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KITANO : VOL. 8

QUESTIONS : John Woo a dit dans une interview que vous seriez le prochain réalisateur à venir à Hollywood. Quel genre de film voudriez-vous faire avec le potentiel financier d'un gros studio Hollywoodien ? En auriez-vous envie ?

TAKESHI KITANO : Je suis en train de travailler sur deux projets américains. Pour l'instant, je n'en suis qu'à l'écriture du script. Le premier film parle de deux hommes, un yakuza et un noir, qui deviennent amis dans la mafia américaine (Un " Rush Hour " à l'envers ? Au secours ! ! ! n.d.t) Ils se battront contre l'omniprésence de la société blanche et découvriront à la fin qu'ils sont bien plus que des frères de sang…
Le second film est beaucoup plus inspiré des œuvres de Tarantino et de Scorsese : Le film se passe à Hawaii et parle des yakuza japonais et de la mafia américaine. Un vieux yakuza vient en aide à un homme et découvre que celui-ci bosse pour la mafia. Ils discutent, deviennent amis et doivent lutter contre leurs propres " familles " qui refusent de se lier d'amitié avec la concurrence. L'histoire parle également de leurs débuts, montrant comment ils ont sombré dans la criminalité japonaise et américaine !


Q : Donc vous êtes en pleine discussion avec les studios américains ?

T. K. : Non, pas du tout ! Je ne peux pas faire des films comme John Woo. Je n'ai pas son agilité. La rapidité ne transparaît jamais dans mes films, donc je ne pense pas que ça puisse marcher aux Etats-Unis. Je ne pense pas que ma vision du cinéma puisse intéresser un studio habitué à du divertissement moins cérébral.
Je me sens vraiment à ma place au Japon. A la 1ère diffusion d'Hana-Bi à Tokyo, les spectateurs sont restés jusqu'à la fin, attendant que le générique et la musique disparaissent pour oser bouger. Je n'ai pas envie de vendre mon âme et réaliser des films qui, une fois vu, sont déjà oubliés. Je veux garder cette indépendance qui me permet de créer des films marquant !


Q : Quand j'ai vu le film au Japon, j'ai en effet assisté à ce genre de scène : le public était scié, comme perdu dans ses pensées.

T. K. : Comment peut-on demander de l'argent à des gens pareillement subjugués (rires) ? Les spectateurs sont d'autant plus secoués, qu'ils s'attendent en général à voir quelque chose de totalement différent. A la fin, les remarques fusent : " Je croyais que ça devait être drôle. Franchement, vous devez avoir un esprit vraiment dérangé pour faire de tels films " (rires).

Q : Quel est la réaction des spectateurs dans les autres pays ?

T. K. : A peu près la même. A Venise, les gens n'ont rien dit jusqu'à la fin du générique. Je me suis dit que c'était mal parti. Mais après que la lumière ce fut rallumée, il y eut une telle salve d'applaudissements, que j'ai été rassuré ! En fait. Il y a eu une tension folle dans la salle entre la fin du film et le début des applaudissements. Comme si les gens n'osaient pas, devant un film si sombre, exprimer leurs sentiments positifs… J'ai eu très peur ce jour là !

Q : Votre travail est tellement différent de ce que l'on attend normalement d'un film d'orient, comme les productions Hong-kongaises par exemple !

T. K. : Les films de Hong Kong sont des sortes de danses, de shows. Vous ne verrez jamais ça dans la vie réelle. Quand vous voyez une scène de flingues, tout se déroule en exagérant constamment. Vous ne verrez jamais quelque chose d'aussi beau ailleurs. En réalité, un duel de pistolets s'achève en général au bout du deuxième coup. Donc, je ne veux pas monter la violence dans mes films comme une sorte de divertissement. Je veux garder la cruauté d'une action, son réalisme, montrant ainsi toute l'horreur d'une situation critique.

Q : Si les films de Hong Kong semblent influencés par l'opéra chinois, vos films semblent tout droit sortir d'une pièce de Noh japonaise (Théâtre minimaliste n.d.t.) . Vos gangs de yakuzas paraissent diminués comparé à ceux des films de Hong Kong. Essayez-vous d'injecter des qualités nippones dans vos réalisations ?

T. K : Non, pas du tout. Dans la région où j'ai grandi, il y avait beaucoup de yakuzas en devenir. J'essayais de les voir se battre, mais généralement j'arrivais trop tard, les combats se réglant avec un ou deux coups de poings bien placés. En fait, le premier qui frappait avait gagné. Jamais je n'ai assisté à un combat de boxe par exemple ! Donc, les règlements de comptes que je montre dans mes films sont vraiment tirés de scènes de la réalité. Je ne minimalise pas intentionnellement les situations, mais les restituent dans leur entière vérité.

Q : Dans les années 70, la série de Kinji Fukasaku " Fighr without honnor " montrait enfin des acteurs jouant des yakuza sans exagération.

T. K. : Oui, le réalisateur filmait les scènes comme un documentaire. Aujourd'hui, on utiliserait la Steadicam pour donner l'impression qu'un journaliste suit une bande de loubards dans la rue. Je trouve que Fukasaku était vraiment très fort dans les scènes de bagarres. Son travail m'a beaucoup inspiré.

Q : Quand j'ai vu votre film pour la 1ère fois (Violent Cop, 1989), j'ai pensé que vous vouliez totalement changé la façon d'appréhender un film de gangsters.

T. K. : Le travail de réalisateur comporte des règles, ses lois, comme au baseball. Après mon premier film, j'ai essayé de suivre ces règles jusqu'à " Hana-Bi ". Seulement, je n'ai jamais vraiment su comment bouger une caméra, gérer la lumière, etc. C'est pour cette raison que mes films paraissent si différents. Pour " Violent Cop ", je ne savais vraiment pas bouger l'objectif. c'est pour cette raison que le film ressemble plus à une photo souvenir qu'à un polar réaliste (rires).

Q : J'ai l'impression qu'avec " Hana-Bi " vous avez voulu insuffler au film tout ce que vous aviez appris ou inventé. Une sorte de résumé en somme !

T. K. : Si je compare ce film à un examen d'entrée pour une université ou l'on vous teste sur 5 sujets connus, je crois que j'aurais obtenu 60 points maximum. Par contre, dans certaines scènes, j'aurais facilement pu obtenir 90% des points, tant ma façon de filmer s'inspirait parfaitement de mes réalisations antérieures…

Q : Qu'allez-vous expérimenter dans votre prochain film ?

T. K. : Quand vous demandez ce qui marche le mieux en terme d'audience, on vous répond que ce sont les histoires familliales qui fascinent le plus le spectateur. Par exemple, une histoire raconte le voyage d'un enfant chez sa grand-mère durant les grandes vacances d'été. ils se rencontrent et beaucoup de choses arrivent. Après ça, l'enfant retourne chez lui. C'est une histoire classique, que n'importe qui pourrait comter de cent façons différentes. Dans ce film, j'ai envie de raconter la cent-unième version, d'une manière plus décallée, différente de ce que l'on est en droit de s'attendre.
C'est comme pour un concours de piano ou tout le monde doit jouer la même musique. Il y aura forcément des musiciens meilleurs que d'autres. J'ai envie de faire quelque chose dans ce goût là... Réaliser quelque chose dans la même lignée, en cherchant tout ce que je pourrais changer à l'histoire et à la façon traditionnel de filmer !