bas et le journaliste ici, en haut, en train de raconter ce qu'il a découvert et de dire ce qui est important"1. On revient ainsi au schéma traditionnel de communication, de transmission du message alors que les réseaux électroniques étaient censés rapprocher le rédacteur du lecteur. Cette négligence ou même cette résistance face à l'interactivité peut-être constatée dans le destinataire des réactions qui est tout simplement le webmaster qui s'occupe de la gestion technique du site.
Les nouvelles possibilités de communication bouleversent par ailleurs le cycle de production de l'information. La presse écrite qui jusqu'ici travaillait sur un cycle d'au moins 24 heures pour les quotidiens se retrouve affranchie du "deadline" ; mais contrainte de mettre à jour l'information en continu.
I.4. Un nouveau cycle de l'information : le flux continu
Parmi les atouts que la presse écrite tire de sa mise en ligne, il y a la concurrence qu'elle peut tenir désormais face aux autres médias grâce à l'instantanéité qui permet maintenant aux journaux de publier leurs scoops sans délai. Le journaliste qui travaillait selon un timing bien déterminé (livraison des articles, correction, mise en page, bouclage, distribution, etc.) se retrouve dans une autre logique. Il est confronté à un média fluide, mouvant, qui ne connaît pas de "deadline" : il produit une information qu'il doit réactualiser en permanence2.
"Le besoin d'information ne s'arrête plus à 23 h, il est permanent. La façon d'écrire des journalistes en est forcément influencée : au lieu d'écrire des événements passés au futur, les journalistes des nouveaux médias racontent les événements à mesure qu'ils se produisent."3
Cette compétitivité retrouvée n'a pas que des avantages. Elle entraîne la presse écrite dans une course aux scoops avec la diffusion d'informations fragmentaires et non vérifiées comme le fait Matt Drudge4. Conséquence, " nous sommes guettés par une formidable nouvelle forme de pollution. La société industrielle nous a légué la pollution de l'air, la pollution de l'eau et la pollution par le bruit ; nous entrons dans la pollution des cerveaux par excès d'informations", nous avertit Joël de Rosnay1.
En gagnant en compétitivité grâce à la possibilité de diffuser l'information en instantané sur les réseaux, le journaliste de la presse écrite aura néanmoins perdu beaucoup de sa force de conviction, le recul qu'il pouvait prendre pour analyser l'information, la mettre en perspective.
Pourtant, nous rappelle Ignacio Ramonet2, le terme "journaliste" signifie étymologiquement "analyste d'un jour". Ce qui veut dire que le journaliste est supposé analyser ce qui s'est passé le jour même ; tâche déjà difficile à accomplir. Avec le direct et la diffusion en temps réel, c'est l'instant qu'il faut analyser. L'instantanéité est devenue le rythme de l'information et un journaliste devrait donc s'appeler un "instantanéiste" ou un "immédiatiste". Tout cela parce que "ce qui fait désormais la valeur marchande d'une information, c'est la quantité de personnes susceptibles d'être intéressées par cette information" ; ce qui nécessite que l'information circule le plus rapidement et le plus largement possible. Le journaliste perd son rôle de filtre de l'information. Il devient un simple "fil qui permet de connecter l'événement et sa diffusion. Il n'a pas le temps de filtrer, de vérifier, de comparer car, s'il perd trop de temps à le faire, des collègues traiteront le sujet avant lui. Et bien entendu, sa hiérarchie le lui reprochera"3.
D'où déjà la naissance d'un discours de plus en plus fort qui milite pour une certaine écologie sur les réseaux électroniques d'information, où le scoop ne sera plus l'information inédite et sensationnelle mais l'information qui est la plus complète, qui permet au lecteur de se situer dans un contexte4.
A défaut de cela, le journaliste perdra de plus en plus de son utilité car il ne fera plus que ce que le lecteur moyen est capable de faire lui-même, se connecter sur les gisements d'informations brutes pour s'informer, et même produire son propre journal à travers une simple sélection des informations disponibles. Alors se réalisera la prophétie de Matt Drudge qui entrevoyait "un avenir où les journalistes seront 300 millions", car n'importe qui pourra se dire "journaliste"5.
II. Identité: menaces sur la profession
Le schéma traditionnel de communication qui régit le travail du journaliste fait de celui-ci un médiateur, un filtre, entre la source et le consommateur d'informations. La relation entre le fournisseur d'informations journalistiques et le consommateur est de ce fait une relation quelque peu autoritaire, dans le sens où le journaliste " détient une sorte de monopole de la médiatisation, un lieu d'où il peut aussi bien rendre le service de rassembler et de diffuser l'information que remplir un rôle d'expert dans le tri, la présentation et l'explicitation du sens de ce qui est en train de se produire".
La logique du Web est contraire à ce schéma quasi unidirectionnel. Car le réseau Internet a été conçu pour permettre à une personne d'entrer en contact avec d'autres aussi librement que si elle le faisait par téléphone. Internet fournit surtout à n'importe quel individu qui s'y connecte le moyen technique de parcourir des tonnes de documents (les bulletins d'informations des médias, leurs archives, les journaux scientifiques, les communiqués de presse des grandes entreprises privées ou publiques, les bases de données, les bibliothèques, etc.) à son rythme, dans l'ordre qui l'intéresse et aussi longtemps qu'il le souhaite.
Grâce à cette interactivité, l'internaute a de ce fait une part active dans la production de l'information qu'il consomme, "alors que le journalisme d'information s'est historiquement construit sur une relation inégale, hiérarchique entre le fournisseur d'informations et son public de masse, alors en situation de loisir et de dépendance"2.
Avec Internet, ce serait donc la fin annoncée du journalisme politique issu des Lumières et de la Révolution et la fin du magistère que la presse exerçait sur le lecteur : entre les informations, entre les sources, entre les analyses, entre les valeurs, ce n'est plus au journaliste seul d'arbitrer et de choisir pour le lecteur.3
Quelles sont les conséquences de cette "démocratisation" de l'espace médiatique sur l'identité du journaliste ? Du moment où chacun peut se fabriquer son propre journal grâce aux applications du Web, quelle sera la crédibilité de l'information ainsi produite ? Une crédibilité d'autant plus en jeu que le produit "information" risque de se retrouver, sur les réseaux, avec la portion congrue, à côté d'autres services beaucoup plus lucratifs. C'est à ces questions que nous tenterons de répondre dans cette section.
II.1. Quand tout le monde devient journaliste
En 1995, alors que les débats sur l'utilité d'Internet et sur la nécessité ou non de contrôler le réseau par des lois spécifiques battaient leur plein, un dessin, publié au départ dans un fanzine américain avait fait le tour du monde. Il mettait en scène un chien tapant sur un terminal d'ordinateur et la légende disait : "Sur Internet, personne ne sait que vous êtes un chien"1. Volontairement provocateur, ce dessin se voulait un slogan pour la défense de la liberté totale (voire de l'anarchie) sur Internet. Une liberté synonyme d'anonymat des utilisateurs du réseau et censée garantir leur égalité.
Cette anecdote illustre sans doute surtout la convivialité d'Internet en tant que moyen et lieu de communication et d'information qui démocratise l'accès aux sources d'information. Dans le domaine des médias, l'une des conséquences (des revers ?) de cet idéal égalitariste (qui a inspiré beaucoup de pionniers du Net) est la dilution du statut du journaliste. Et on en revient encore à Matt Drudge qui reste l'exemple emblématique de ce qu'on pourrait qualifier d'abâtardissement du métier, de l'identité du journaliste dans le champ social. Une identité qui est, après tout, "le produit de l'histoire (…), le produit des luttes pour la reconnaissance, la défense du privilège, la possession du nom…"2.
Cette identité est fortement remise en cause aujourd'hui par le développement des technologiques de la communication qui permettent à des individus de plus en plus nombreux de produire, de traiter et d'échanger de l'information, et mieux (ou pire ?) de se retrouver à la tête d'un média comme en témoigne le parcours3 de Matt Drudge. Au départ coursier chez la chaîne de télévision CBS, Drudge a été promu gérant du magasin de souvenir où il est resté sept ans. Ce qui lui a permis de se constituer une "mine d'informations" rassemblées au jour le jour dans les poubelles des photocopieuses. Au début des années 90, lorsque le courrier électronique a commencé à être populaire, il s'est mis à échanger des potins croustillants avec un réseau d'abonnés. Sa liste a gonflé rapidement et il a commencé à recevoir des éléments qu'il recyclait en les assaisonnant d'informations recueillies dans la presse et à la télévision. Ainsi est né le Drudgereport et en 1995, il en a fait son travail à plein temps.
On peut refuser à Matt Drudge, à Luke Ford1 (www.lukeford.com) et à tous leurs compères le titre de journaliste, les ravaler au rang de simples prestataires de services ou même de "blanchisseurs d'informations sales"2, on devra se résoudre à reconnaître l'existence du Drudgereport et de tous les autres webzines qui sont quotidiennement fréquentés par des dizaines de milliers de lecteurs. C'est sans doute là la rançon de l'interactivité, de la liberté de communiquer que l'on célèbre parfois jusqu'à l'enivrement sur les autoroutes de l'information.
Contre cette "invasion", les professionnels des médias essaient de réagir pour défendre leur corporation et l'intégrité de leur métier. En France par exemple, la Commission de la carte d'identité des journalistes professionnels (CCIJP) estime que " la personne qui édite une lettre d'information en ligne (BBS, site web ou liste de distribution) ne peut pas être considérée comme journaliste professionnel : le fait de publier des informations (que ce soit hier par tracts, libelles, ou aujourd'hui sur Internet) n'est pas en soi constitutif de la fonction journalistique. Il s'agit simplement de l'exercice légitime de la liberté d'expression"3 affirment les professionnels de la presse.
Mais sur les réseaux électroniques, ce n'est pas seulement l'identité du journaliste qui est menacée mais aussi ses droits. De récentes affaires ont en effet révélé que les droits d'auteur du journaliste sur sa production pouvaient être remis en cause dans les sites d'informations électroniques. Ce fut le cas en janvier 1999 au Canada où les collaborateurs et pigistes du journal La Presse4 ont dû faire grève pour protester contre cette publication qui voulait utiliser leurs articles en ligne sans autre contrepartie. Ce fut encore le cas en France avec les Dernières Nouvelles d'Alsace, France 3 ou encore Le Figaro1. Ces médias se sont vu interdire la publication des articles de leurs journalistes sur Internet ou sur Minitel sans contrepartie. Les syndicats de journalistes qui sont à la base des actions de justice qui ont abouti à ces interdictions estiment, avec l'appui de la loi, que des contreparties financières doivent être versées avant la mise en ligne d'articles déjà publiés dans les journaux imprimés.
Mais ces différentes dispositions et ces batailles suffiront-elles à défendre l'identité et les droits du journaliste sur Internet ? Car, nous ne sommes peut-être encore qu'au début des bouleversements que le développement des nouvelles technologies va introduire dans les schémas d'information. Les attributions du journaliste risquent d'être toujours rognées avec l'apparition de certaines applications dites "agents intelligents" qui permettent à l'utilisateur ordinaire de se fabriquer son propre journal, conformément à ses centres d'intérêt.
II.2. Des journaux à la carte
Le Wall Street Journal a été l'un des premiers journaux à expérimenter le concept de journal personnel. En 1995, il a lancé le Personal Journal avec comme idée de base de proposer à l'abonné un bulletin d'informations dont le contenu est totalement conforme à ses centres d'intérêt qui auront été préalablement établis. Son expérience connaît un certain succès puisqu'à la fin de 1995, il avait environ 5 000 abonnés2.
Mais le concept même d'informations personnalisées a été développé par la société américaine PointCast. Il se base sur le caractère interactif du Web pour proposer un nouveau modèle de diffusion des informations, le "PointCast" où l'information est ciblée, personnalisée selon les préoccupations du consommateur, contrairement au modèle du "broadcast" que l'on connaissait jusqu'ici et qui, selon son sens étymologique, consistait à diffuser le plus largement possible la même information. Un modèle de diffusion apparemment apprécié par les consommateurs car le service PointCast Network créé en 1996 comptait plus de 1,7 millions d'utilisateurs en 19981.
En décembre 1998, un journal canadien, le Boston Globe consacrait un article à la chute du lectorat et des auditoires : il citait parmi les facteurs responsables de cette diminution "le fait que les gens sont moins intéressés aux nouvelles telles que définies par les journalistes parce qu'ils détiennent de plus en plus le pouvoir de consommateur de choisir parmi les informations disponibles et de se fabriquer leurs propres nouvelles"2.
Le laboratoire "Média Lab" de Nicholas Negroponte au MIT (avec le soutien financier de plusieurs grands groupes de presse) a fait les études les plus poussées sur le journal personnalisé. Son journal, baptisé "fishwrap" fonctionne grâce à des "agents intelligents" qui modélisent le comportement de l'internaute et lui fabriquent un bulletin d'information calqué sur ses centres d'intérêt et même sa rapidité de lecture3.
Une telle performance technique transforme le rôle de la presse qui perd de son universalité, au profit d'une "sélectivité synonyme d'un appauvrissement absolu de l'esprit". Le recours aux "agents intelligents" pour constituer le menu du journal tend à supprimer la fonction même de journaliste qui est de choisir, hiérarchiser et mettre en perspective l'information. "La logique terminale de ces développements est de conduire le lecteur vers une forme d'autisme en ligne", prévient Serge Guérin4.
Si la philosophie du journal personnalisé était de rendre le lecteur plus actif, plus responsable dans la présentation des informations qu'il désire, la "push technology", "technologie de pression"5 (qui consiste à pousser l'information vers le consommateur) sur laquelle repose ce modèle d'information, renforce le rôle du médiateur et remet donc en selle le journaliste. Car ce dont a besoin l'internaute, c'est d'une information précise qu'il peut obtenir rapidement sans avoir à naviguer indéfiniment dans un océan d'informations, au risque de s'y noyer. On en revient alors à un schéma traditionnel connu par les professionnels des médias où ce sont eux qui produisent l'information et l'envoient au lecteur.
Néanmoins le concept de journal personnalisé ne sera pas sans conséquence sur le journalisme traditionnel car il représente effectivement une expression de l'interactivité et de la liberté d'expression possibles sur le web. Louable quand il s'agit de contourner la censure comme le fait Reporter Sans Frontière qui héberge parfois sur son site des journaux qui sont censurés dans leur pays d'origine (
www.rsf.fr).Mais le journal à la carte représente aussi et surtout de gros enjeux économiques. Avec le journal personnalisé, c'est aussi la possibilité d'adresser de la publicité personnalisée. Cette méthode de publicité liée aux technologies de pression devrait produire, d'ici l'an 2000, des revenus de plus de plus de 4,5 milliards de dollars, soit plus de 50% de tous les revenus projetés sur Internet1. Une manne qui explique les mouvements de fusion et de rachats dans le domaine des télécommunications et de la presse et surtout, la création de médias électroniques par les grandes entreprises.
II.3. La concurrence des fournisseurs de services
Des grandes multinationales aux modestes PME, beaucoup d'entreprises possèdent aujourd'hui leur propre site web. Contribuant à alimenter ainsi les flots d'informations disponibles sur le Net avec des communiqués de presse, des bulletins de liaison, des lettres d'informations, etc. Certaines entreprises ont franchi une étape supérieure avec la création de médias à part entière, et utilisant même d'autres approches journalistiques, grâce aux opportunités des réseaux électroniques. C'est le cas de Microsoft.
Le géant américain de l'informatique (dont les ambitions monopolistiques l'ont conduit devant les tribunaux) s'est joint au réseau télévisé NBC pour créer un site Web (MSNBC) qui intègre trois technologies médiatiques : la télédiffusion, la câblodiffusion et Internet. MSNBC (
www.msnbc.com) est à la fois une télévision d'information en continu et un site Web interactif. Il a débuté ses activités en juillet 19962 et prévoyait de lancer des sites Web locaux d'informations à l'image de Slate (www.slate.com). Bien qu'ayant un accès payant, le site connaît un certain succès3. Un succès qui fragilise encore plus la position des journaux traditionnels qui se sont lancés dans l'édition électronique.Une étude de la banque d'affaires "Goldman Sachs" a ainsi confirmé la fragilité des médias traditionnels face à l'arrivée dans le domaine de l'information en ligne des fournisseurs de services. La plupart des groupes de presse qui n'ont pas de partenariat avec les grandes multinationales devenues fournisseurs de services sur Internet sont annoncés perdants1. Dans ce sens aussi, le rapport sur "La presse et le multimédia" insiste sur la nécessité pour la presse écrite de sortir de la culture de "mono produit" pour passer du statut de fournisseur d'information écrite à celui de véritables entreprises d'information, de s'inscrire dans une stratégie de partenariat avec des acteurs qui ont une culture et un savoir-faire différents2. Message bien reçu par la plupart des grands journaux qui, en plus de l'information, proposent sur leurs sites divers autres services comme les libraires en ligne, etc.
Mais il n'en demeure pas moins que la concurrence des fournisseurs de services représente toujours une menace et même une double menace pour les médias traditionnels : en plus de rendre leur situation économique plus précaire (en leur disputant les ressources publicitaires), elle menace aussi l'intégrité, la crédibilité même de l'information.
L'avenir du réseau et des sites qui y sont installés serait, selon Dominique Wolton, tourné vers le commerce électronique. La fonction de communication du réseau ne serait alors qu'un produit d'appel vers une information marchande, et les sites proposant des nouvelles ne seraient que des appâts vers de nouveaux marchés3.
Si le commerce (à travers la publicité qui est même indispensable à l'équilibre financier de la majorité des publications) a toujours été présente dans les journaux, elle prend ici une forme plus dangereuse pour la crédibilité de l'information et donc pour la démocratie qui est censée reposer sur une information saine des citoyens.
Sur les réseaux, le marketing et les exigences de rentabilité conduisent de plus en plus souvent à la séparation du "mur" instituant traditionnellement une cloison entre la rédaction et la publicité4. Un mur qui peut difficilement tenir debout quand un même prestataire fait des reportages sur la vie des entreprises informatiques, vend du matériel informatique en ligne, édite des guides d'achat, alimente des annuaires de recherche, etc. comme c'est le cas aux Etats-Unis de la société Cnet (
www.news.com) qui fait partie des sociétés, encore rares, à faire des bénéfices sur le Net5.Quand les technologies de communication permettent à tout le monde de devenir journaliste ou de produire son propre journal, quand au nom de la rentabilité économique l'information devient une simple marchandise, on peut légitimement se demander ce qui reste de spécifique au journalisme sur les réseaux et surtout quelle crédibilité peut garder l'information produite avec tant de facilité et dans une telle "promiscuité économique".
II.4. La crédibilité de l'information en ligne
"Internet permet à n'importe qui de devenir journaliste, mais seuls les meilleurs réussiront. Il est le support le plus facile pour éditer et le plus souple aussi pour apporter des corrections". "Il y a clairement une demande pour les informations non publiées. Avec Internet, chaque citoyen peut devenir un reporter. Le Web donne autant de voix à un fêlé d'informatique comme moi qu'à un DG ou à un porte-parole de la Maison Blanche. Nous devenons tous égaux. (…). J'ai fait des erreurs, je les corrige si nécessaires en m'excusant". Ces deux professions de foi sont des deux "enfants terribles de la cyberpresse", Luke Ford et Matt Drudge1. Elles illustrent la "moralité" de la nouvelle vague de journalistes portée par les réseaux électroniques ; elles illustrent la crédibilité de l'information ainsi produite. Quand Matt Drudge admet 20% d'informations erronées dans ses articles, Luke Ford reconnaît qu'environ la moitié de son site est "journalistiquement saine".
Et c'est là tout le problème que pose l'abondance de l'information, sa crédibilité. Une crédibilité hypothéquée par plusieurs facteurs : par le nouveau cycle de l'information basé sur la course au scoop, par les performances techniques du Web qui permettent à n'importe qui d'être journaliste et de publier des informations, par les enjeux économiques de l'information sur les réseaux qui devient une valeur essentiellement marchande, etc.
La crise de confiance envers les hommes de médias avec laquelle a coïncidé la révolution de l'information avait fait croire que les citoyens disposaient désormais d'un moyen efficace de contrôle de l'information qui leur était servie. Force est aujourd'hui de constater que l'interactivité est une arme à double tranchant. Car la possibilité de produire librement de l'information, c'est la possibilité de "la désinformation, de la manipulation par les puissants, les lobbies, ce qu'on appelle déjà le "soft power", très lié au "hard power", (le "hard power" c'était la guerre, le commerce international hard) le "soft power", c'est plus subtil, c'est la capacité de manipuler les réseaux pour orienter les gens dans une direction d'achat ou dans une autre ou même de modifier leur mode ou leur façon de penser"1.
Le problème de la crédibilité de l'information profondément entachée par les multiples affaires et scandales dans les médias traditionnels se retrouve posée avec peut-être plus d'acuité. Si la convivialité des réseaux électroniques met fin à l'univocité et au manque de transparence des médias traditionnels, elle ne garantit pas pour autant la fiabilité de l'information si abondamment et si facilement accessibles sur Internet. Alors, que faire ?
Les initiatives sont diverses. En France, le Clémi (Centre de Liaison des Médias et des Moyens d'Information) milite pour une éducation aux médias, un apprentissage d'une " diététique" de l'information en ligne, rendue encore plus nécessaire par les technologies qui permettent au lecteur de faire irruption dans le travail du journaliste ou de développer une information brute sans hiérarchie ni médiateur2. Un apprentissage d'autant plus nécessaire que l'égalité d'accès à l'information ne crée pas l'égalité des compétences face à l'information et que plus il y a d'informations, plus on a besoin d'intermédiaires pour filtrer, organiser, hiérarchiser3.
Les professionnels des médias qui subissaient une crise de confiance avec les médias traditionnels trouvent là une occasion de reconquérir leur place dans la chaîne de l'information. En ayant conscience de la nécessité de mettre en place des procédures de validation de l'information en ligne. Ces procédures préconisent la vérification systématique de l'information en ligne que l'on exploite (en ayant recours au besoin aux services d'Internic pour déterminer le propriétaire d'un site), le renvoi du lecteur aux sources (grâce aux hyperliens), les réponses à toutes les questions que le lecteur peut poser par le courrier.
Le "Rapport Bourdier" recommande même la "labellisation" des entreprises de presse et la définition d'une "éthique des services d'information en ligne" qui permettrait de créditer la cyberpresse et de distinguer la communication (publicitaire) de l'information (journalistique)1.
Ce nouveau combat permettra-t-il à la presse de garantir une information crédible et aux journalistes de se faire une place sur les réseaux ? Les incertitudes qui entourent encore l'évolution des autoroutes de l'information rendent difficile tout pronostic.
Conclusion de la première partie
La presse électronique est aujourd'hui une réalité incontournable dans l'univers des médias. Les sites d'information en ligne se multiplient à une vitesse exponentielle : en mi-juin 1999, on en comptait plus de 6 000, de presque tous les pays, alors que c'est seulement six ans plus tôt qu'ont été réalisées les premières véritables expériences en la matière.
Bien que la rentabilité économique de telles entreprises ne soit pas encore véritablement établie (très peu de journaux en ligne font des bénéfices actuellement), les groupes de presse semblent décidés à courir le risque de faire des investissements à perte plutôt que de rater le train de la révolution de l'information, synonyme pour les médias d'une nouvelle offre d'information, celle du support électronique. Même si ces investissements sont coûteux et nécessitent d'ingénieux montages financiers de la part des promoteurs de la presse écrite qui connaissent actuellement une érosion de leurs recettes publicitaires et par ricochet une sous-capitalisation pour nombre d'entre eux. Ou alors, quand il ne s'agit pas de gymnastique financière, la mise sur les réseaux de l'information est assurée par des multinationales plus préoccupées par la valeur marchande de l'information que par sa valeur civique et démocratique.
Une étude de Benchmark Group (
www.journaldunet.com) publiée en juin 1999 et qui porte sur une enquête effectuée au début de l'année auprès des 41 principaux sites de la presse française en ligne constate que:Au total, conclut l'étude, "le phénomène semble donc irrémédiable et les éditeurs qui n'ont pas encore franchi le pas ne pourront plus longtemps continuer à ignorer le nouveau média"1.
Au-delà des enjeux économiques, la révolution de l'information a comme principal effet sur les supports médiatiques d'entraîner un changement de paradigme, de logique. D'une logique de substitution, ou plutôt de superposition, vécue jusqu'ici dans l'évolution des médias (avec la presse écrite, ensuite la radio et enfin la télévision), nous passons à une logique d'intégration où l'on retrouve les différents médias sur un même support, l'Internet.
Moins qu'un nouveau média réellement en lui-même, nous dirons qu'Internet est un "méta-média", qui fédère tous les autres médias et décuple leur puissance, leur audience grâce à ses performances technologiques en matière de communication et de transmission de données.
Le journal électronique ne peut donc pas se contenter d'être une simple réplique du journal imprimé, même en l'absence de nouvelles règles d'écriture journalistiques définitives. Ce que l'on peut déjà constater, c'est que le cyberjournal, dans sa conception et sa fabrication, doit exploiter toutes les ressources du Web : multimédia, interactivité, et même une certaine universalité en ce sens qu'il doit être conçu pour un lecteur universel. Cela se traduit pour le professionnel des médias par la fin de la position "autoritaire" du journaliste. On n'aura certainement toujours besoin de lui pour trier, hiérarchiser et organiser l'information désormais excessive et confuse, mais il doit être prêt, bien plus qu'avant, à rendre des comptes à des lecteurs qui peuvent désormais intervenir de manière intempestive dans la chaîne de collecte, de diffusion et de traitement de l'information.
Le journalisme traditionnel ne disparaîtra donc pas mais devra s'accommoder de formes et de règles nouvelles qui sont encore floues. "Par exemple, la tendance traditionnelle du journalisme de "raconter des histoires", qui aide à remettre les événements dans leur contexte, perdurera, car même les membres des classes aisées de la société ont besoin de ces repères narratifs afin de s'orienter eux-mêmes dans le monde. Toutefois, les histoires racontées par les journalistes se verront enrichies par un large flot d'informations électroniques, journalistiques ou pas, échangées entre individus et organisations extérieures au monde journalistique. Nous serons sûrement témoins de l'émergence de nouvelles formes d'infojournalisme, sorte d'hybride entre la nouvelle journalistique traditionnelle et l'information brute."1
Le mouvement de globalisation des moyens de télécommunications dans lequel se produisent ces changements, et qui à défaut de transformer le monde en un village planétaire, abolissent les frontières, oblige tous les pays à s'adapter d'une manière ou d'une autre. Comment les médias africains et précisément la presse écrite dans un pays en développement comme le Burkina vit-il la révolution de l'information ? C'est l'objet de la seconde partie de notre travail.
DEUXIEME PARTIE
L'APPROPRIATION DES NTIC PAR LES MEDIAS AFRICAINS
Les enjeux de la révolution de l'information en Afrique ont été cristallisés autour de l'idée reprise sous forme de slogan dans beaucoup de discours et qui proclame que si l'Afrique a raté le train de la révolution industrielle, elle ne peut se permettre de rater celui de la révolution de l'information. Une révolution perçue comme une chance unique qui doit permettre au continent de rattraper son retard en matière de développement. Cette analyse a d'abord été développée par d'éminents chercheurs dans leurs prospectives sur la société de l'information. "Bien sûr, vous allez objecter que certains pays sont encore très pauvres, qu'il y a plus de téléphones dans la seule île de Manhattan que dans l'Afrique entière. Mais il ne faut pas être pessimiste. Rien n'interdit d'espérer. L'Internet lui-même, puissant outil de diffusion des connaissances, pourrait bien aider ces pays à sortir du sous-dveloppement"1. Un tel discours a été repris par beaucoup de dirigeants africains et d'institutions internationales œuvrant en Afrique. Il a inspiré l'Initiative de la Société Africaine à l'Ere de l'Informatique (AISI) qui doit servir de "cadre d'action pour l'édification d'une infrastructure africaine de l'information et de la communication"2.
L'AISI qui a été adoptée en mai 1996 par la Conférence des ministres de la Commission économique pour l'Afrique (CEA) invite les Etats membres (les 53 Etats africains) à l'incorporer dans leurs plans de développement nationaux, conformément aux priorités et besoins de chaque pays. Le document affirme que "l'informatique peut aider l'Afrique à réaliser (…) les trois principaux objectifs de développement énoncés par les dirigeants africains ces derniers temps…", à savoir "l'amélioration de la qualité de vie pour chaque Africain, l'intégration économique de la région et l'amélioration des échanges commerciaux et autres relations avec la communauté mondiale". Mieux, l'AISI précise que grâce à l'évolution du monde vers l'ère de l'informatique et les innovations technologiques qui ont eu lieu partout dans le monde depuis ces dernières années, combinées aux progrès des télécommunications mondiales et nationales, "il est incontestable que l'on peut mettre en place des stratégies adaptées permettant de sauter des étapes pour accélérer le développement du continent".
Portés par de tels discours, divers projets ont été initiés pour aider le continent à s'approprier ces technologies si prometteuses. Un sommet du G7 organisé à Midrand en Afrique du Sud en mai 1996 sur le thème de "Société de l'information et développement" a donné le ton. La trentaine de pays du Sud et les principales organisations internationales présents avaient fait naître l'espoir de voir les pays les plus riches du monde s'engager pour de grands travaux d'infrastructures ; l'objectif, rappelle Pascal Renaud, étant d'introduire les pays en développement dans le nouveau monde de l'information. Mais au lieu de cette noble intention, "il faut constater que, loin de s'engager à collaborer sur les travaux d'infrastructures, les sept ont surtout encouragé les pays en développement à s'ouvrir au marché mondial des télécommunications et à encourager l'initiative privée"1.
Qu'il s'agisse ainsi du programme de la Banque mondiale (InfoDev) ou de celui de la coopération américaine (Initiative Leland de l'USAID) et bien d'autres2, "la création d'un environnement favorable au marché" a été donnée comme condition de réussite de la société de l'information et même comme condition au financement des projets. Ce qui fait craindre, comme le note opportunément Pascal Renaud, "une désertification technologique du Sud"3 ; en ce sens que les progrès technologiques permettent désormais d'effectuer, grâce aux satellites, un maillage de l'Afrique, sans avoir à y investir réellement pour construire des infrastructures. Une telle tendance des investisseurs donne raison aux pessimistes tel Dominique Wolton qui affirme que le "free flow" de l'information permettra aux pays pauvres d'accéder aux "miettes" de cette circulation mondiale de l'information, dont ils ne seront que les utilisateurs et jamais les acteurs et que le discours des industriels selon lequel les réseaux favoriseront le développement économique est faux4.
Et même si l'Afrique disposait des infrastructures nécessaires pour entrer dans la société de l'information, la progression du nombre d'utilisateurs va se heurter à court terme à la saturation du marché solvable, à l'insuffisance des infrastructures et au faible taux d'alphabétisation5.
Et on n'en est même pas encore là car si la plupart des 54 Etats et territoires du continent sont aujourd'hui connectés à Internet, la réalité reste toujours que la grande majorité des pays disposent à peine d'une ligne téléphonique pour 100 habitants et que dans la plupart des Etats, un fort pourcentage de ces lignes (parfois plus de 80%) est installé dans la plus grande ville1. Et quand l'Internet aura conquis la totalité du monde, en Afrique, on aura 2 ou 3 % de la population connectés car en plus de la faiblesse de la couverture téléphonique, une autre réalité est que le prix du matériel pour accéder à Internet représente plusieurs années de salaire d'un travailleur moyen et les frais d'accès, 15 à 25% du revenu mensuel du chef de ménage2.
Dans ces conditions socio-économiques et technologiques, la presse africaine et précisément celle d'un pays comme le Burkina peut-elle avoir des chances de s'épanouir sur les autoroutes de l'information ? Dans quelles conditions ?
Nous essayerons de répondre à ces questions en analysant la naissance et l'évolution de la presse en ligne en Afrique francophone (chapitre I) au cours de ces dernières années et l'utilisation des nouvelles technologies de l'information par les professionnels des médias au Burkina (chapitre II).
CHAPITRE I
La cyberpresse en Afrique francophone
Le développement d'Internet au milieu des années 90 a coïncidé, en Afrique, avec un renouveau de la presse. Un renouveau médiatique porté par le mouvement de démocratisation politique qui a mis fin, dans beaucoup de pays, au monolithisme politique et au monologue de la presse d'Etat. "Avant 90, il n'existait à l'exception de trois pays sur les 16 que compte la CEDEAO, aucun journal qui ne fut celui de l'Etat. Ils sont aujourd'hui plus d'une centaine. Avant 1992, seuls trois pays autorisaient la création de radios privées et il existait moins d'une demi douzaine de ces stations. Aujourd'hui il n'y a plus que trois pays à ne pas délivrer d'autorisation d'émettre, et l'on compte plus de 120 stations privées locales dans la région" rappelait Diana Senghor en juillet 19973.
Mais tout comme les processus démocratiques à la faveur desquels ils sont nés, beaucoup de journaux sont restés fragiles. André-Jean Tudesq parle ainsi de la floraison de nouveaux journaux, souvent éphémères, qui ont été lancés par des journalistes éliminés des médias d'Etat ou des enseignants sans connaissance des règles les plus élémentaires de la gestion : absence de capitaux au départ, absence de fonds de roulement, difficulté à recouvrer les montants des ventes4.
Quelque cinq ans après le printemps de la presse, beaucoup de journaux se sont essoufflés, peinant à assurer leur survie, quand ils ne disparaissent pas simplement, ou se démettent du rôle qu'ils entendaient jouer dans la démocratisation politique et dans la démocratisation de l'information. Par exemple, le Bénin qui a inauguré le cycle des conférences nationales souveraines a vu fleurir un grand nombre de journaux dont beaucoup ont disparu après quelques mois : en moins de deux ans, on est passé de 40 titres à huit1. C'est en partant de ce constat que l'Institut Panos (www.panos.sn) et l'Agence panafricaine d'information (PANA) ont organisé ce qui apparaît comme la première rencontre d'envergure sur la problématique de l'appropriation de l'Internet par les médias africains francophones.
Le séminaire qui a regroupé une cinquantaine de participants venus de 19 pays d'Afrique de l'Ouest, d'Afrique centrale et d'Afrique australe mais aussi des Etats-Unis, de France, de Grande Bretagne et des Pays Bas est partie de l'hypothèse principale que les nouvelles technologies de l'information et plus particulièrement Internet, peuvent contribuer à tempérer, voire à surmonter certains des handicaps qui entravent le développement des médias en tant qu'entreprises, et aider à contourner certains obstacles qui hypothèquent le rôle des médias dans la démocratisation de l'information2.
Mais avant le séminaire de Dakar, quelques journaux étaient déjà présents sur le Web et depuis lors, les journaux africains en ligne se multiplient.
I. Les journaux en ligne
Lors du séminaire de Dakar en 1997, on recensait à peine une cinquantaine de médias africains connectés à Internet dont plus de la moitié en Afrique du Sud. L'Afrique francophone en avait une dizaine dont près de la moitié en Côte d'ivoire3. En février 1999, on recensait environ 200 médias africains sur le Web, radios et télévisions incluses4. A part quelques radios (essentiellement en Afrique du Sud, au Sénégal et au Ghana) diffusant sur Internet, ce sont surtout les journaux qui sont montés sur le Net5.
Si les objectifs des promoteurs de ces nouveaux supports d'information sont clairs et précis, les résultats sont souvent loin des attentes. En effet, dans leur quasi-totalité, les animateurs de sites sur Internet disent "vouloir valoriser l'information africaine"1, avec quelques variantes comme Le Messager (Cameroun) qui veut "renforcer l'aura d'un journal pionnier soucieux de soigner son image de modernité" et profiter "de la force de ce support en tant qu'outil de combat politique"2. Dans le cas d'espèce, le journal qui subissait beaucoup de tracasseries de l'administration avait eu recours au Web, avec le soutien de "Reporters sans frontière" pour alerter l'opinion publique sur la répression qu'elle connaissait. Un cas analogue est celui du journal mauritanien Mauritanie nouve