JEUNESSE SANS DIEU



Articles relevés dans le journal "le Soir" de Bruxelles.

" Jeunesse sans Dieu ", l'adaptation du livre d'Odon von Hôrvath, sur Arte. Problèmes et examens de conscience

Catherine Corsini signe un inclassable téléfilm sur la montée du totalitarisme encensée par une " Jeunesse sans Dieu ".

Trop de téléfilms nous gavent de lieux communs et de petits tracas contrairement à " Jeunesse sans Dieu ", de Catherine Corsini, qui, lui, se propose, ni plus ni moins, de démonter l'engrenage totalitaire. Sciemment huilé par ceux qui y aspirent, non enrayé par ceux qui intimement le désapprouvent.

A hauteur d'une classe de lycée de 1938, quelque part au confluent du Rhin et de la Ruhr, l'écrivain de langue allemande et d'origine hongroise Odon von Hôrvath situait ce débat crucial dans le livre intelligemment adapté aujourd'hui par Catherine Corsini (fort remarquée pour un autre téléfilm, " Interdit d'amour ").

J'ai trouvé le roman d'Hôrvath passionnant, nous expliquait-elle il y a un an lors du tournage entre Liège et Durbuy. Très difficile à adapter aussi, mais j'étais persuadée de l'actualité de son contenu. C'est pourquoi, je n'ai pas voulu filmer des croix gammées et tout le décorum, éviter le descriptif et le pittoresque, puisque c'est un film sur l'âme. J'ai surtout voulu travailler dans la chair, dans les corps, dans la tête des personnages.

Le premier d'entre eux, c'est le discret professeur Pabst (Marc Barbé) aux idées humanistes et libérales bientôt en conflit ouvert avec ses élèves formant une classe gagnée par l'idéologie extrémiste et xénophobe. Sa résistance à ce courant de pensée ne sera que de courte durée, remplacée par le renoncement, la faiblesse et le tourment de n'être pas en paix avec sa conscience. Avant le réveil. Lui, préférerait ne pas bouger, ne rien dire, rester un témoin neutre. Il s'aperçoit progressivement qu'il doit prendre position. Qu'à un moment il faut oser s'engager, prendre parti. A un moment, on a besoin de savoir ce qu'on dit, ce qu'on fait, quand et où on est.

Cette réflexion, l'enseignant la mûrit lors d'un camp de vacances de plein air qui se révélera surtout un camp paramilitaire où ses élèves laisseront libre cours aux mauvais penchants aiguisés par l'endoctrinement. La mort de l'un d'entre eux (amorce d'un certain suspense) sonnera bientôt l'alarme et le réveil de la conscience de certains individus de cette " Jeunesse sans Dieu ".

C'est une jeunesse qui est un peu comme toutes les jeunesses, estime la réalisatrice. Si on lui met des idées extrémistes en tête, en valorisant son pouvoir, sa force, ça peut déclencher une catastrophe. J'essaie de montrer l'état d'esprit des gens à l'aube de celle-ci. Ce moment-là, quand tout bascule, à travers des jeunes aux caractères très différents. " Jeunesse sans Dieu " signifie jeunesse qui tourne le dos à l'humanisme, à l'humanité.

De facture très épurée, le téléfilm (large coproduction internationale) est à la fois inquiétant, glacial, désespéré, subtil, original et riche. Sa structure mêle les différents niveaux de lecture, les différents fonds de l'histoire (le malaise psychologique des personnages, l'enquête sur le meurtre, l'environnement oppressant d'un pays au bord de la guerre), la vision contrastée des choses selon les narrateurs. Une grande variation d'approches qui communique brillamment l'indicible et voit plus loin que le bout de l'anecdote.

Dans la distribution, où quelques acteurs belges comme Josse de Pauw ont pris position, se démarque notamment le jeune Jacques Bataille, venu pour la figuration, et enrôlé dans la peau de Neumann.

De cette chronique de la haine en culottes courtes, on conserve après vision un arrière-goût amer à gargariser avec détermination d'un effervescent regain pour les valeurs humanistes et leur affirmation. Préservée des petits et grands renoncements.

FERNAND LETIST

Sur les chemins tortueux d'une « Jeunesse sans Dieu »Un roman allemand adapté pour Arte et tourné en Belgique par la réalisatrice française Catherine Corsini. Impressions.

UN REPORTAGE

de Fernand Letist

Un recoin d'Ardennes entre Liège et Durbuy. Au bout de sinueuses routes de campagne se dresse l'imposant corps de bâtiments formant l'école Saint-Roch, près de Ferrières. Ancien monastère de l'ordre des Guillemins transformé en collège depuis 175 ans, ses appréciables vieilles pierres souffrent esthétiquement des annexes modernes ajoutées plus récemment. Sur le flanc gauche du collège court une mince et longue annexe en briques, aux vitres sales et aux ardoises ébréchées. C'est à quelques mètres au-delà de cette construction que la réalisatrice Catherine Corsini a planté sa caméra dans l'axe du chemin qui longe la bâtisse censée être un atelier où des enfants s'affairent à la confection d'uniformes tirant vers un certain brun de sinistre mémoire.

Marc Barbé, le professeur Pabst dans la fiction, y est rejoint par Bouli, sorte d'intendant du village, qui lui débite quelques-unes de ses vérités à l'emporte-pièce frappée au coin du bon sens campagnard. Une des nombreuses scènes de « Jeunesse sans Dieu » qui suit le cheminement psychologique d'un jeune enseignant qui se retrouve aux prises, pendant les années 30 en Allemagne, avec la montée du fascisme parmi ses élèves, explique l'acteur principal. Là-dessus vient se greffer une histoire de meurtre. À travers cette situation, le téléfilm parle de la difficulté de se dresser contre un fascisme naissant quand on a un travail qu'on ne veut pas perdre.

Ce cas de conscience, Catherine Corsini (déjà auteur en télé de l'excellent « Interdit d'amour » et au cinéma de « Poker » ou « Amoureux ») l'a puisé dans le roman d'Odôn von Hôrvath, écrivain de langue allemande et d'origine hongroise. Une transposition qui, à bien des niveaux, s'est avérée difficultueuse. Scénaristiquement, il a fallu faire vivre, contrairement au livre, d'autres points de vue que celui du personnage principal.

Dans le domaine du montage de la coproduction, « Jeunesse sans Dieu » n'a pas non plus été un projet des plus dociles.

À l'arrivée, cette histoire ayant pour décor l'Allemagne des années 30 est tournée en Belgique sous la production exécutive de la société liégeoise Iris Productions. Pour le compte des sociétés françaises Elzevir Films et Ellipse ainsi que des chaînes Arte et... (surprise !) BRTN. Un attelage pour le moins insolite.

C'est une association momentanée, explique Mauro Soldani, administrateur délégué d'Iris Productions. Lors des marchés, je rencontre beaucoup de sociétés françaises et j'ai proposé de prendre en charge la production exécutive de « Jeunesse sans Dieu », comme je l'avais fait auparavant sur « Un ange passe » et « Chloé ». En argumentant qu'en Belgique nous avons de bons techniciens, des coûts de production moins élevés, une plus grande souplesse, une atmosphère de travail agréable. Le budget est relativement limité, environ 48 millions de francs belges, dont une vingtaine sont dépensés en Belgique. On engage des techniciens belges, des comédiens pour les seconds rôles et des figurants. D'autre part, nous avons amené sur ce téléfilm la participation (plus qu'étonnante) de la BRTN (costumes, car de régie). La RTBF, elle, n'a pas jugé bon de coproduire. Un refus déjà observé sur nos précédents projets. Enfin, l'important est de faire tourner notre société et de nous crédibiliser auprès des Français.

Pourtant, la solution « belge » n'était pas la seule envisagée, comme l'explique Marie Masmonteil, d'Elzevir Films. Il y avait trois types de solutions. L'allemande aurait consisté à trouver des coproducteurs allemands (improbables) et à tourner en Allemagne. La seconde solution était de tourner dans une économie budgétaire adaptée : soit dans un pays de l'Est, en fait la Bulgarie; soit tourner en Belgique. La solution « belge » avait cet avantage de garantir une certaine qualité artistique.

Au bout de l'allée, la caméra de Catherine Corsini n'a pas bougé d'un pouce. Elle répétera une dizaine de fois la même scène, avant d'en faire autant de prises. Le Belge Bouli et son quintal de bonhommie écoute les conseils de la patiente cinéaste. Malgré une carriole introuvable (dont elle se passera finalement), un âne facétieux et des nuages qui voilent, épisodiquement, le soleil nécessaire, la réalisatrice garde son sang-froid. Consciente pourtant que le temps est compté pour mettre en boîte ce téléfilm « artien » dont elle attend beaucoup. Elle n'est pas au bout de sa peine. Après la région liégeoise, c'est Bruxelles et Anvers qui serviront de décors à sa « Jeunesse sans Dieu ». Prometteur malgré tout.

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