
" C'EST UNE ERE NOUVELLE QUI COMMENCE "
"Il faut donc s'habituer à comprendre que la science n'est que le déterminisme des conditions des phénomènes, et chercher toujours à supprimer complètement la vie de tout phénomène physiologique."
(Claude BERNARD, cité par Michel Bounan dans "Le temps du Sida", éditions ALLIA, Paris 1991)
Jeudi 26 novembre 1997.
Le gouvernement, la commission européenne et le ministère de l'agriculture autorisent la culture du maïs transgénique produit par la firme Novartis. Il s'agit d'un plant de maïs au patrimoine génétique duquel on a ajouté un gène pris sur une bactérie, gène qui le protégera contre les agressions d'une chenille appelée Pyrale et qui se nourrit des plants de maïs " traditionnels ". Cela paraît sans plus d'importance, de perturber le régime alimentaire d'une chenille.
Sauf que l'an prochain, à la même époque, on ne pourra plus parler du peu d' "équilibre naturel " qu'il nous reste aujourd'hui encore. D'abord parce que cette autorisation est la première étape d'un processus lancé depuis déjà quelques années aux Etats-Unis. Et que donc d'autres gènes, d'autres espècs suivront tôt ou tard. Ensuite parce que même avec un seul gène nouveau ainsi introduit, prétendre en limiter la présence au seul lieu de culture relève de l'imposture la plus grossière. Simplement parce que l'on ne supprime pas l'alimentation d'un élément d'une chaine alimentaire ainsi sans la bouleverser toute entière, et déclencher une véritable réaction en chaîne. Mais ce type d'argumentation a déjà été servi avec succès avec l'industrie nucléaire, sous le nom de confinement, les radiations étant censées rester quoi qu'il arrive prisonnières des enceintes des centrales.
De plus, ajouter qu'en cas d'un improbable passage du gène à d'autres végétaux, par le pollen, les risques sont inexistants, parce que l'homme n'est pas concerné par la pyrale, revient à resservir, réchauffé, un autre argument là encore déjà servi efficacement en matière de nucléaire, et tout aussi fallacieux: celui des faibles doses. Puisque l'on sait, preuves "scientifiques" à l'appui, qu'il n'y a pas de seuil en dessous duquel l'exposition à la radioactivité ne provoque pas de cancers; ce qui n'empêche pas pour autant l'existence de multiples normes, déterminées par les commissions constituées à cet effet, légiférant la libération par l'industrie de radioactivité dans la nature. Fait dont il ne faudrait surtout pas s'aviser de conclure que l'industrie nucléaire et l'économie qui lui est associée se désinterressent de ces victimes... Et donc ici, on nous explique que les futures modifications génétiques seront " examinées au cas par cas " alors que là non plus il n'y a pas de seuil: celui ci est franchi dès que l'on crée des monstres en introduisant un seul gène pris sur une espèce dans une autre. La simple nécessité ressentie d'opposer aux détracteurs ces deux argumentations, la seconde rendant a priori inutile la première, devrait pourtant déjà attirer l'attention sur la fiabilité que leurs auteurs eux-même leur accordent. Mais tout cela va passer... " comme une lettre à la poste ". Parce que " les risques sont estimés négligeables... dans l'état actuel des connaissances ". On appréciera la précaution " dans l'état actuel ". Nous serons donc sans aucun doute fixés à ce sujet après cette expérimentation grandeur nature. Mais le gouvernement qui autorise cela, la commission européenne, le ministère de l'agriculture, ne se trompent pas: ils font exactement ce que leur place et leur rôle social veulent qu'il fassent. Dans les deux cas, il s'agit pour la France de " rester compétitive ", particulièrement face aux géants de l'agro-alimentaire américain maintenant. L'économie ne reculant devant rien pour poursuivre sa course, c'est donc très logiquement que les représentants de la " démocratie " qui la sert - de " gauche " ou de " droite ", peu importe, - lui en donnent les moyens, lorsque le moment et le lieu sont appropriés. D'autant plus que depuis la seconde guerre mondiale, avec la bombe atomique et les V2, l'économie est en position de superviser et d'instrumentiser à son usage toute la recherche scientifique dont les coûteux programmes sont soumis à d'importants financements, et donc choisis avant tout en fonction de leur rentabilité.
En effet, depuis longtemps déjà, nos poumons s'emploient à filtrer l'air des gaz carboniques et des vapeurs diverses que l'activité économique florissante n'a cessé de répandre; nos reins à filtrer l'eau des nitrates, phosphates, et autres métaux lourds qu'elle y a déversé; déja nos aliments n'étaient plus des aliments, déjà nos hypophyses et nos moelles osseuses filtraient l'" environnement " des atomes de césium, plutonium, et bien d'autres encore, que cette activité économique y avait envoyé promener à la légère; déjà au plus profond de nos intimités nos cellules s'employaient à stopper toutes ces radiations résultants de notre soumission à un mode de production qui nécessite électricité nucléaire et " force de dissuasion ": le règne de la marchandise.
La liste de ce que nous subissons sous ce joug pourrait se décliner plus encore sans pour autant être exhaustive... si le nucléaire n'avait déjà apporté en ceci sus: par le biais de ces innombrables " déchets ", et de par sa nature, non content de ravager notre présent, il installe sa menace pour longtemps - et s'approprie ce qu'il pouvait donc rester de notre avenir. Préparant ainsi utilement, et à fonds publics, puisque restant sous " contrôle " national malgré un intense lobbying, le terrain pour une forme particulière de libéralisme sauvage au moins: l'industrie agro - alimentaire.
On voit en effet là quelle prétention il y aurait à vouloir défendre les lambeaux d'intégrité qu'il peut nous rester, après avoir été ainsi dépossédés de la terre, de l'eau, de l'air, et jusqu'à notre avenir; d'autant plus que cet avenir appartiendra aussi aux manipulations génétiques: les végétaux transgéniques, se succèdant au rythme des impératifs de productivité, transformeront à chaque fois un peu plus brutalement ce monde qui avait pourtant été le lieu de l'apparition de l'espèce humaine. La mémoire même de ce monde ne trouvant plus de support dans une réalité ainsi bouleversée jusqu'au sein de sa matière, la simple pensée qu'il y ait pu, auparavant, exister autre chose que ces ravages continuels, ne pourra même plus émerger chez des êtres alors réduits à la plus totale dépendance envers leur mode de production... Les lecteurs de 1984 apprécieront.
" Organismes Génétiquement Modifiés ". Nom neutre, sans saveur : c'est à peine si le mot " organisme " vient atténuer la froideur scientifique du terme. Mais toute l'imposture réside dans le terme qui le suit : génétiquement, riche de fantasme nourris à satiété par la médiatisation de ceux de scientifiques qui leur ont consacré leur vie.
" Génétiquement " évoque immédiatement le généthon, le génie génétique, la souffrance des victimes des maladies du même nom, et les progrès de la science dans ce domaine dont, lorsque l'on n'aborde pas trop ses rapports avec la procréation, on s'accorde à l'unanimité - moins quelques passéistes attardés, et quelques religieux égarés, - pour dire qu'ils sont " porteurs d'espoirs pour l'humanité ". La modification est alors clairement circonscrite dans l'enceinte du laboratoire, et c'est donc l'idée d'une action éminemment positive sur cet organisme qui passe par cette expression. Il n'y a là pas la moindre place pour l'inattendu, l'imprévu, puisque tout est contenu dans les modèles théoriques utilisés par les généticiens et les biologistes.
L'intérêt de placer en deuxième position le terme génétiquement dans l'expression " O.G.M. " est avant tout d'oblitérer, d'étouffer l'impression de malaise, de difformité et de monstruosité qu'aurait fait naître la juxtaposition immédiate des deux autres : Organisme Modifié. Lisant cela, il n'est pas besoin d'être grand clerc pour pressentir que la vie a perdu quelque chose dans l'opération ; que l'organisme en question ne saurait encore être lui même après une pareille " modification ", et qu'il ne s'agit donc pas là d'un progrès parmi tant d'autres, d'une avancée innocente bien que présentée à grand renforts d'adjectifs, mais bien d'un saut qualitatif dans les conséquences infligées sur un vivant qu'il s'agit de rendre toujours plus passif, puisqu'il est modifié intentionnellement, par ce " mode de vie " qui est le notre.
La précision Génétiquement est dans ce cas superflue : arrivant après une première articulation verbale ; c'est donc l'idée de modification, c'est à dire d'intervention sur la nature même de l'organisme considéré, qui s'impose à l'esprit. Idée qui a en effet pour elle sa valeur générale, et ne saurait être réduite à ce cas particulier d'intervention directe sur l'ADN d'un organisme, qui est l'apanage du " génie génétique " et des manipulations du même nom : puisque l'on sait depuis longtemps que des pollutions chimiques ou nucléaires peuvent, par ces sortent de " perturbations " qu'elles provoquent chez les êtres vivants et qualifiées alors par ce vocable passéiste et révolu qu'est le terme de mutation, être elles aussi à l'origine d'" organismes modifiés " innattendus. La connotation négative du nom donné à l'opération, qu'il s'agit à tout prix de banaliser au plus vite, eut donc dans ce cas été beaucoup trop forte, et le risque grand de susciter des craintes qui puissent se fonder non seulement sur l'absurdité des arguments proposés en faveur de cette technique, mais pire encore sur la simple intelligence d'un nom correspondant à la réalité de ce qu'il prétend désigner. Réalité qu'il convenait donc de camoufler en en proposant une dénomination adaptée à ceux à qui on allait la proposer.
Ainsi, avec " O.G.M. ", c'est l'aspect scientifique de l'acte qui prédomine. On met ainsi en avant à peu de frais le fantasme de la maîtrise par l'homme du monde qui l'entoure, et sur lequel il exerce son tout nouveau pouvoir de choisir dans les fonctions des organismes, tout en évacuant par la même la portée de cette intervention, et le fait qu'il s'agit avant tout d'un fantasme. Il suffisait d'y penser.
D'AUTRES TEXTES CONTRE LES "OGM":
René RIESEL
Déclaration devant le tribunal d'Agenà l'occasion de sa comparution avec José Bové et Francis Roux, deux de ses camarades de la Confédération paysanne, lors du premier procès du maïs transgénique le 3 février 1998
Un autre encore (Assemblée Générale des Chômeurs de Jussieu)