PAR LA MISSION D'INFORMATION COMMUNE
sur les obstacles au contrôle
et à la répression de la délinquance financière
et du blanchiment des capitaux en Europe (1)
Président
M. Vincent PEILLON,
Rapporteur
M. Arnaud MONTEBOURG,
Députés.
TOME I
Monographies
Volume 5 - Le Grand Duché
du Luxembourg
AUDITIONS
SOMMAIRE DES AUDITIONS
Entretien avec
M. Laurent MOSAR, Président de la commission juridique, et de M.
Lucien WEILER, Président de la commission des finances de la Chambre
des Députés, accompagnés de Mmes Lydie ERR, Ancienne
Secrétaire d'Etat à la coopération au développement,
membre de la Commission juridique, et Simone BEISSEL, Vice-présidente
de la commission juridique et de M. Benoît REITER, Secrétaire
de la Commission juridique, du Parlement luxembourgeois.
Entretien avec
MM. Lucien THIEL et Jean-Jacques ROMMES, respectivement Directeur et Directeur
adjoint de l'Association des banques et banquiers luxembourg (ABBL).
Entretien avec
M. Jean-Nicolas SCHAUS, Directeur général de la Commission
de surveillance du secteur financier, accompagné de M. Arthur PHILIPPE,
directeur et de Mlle Isabelle GOUBIN.
Entretien avec
M. Jean-Pierre KLOPP, Procureur général d'Etat M. Robert
BIEVER, Procureur d'Etat, M. Jean-Paul FRISING, Procureur d'Etat adjoint,
Mme Martine SOLOVIEFF, Avocat général.
Entretien avec
MM Robert BIEVER, Procureur d'Etat, Carlos ZEYEN, Substitut du Procureur,
et Jean-Paul FRISING, Procureur d'Etat adjoint.
Audition de MM.
Ernest BACKES, ancien cadre de la société Cedel, et Denis
ROBERT, journaliste.
Audition de M.
Jacques-Philippe MARSON, ancien directeur général de la chambre
de compensation Cedel Clearstream.
Audition de M.
Dominique HOENN, membre du conseil d'administration de la chambre de compensation
Clearstream International.
Audition de M.
H., Ancien cadre de la société Clearstream.
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du rapport.
Entretien avec M. Laurent MOSAR,
Président de la commission
juridique,
et de M. Lucien WEILER,
Président de la commission
des finances de la Chambre des Députés,
accompagnés de Mmes Lydie
ERR, Ancienne Secrétaire d'Etat à la coopération au
développement, membre de la Commission juridique,
et Simone BEISSEL,
Vice-présidente de la commission
juridique
et de M. Benoît REITER,
Secrétaire de la Commission
juridique,
du Parlement luxembourgeois
(compte rendu de l'entretien du
10 février 2000 au Luxembourg)
Présidence de M. Vincent PEILLON,
président
M. Laurent MOSAR : Mesdames,
Messieurs, en ma qualité de président de la commission juridique
du parlement luxembourgeois, je vous souhaite la bienvenue à Luxembourg.
Je vais vous présenter mes collègues qui sont présents.
Mme Simone Beissel, vice-présidente de la commission juridique,
est avocate de profession et membre du parti libéral. M. Lucien
Weiler, président de la commission des finances de la Chambre des
députés, est également avocat de profession et membre
du parti chrétien social. M. Benoît Reiter est le secrétaire
de notre commission juridique. Pour ma part, je suis président de
la commission juridique, membre du parti chrétien social et avocat
de profession.
Après ces présentations,
peut-être pourriez-vous nous expliquer l'objet de votre visite. Nous
avons déjà lu un certain nombre d'articles dans la presse
française et luxembourgeoise. Permettez-moi de vous dire tout d'abord
que nous étions quelque peu étonnés, ce matin, de
lire dans notre presse, des déclarations qui auraient été
faites et dont je vous donne lecture : Vous partagez une certaine exaspération
au sujet du Liechtenstein, du Luxembourg et de la Suisse, en ce qui concerne
la lutte contre les flux financiers. Vous auriez également déclaré
que « le Luxembourg montrait un manque de coopération dans
les affaires criminelles, une chose inadmissible pour un pays de l'Union
européenne » et que vous alliez « nous exprimer votre
indignation ».
Notre étonnement, en lisant
ces déclarations, était dû surtout au fait que nous
n'avions pas encore eu d'entrevue. Nous aurions préféré
que de telles déclarations soient faites après nos entretiens.
Je peux difficilement imaginer que
vous pouvez déjà vous faire une opinion sur le fonctionnement
de nos institutions avant d'avoir eu des rencontres avec les personnes
compétentes. Je souhaitais faire cette remarque préliminaire
car vous comprendrez qu'entre parlementaires, nous ayons été
surpris par de telles déclarations.
M. le Président : Merci
beaucoup de votre accueil. Je vais vous expliquer, en quelques mots, l'objet
de notre travail et de ces déclarations. Comme vous le savez, notre
Mission ne s'intéresse pas spécifiquement au Luxembourg,
mais à l'espace européen. Nous visitons tous les pays d'Europe.
Le travail parlementaire que nous avons
entrepris réunit, dans cette Mission d'information, trois des commissions
permanentes de l'Assemblée nationale française : la commission
des finances, la commission des lois et la commission des affaires étrangères.
Le point de départ de cette Mission est l'Appel de Genève
par lequel un certain nombre de juges européens avaient fait remarquer
que, dans leur travail, ils rencontraient de multiples obstacles dans l'exécution
des commissions rogatoires internationales. Ils soulignaient le fait qu'on
construisait une Europe dans laquelle pouvaient circuler toutes sortes
de marchandises, mais que les juges et les policiers, pour leur part, rencontraient
beaucoup de difficultés à circuler quand il s'agissait de
traquer les criminels.
Cette préoccupation, partagée
par tous les pays européens, s'est exprimée fortement au
sommet de Tampere, au travers d'un grand nombre de déclarations.
Dans le même temps, l'Union européenne parle d'une voix relativement
unie dans les organismes internationaux, notamment le G7 et le G8 lequel
s'est saisi de ces questions. Nous avons tendance à faire la leçon
aux autres pays du monde, sur les questions concernant les paradis dits
bancaires, fiscaux et judiciaires, sans toujours veiller à ce que
l'Europe se conforme à nos préoccupations.
Par conséquent, l'un des objectifs
de la Mission était d'accorder, au plan européen, les déclarations
avec les pratiques, afin de répondre aux difficultés soulevées
par certains pays de droit, tout en avançant sur ces questions,
y compris vis-à-vis des pays extérieurs à l'Union
européenne.
Cela nous amène directement
à votre étonnement que j'interprète de façon
positive. C'est un point de départ à nos réflexions.
Si on ne s'étonne pas, on s'endort. Nous rencontrons, dans chaque
pays, nos collègues parlementaires, des responsables de l'exécutif,
finances, douane, fiscalité, chargés de ces questions, ainsi
que les procureurs et les juges.
Dans la plupart des pays que nous avons
visités, nous avons entendu, de la part de nos interlocuteurs, des
protestations très directes et très simples qui ne sont pas
comminatoires. C'était encore le cas hier matin, aux Pays-Bas, où
nos interlocuteurs nous ont fait part des difficultés qu'ils rencontraient,
s'agissant des délais de retours ou d'exécution de commissions
rogatoires internationales. Leur propos n'était pas de dire qu'ils
rencontraient uniquement des difficultés avec le Luxembourg, mais
qu'ils rencontraient néanmoins des difficultés particulières
avec votre pays.
Notre Mission est donc venue avec l'idée
d'examiner avec vous, de façon très sereine, ces questions,
tout en sachant que depuis 1997, se déroulent au Luxembourg des
débats très vifs sur le projet de modification de votre législation
concernant l'entraide judiciaire en matière pénale.
M. Laurent MOSAR : Je voudrais
faire une brève introduction. Vous avez évoqué les
paradis fiscaux. Nous nous défendons toujours d'être considérés
comme tel. Je vous invite d'ailleurs à étudier nos déclarations
fiscales. Vous vous apercevrez que nous ne sommes pas un paradis fiscal.
Toutes les personnes qui résident et travaillent au Luxembourg paient
des impôts qui sont certainement de la même importance que
ceux que vous payez en France. Je ne conçois pas que l'on puisse
évoquer le Luxembourg comme étant un paradis fiscal, car
il n'en est certainement pas un.
Nous vous avons préparé
un dossier complet dans lequel vous retrouverez l'ensemble des lois adoptées
par le parlement luxembourgeois.
Au cours de la dernière législature,
a été adopté un projet très important sur le
blanchiment d'argent. Nous ne pouvons entrer maintenant dans le détail
de cette loi mais vous pourrez vous faire votre propre opinion. Ce texte
réprime très sévèrement toutes les infractions
en matière de blanchiment, pas seulement en matière de trafics
de drogue, mais également dans un certain nombre d'autres domaines.
Nous avons également adopté,
depuis déjà quelques années, une loi sur l'escroquerie
fiscale. On dit toujours que le Luxembourg ne poursuit pas les infractions
fiscales, ce qui est faux, car nous avons une loi en matière d'escroquerie
fiscale.
En troisième lieu, nous avons
adopté, dans le courant de la dernière législature,
une loi très importante concernant les domiciliations des sociétés.
Vous savez que nous avons un système de holding très attractif.
Ce type de holding, à un moment donné, a pu être domicilié
auprès de toutes sortes de personnes. Désormais, seules certaines
professions sont autorisées à domicilier des sociétés,
dans des conditions très strictes. Ces contrats de domiciliation
doivent être mentionnés dans le recueil des sociétés
à Luxembourg, de sorte qu'il y a une parfaite transparence en ce
qui concerne ce type de domiciliation.
Enfin, le projet qui vous intéresse
plus particulièrement et sur lequel la commission juridique travaille
actuellement concerne l'entraide judiciaire en matière pénale.
Avant d'examiner plus en détail
ce projet, je voudrais souligner un point qui me semble d'importance. On
a parfois l'impression, en lisant la presse étrangère et
en écoutant diverses déclarations, qu'à Luxembourg,
l'entraide judiciaire n'existerait pas. C'est totalement faux. Je suppose
que vous aurez d'autres réunions, notamment avec le procureur général
qui pourra mieux que nous vous expliquer comment cette entraide judiciaire
a fonctionné et continue de fonctionner dans notre pays.
Je voudrais vous citer un chiffre important,
qui figure d'ailleurs dans un document très officiel, à savoir
l'évaluation faite par l'Union européenne. Sur une période
de deux ans et demi, nous avons reçu environ 2 100 demandes d'entraide
judiciaire, parmi lesquelles seules vingt-deux n'ont pas eu de suite. A
la lumière de ces chiffres, on ne peut dire qu'à Luxembourg,
l'entraide judiciaire ne fonctionne pas. Non seulement il existe une entraide
judiciaire, mais elle fonctionne même très bien. Nous acceptons
difficilement ces critiques formulées à l'encontre de notre
pays.
Dans ce contexte, il convient d'ajouter
que certaines conditions sont exigées par le magistrat instructeur
qui reçoit une commission rogatoire de son collègue étranger.
Notre juge d'instruction sollicite, pour une telle commission rogatoire,
des informations de la part de son collègue. Dans un certain nombre
de cas, le juge étranger n'ayant pas répondu aux demandes
de son collègue luxembourgeois, ces demandes ne sont effectivement
plus prises en compte. Toutefois toutes les demandes auxquelles a répondu
le juge étranger sont étudiées et, dans la grande
majorité des cas, sont exécutées à Luxembourg.
Un autre reproche, fréquemment
formulé à l'égard du Luxembourg, concerne le délai
de cette entraide judiciaire. Ce reproche n'a pas non plus lieu d'être,
mais le procureur pourra mieux vous expliquer dans quels délais
ces demandes sont exécutées. Nous ne pouvons plus accepter
ce reproche qui consiste à dire que les demandes sont réceptionnées
et étudiées dans des délais considérables.
Enfin, il nous est souvent reproché
que des recours peuvent être introduits contre les commissions rogatoires
et les ordonnances du juge d'instruction. Les chiffres, que j'ai sous les
yeux, résultent de la même évaluation de l'Union européenne
et montrent que ce reproche n'est pas justifié. L'évaluation
indique qu'il y a peu d'affaires dans lesquelles des recours sont entrepris,
mais qu'en revanche, dans certaines affaires, il y en a un grand nombre.
En 1996, quinze affaires contentieuses ont donné lieu à vingt-neuf
recours sur 344 ordonnances au total. Il est donc faux d'affirmer que des
recours sont entrepris dans toutes les affaires. C'est uniquement dans
le cadre de certaines affaires plus sensibles que les recours sont plus
nombreux.
M. le Président : C'est
ce qui est indiqué : « sur les affaires importantes ».
M. Laurent MOSAR : Pour revenir
sur les affaires importantes, l'un des objectifs du projet de loi, que
cette commission juridique étudie actuellement, est la protection
des intérêts des justiciables. Un justiciable a également
des droits. Même si cette personne s'est rendue coupable d'infractions
à l'étranger, elle a le droit d'être défendue
sérieusement, le problème étant, notamment de la part
du conseil des avocats, que les avocats puissent avoir accès au
dossier. Des délais sont prévus ainsi que certaines règles
minimales dans le cadre desquelles les avocats peuvent exercer leur travail
à Luxembourg.
Mes propos ont pour objet de vous expliquer
qu'il est parfois trop simple de dire qu'au Luxembourg, il peut y avoir
des recours en cascade, ce qui n'est pas vrai. Il faut laisser un minimum
de possibilités de recours aux confrères luxembourgeois.
Je suis sûr qu'en France ou dans d'autres pays, il existe également
des recours contre des commissions rogatoires. L'Allemagne, dont nous avons
étudié la législation, prévoit de nombreux
recours. Il ne me semble pas que les recours soient un élément
particulièrement répréhensible.
Pour en revenir au projet de loi, si
vous avez pu l'étudier, vous aurez constaté qu'il prévoit
un certain nombre de mesures qui vont dans le sens d'une exécution
meilleure et plus rapide des commissions rogatoires. Mes collègues
et moi-même sommes à votre disposition pour répondre
à vos questions, mais vous constaterez de vous-même, à
l'étude de ce projet de loi, qu'il va dans le sens d'une meilleure
et plus efficace entraide judiciaire.
Pour conclure ce premier tour de table,
je voudrais vous citer le groupe d'action financière (GAFI) qui
a effectué une évaluation plutôt positive du Luxembourg,
notamment sur ce projet de loi sur l'entraide judiciaire.
Il me semble que la plupart des reproches,
fréquemment formulés à l'encontre de notre pays, sont
dénués de fondement. Ces reproches découlent du fait
que beaucoup de gens parlent du Luxembourg, mais que peu d'entre eux connaissent
réellement le fonctionnement de ses institutions et notamment les
différentes lois qui régissent les activités d'entraide
judiciaire dans notre pays.
M. le Président : Nous
avons eu connaissance de ces différents rapports. Nous sommes conscients
qu'au Luxembourg, comme d'ailleurs dans la plupart des pays européens
depuis 1990, mais a fortiori depuis que vous avez révisé
votre loi sur le blanchiment en 1998, des efforts sont incontestablement
faits en raison d'une prise de consciences des pouvoirs publics. Dans le
même temps, nous sommes conscients que, malgré cet effort,
tout n'est peut-être pas encore parfait. Le titre de notre Mission
évoque les obstacles au contrôle. Notre travail en commun
de parlementaires doit déboucher sur des textes qui permettent d'améliorer
les fonctionnements.
Où en êtes-vous de ce
projet de loi que vous avez déposé en 1997, qui n'est pas
adopté et qui a donné lieu à des avis très
contradictoires que nous avons lu avec beaucoup d'intérêt
? Même s'il y a eu les élections et des retards liés
aux questions politiques, nous sommes sur un sujet très sensible,
car le rapport que vous citez indique que ce sont des procédures
manifestement dilatoires. On voit qu'il y a là un problème
; par ailleurs, les praticiens que nous avons rencontrés évoquent
bien ces voies de recours. Vous comprenez la difficulté de la situation.
L'intention est là depuis 1997, mais toujours non suivie d'effets.
M. Laurent MOSAR : Je peux vous
apporter un premier élément de réponse que M. Weiler,
membre du bureau de la chambre, pourra compléter car il connaît
mieux le fonctionnement de notre parlement. Dans notre parlement - chose
qui n'est pas exceptionnelle car on la retrouve en France - certains projets
de loi mettent quelquefois plusieurs années avant d'être adoptés.
Ce n'est peut-être pas très heureux, mais c'est malheureusement
ainsi.
S'agissant du projet de loi sur l'entraide
judiciaire, nous avons eu des élections en 1999, mais l'ancienne
commission juridique, que je présidais, avait déjà
commencé l'étude du projet. Comme vous l'avez rappelé,
cela a donné lieu à des avis très contradictoires,
mais très étoffés, qu'une commission juridique ne
pouvait survoler lors d'une discussion de quelques minutes. Ce sont des
avis très sérieux, et notre commission juridique a pour principe
de discuter chaque avis qui lui est soumis.
Nous avons continué nos travaux
au mois de novembre dernier, mais certains problèmes intérieurs
nous ont retardés. Nous avons été confrontés,
comme la France, à un problème de réfugiés
venant de l'ancienne Yougoslavie. C'est seulement hier que nous avons pu
adopter un rapport sur un nouveau droit d'asile au Luxembourg. Ce projet
de loi nous a pris beaucoup de notre temps. C'est la raison pour laquelle
la commission juridique, depuis novembre dernier, n'a pu travailler à
ce projet de loi d'entraide judiciaire.
Comme cela a été rappelé
hier à la commission juridique, la priorité de notre travail
consistera à adopter ce projet de loi. Mon intention est de conclure
les travaux parlementaires avant Pâques, voire de faire adopter le
projet avant les vacances parlementaires. Voilà en ce qui concerne
la procédure, mais je peux vous affirmer qu'il n'y a - du moins
de la part de notre commission juridique - aucune volonté de vouloir
bloquer ce projet. Au contraire, et mes collègues vous le confirmeront,
nous nous sommes déjà penchés, lors de plusieurs séances,
sur ce projet qui se situe à un niveau juridique très complexe.
M. Lucien WEILER : Nous sommes
soixante parlementaires et vous êtes environ six cents. Ces soixante
parlementaires doivent accomplir le même travail administratif que
l'Assemblée nationale. Nous sommes chacun membre de six ou sept
commissions parlementaires. Cela vous laisse imaginer le travail que chacun
d'entre nous doit fournir, en particulier pour étudier les dossiers
à fond. C'est un travail inouï. De plus, nous avons très
peu de collaborateurs. Mon groupe, qui compte dix-neuf députés,
n'a à sa disposition que trois collaborateurs et demi. Ce manque
de moyens pose problème.
En second lieu, le rapporteur de ce
projet de loi, qui est entré au gouvernement en août dernier,
avait déjà élaboré cinquante-quatre pages d'amendements
et de commentaires à ce projet de loi, sur la base des différents
avis dont nous pourrons discuter en détail. Ce projet avait bien
avancé, mais il a, par la suite, pris du retard en raison du départ
du rapporteur et de l'arrivée des réfugiés que M.
Mosar vient d'évoquer.
Nous avons dû travailler trois
ou quatre mois sur ce projet de droit d'asile. L'arrivée des réfugiés
au Luxembourg a eu beaucoup plus de conséquences au Luxembourg que
dans tous les autres pays de l'Union européenne, en raison de l'importance
de ce phénomène.
En dehors de ces événements
indépendants de notre volonté, nous n'avons aucune raison
de retarder ce projet puisque le protocole additionnel à la convention
européenne sur l'entraide judiciaire de 1958 a été
approuvé et qu'il y aura ratification. Dans ce projet de loi, vous
verrez que les délais d'exercice des recours sont extrêmement
stricts pour les différents recours. Nous en avons longuement discuté
avec le procureur et d'autres, qui ont soulevé quelques questions
sur la brièveté de ces délais pour exercer les recours,
car il convient de prendre en considération les problèmes
qui s'ensuivent, tels que savoir si le destinataire a été
contacté ou non. Certaines questions juridiques doivent être
tranchées si on veut persévérer dans la voie qui a
été tracée.
Notre souhait est de faire aboutir
ce projet, qui a été déposé en septembre 1997.
Ces deux ans et demi, pour une affaire d'une telle envergure, représentent
peu. Nous devrions aboutir d'ici quelques mois. A ce moment-là,
beaucoup sera déjà fait lorsque nous aborderons le projet
sur l'escroquerie fiscale, projet qui jusqu'à présent n'a
pas été touché par l'entraide judiciaire, hormis sur
la base de conventions bilatérales et autres. Nous entrerons dans
le vif du sujet lorsque le projet sera voté et le protocole des
instruments de ratification déposé.
M. le Président : Le
rapport du Conseil de l'Europe, que vous avez évoqué, énonce
clairement un certain nombre de points, notamment l'examen par le ministre
des commissions rogatoires internationales, processus qui semble quelque
peu particulier. J'ai été étonné à la
lecture de l'avis, très motivé et très fort, de votre
procureur d'Etat, qui reprend les propos du Conseil de l'Europe : «
Ce
projet consacre la main mise du gouvernement sur l'exécution des
commissions rogatoires ; le choix du législateur et des politiques
se fait contre les exigences d'une exécution rapide de décisions
des juges étrangers et contre le respect de l'indépendance
des juges ».
Ces propos prouvent que vous avez un
procureur indépendant. Je ne me serais jamais autorisé un
propos aussi fort, mais celui-là est tenu par le procureur d'Etat
qui fait allusion à un des points qui revient en permanence dans
le rapport du Conseil de l'Europe.
Après avoir fait un quasi-tour
d'Europe, nous constatons que cette question se pose de l'examen politique
préalable des commissions rogatoires internationales. L'évolution
serait plutôt de le lever. Comment avez-vous arbitré cette
question ?
M. Laurent MOSAR : Vous avez
cité les propos du procureur. Vous pouvez ainsi constater qu'il
travaille d'une façon indépendante, sans aucune influence
du pouvoir politique. Comme vous l'avez constaté à la lecture
des différents avis, plusieurs sources d'appréciation interviennent
: le parquet, le procureur, l'association des banquiers luxembourgeois.
Toutefois, il ne faudrait pas négliger l'avis du conseil de l'ordre
des avocats car pour eux, se posent principalement des problèmes
d'accès aux dossiers, la façon dont les recours sont instruits,
les délais des recours. Il ne s'agit pas uniquement de prendre en
compte la position du procureur, mais également celle de ceux qui
demain pourraient être jugés dans le cadre de telles affaires.
Le souci de cette commission juridique
est de trouver le juste équilibre entre différents intérêts
: ceux du parquet, du procureur et du justiciable. Je me suis également
entretenu avec un certain nombre de juges d'instruction qui sont chargés
de dossiers de cette nature. La plupart m'ont indiqué que les dossiers,
qui leur sont envoyés par leurs collègues étrangers,
sont très mal instruits. C'est la raison pour laquelle ces dossiers
sont retournés et font l'objet de recours au niveau de la recevabilité.
La commission juridique se façonne
une opinion sur les différentes positions des personnes et des associations
concernées. Mais je suis persuadé que nous trouverons là
aussi le bon équilibre.
Dans le domaine du blanchiment, on
se trouve confronté exactement aux mêmes problèmes,
c'est-à-dire d'un côté le parquet, de l'autre l'association
des banquiers. Cela est également vrai pour notre législation
sur la domiciliation des sociétés. Je suis relativement optimiste
sur le fait que cette commission réussira à trouver le bon
équilibre, ce dans des délais raisonnables.
M. Lucien WEILER : Je voudrais
ajouter que, dans des cas d'urgence, du côté judiciaire, des
saisies peuvent se faire sans même la décision d'une banque.
M. le Président : C'est
déjà le cas.
M. Lucien WEILER : Cette question
mérite réflexion. Peut-être est-ce bien de procéder
ainsi. La commission n'a pas décidé sur ce point prévu
dans le projet gouvernemental. C'est ce que le procureur a affirmé.
M. le Président : A mon
avis, il vous rend service car les banques sont sévères d'un
autre point de vue. Pour que votre travail trouve un équilibre,
il lui faut un contrepoids.
M. le Rapporteur : Je vais m'exprimer
avec une certaine franchise. Notre position, au sein de cette Mission qui
fait un tour d'Europe, est une position de principe contre les voies de
recours quelles qu'elles soient.
Je voudrais vous exposer le point de
vue français. Il n'existe pas de voie de recours en France, contrairement
à ce qu'affirme d'ailleurs l'ordre des avocats qui utilise un arrêt
de 1997. En France, il existe des voies de recours utilisables uniquement
par les parties poursuivies.
Toutefois, la perquisition, considérée
dans tous les pays européens comme une mesure permettant la constitution
de preuves, ne sert au Luxembourg qu'à corroborer des indices ou
des preuves déjà existantes, c'est ce malentendu qui existe
entre nos deux pays.
Pour évoquer les éléments
qui constituent nos divergences de fond, le Luxembourg considère
la perquisition bancaire comme une mesure grave, attentatoire aux libertés
publiques alors que la France la considère comme une mesure technique.
D'ailleurs, nous ne l'appelons pas perquisition, mais simple réquisition.
Par ailleurs, nous disposons d'un fichier
centralisé qui permet d'obtenir, en 48 heures, sur simple lettre
d'un juge d'instruction, connaissance de l'ensemble des comptes bancaires
sur la totalité du territoire. Cette mesure est une de nos revendications
à l'égard de tous les pays européens.
Nous considérons que le fait
de connaître l'existence soit du patrimoine, soit de l'état
des biens entreposés sur des comptes bancaires, ne porte nullement
atteinte aux libertés publiques. C'est une possibilité qui
existe et c'est la raison pour laquelle les perquisitions ou les réquisitions
bancaires, effectuées en France, ne posent aucun problème
et ne peuvent faire l'objet d'un recours qu'en cas de poursuites contre
la personne concernée.
Les recours que vous offrez ici ne
concernent pas seulement les résidents luxembourgeois, mais aussi
votre clientèle, constituée dans la majorité des cas
par des non-résidents qui ont des comptes bancaires ouverts à
Luxembourg. Au vu de ces différents éléments, vous
comprendrez que nos opinions soient très divergentes. Parmi tous
les pays de l'Union européenne, il n'existe qu'un seul pays qui
organise ce type de voies de recours, c'est le Luxembourg.
Même s'il existe des voies de
recours aux Pays-Bas pour les personnes poursuivies, ces recours ne sont
pas suspensifs, c'est-à-dire que l'autorité judiciaire requérante
obtient en priorité des informations sur la personne concernée,
dans le pays qui fait la réquisition bancaire.
Je vais maintenant vous exposer les
conséquences pratiques engendrées par la position de l'ordre
des avocats, des banques, voire de celle du procureur d'Etat qui néanmoins
fait des concessions à cette tradition juridique luxembourgeoise.
Nous avons à faire valoir les protestations des juges italiens et
néerlandais dont les récriminations sont identiques à
celles des juges français. Dans tous les pays européens que
nous avons visités et avec lesquels nous avons eu des contacts de
praticiens, nous avons entendu les mêmes critiques à l'égard
de ce système qui sont les suivantes : il est nécessaire
de vous apporter, ici, le numéro du compte et le nom de la personne
titulaire. Si l'un des éléments ne correspond pas, il est
rigoureusement impossible d'obtenir une réponse.
La réponse que l'on obtient
est une réponse de courtoisie indiquant que vous n'avez pas les
éléments. Cela signifie qu'il faut avoir déjà
en main les preuves avant de se présenter à Luxembourg, ce
qui est une position, pour nous, politiquement inacceptable.
M. Laurent MOSAR : Je ne suis
pas entièrement d'accord avec vos propos. Tout d'abord, en ce qui
concerne l'exécution pratique des commissions rogatoires, le procureur
sera mieux placé pour vous donner une réponse. Je ne suis
cependant pas tout à fait certain que la procédure soit,
à Luxembourg, telle que vous venez de la décrire, c'est-à-dire
avoir au préalable le numéro de compte et le nom du titulaire
du compte. Sans vouloir m'immiscer dans le fonctionnement de notre justice,
selon mes informations, il ne me semble pas être tout à fait
celui-ci.
Je voudrais revenir sur votre position
concernant le fonctionnement de notre entraide judiciaire. Je me livre
actuellement à une comparaison du système d'entraide judiciaire
français avec le système luxembourgeois, ce que j'ai fait
auparavant avec le système allemand. Je peux vous affirmer que la
législation allemande est très stricte sur les recours, voire
sur les recours des tiers. Je ne sais pas si la Mission a rendu visite
à l'Allemagne, bien qu'elle ne soit pas un pays cible, pour y constater
la façon dont fonctionne l'entraide judiciaire.
Un autre pays beaucoup plus restrictif,
et sur lequel vous pourrez interroger notre procureur qui en a une certaine
expérience, c'est le Royaume-Uni, s'agissant de l'exécution
des entraides judiciaires. Si vous souhaitez avoir des informations sur
les sociétés, posez la question à notre procureur
qui vous dira comment cela fonctionne en pratique.
La Suisse, qui est un cas particulier,
a également une sorte d'entraide soumise à des règles
très strictes. Au regard de ces divers éléments, il
serait faux de dire que le système luxembourgeois est particulièrement
restrictif et unique en Europe.
Nous étudions actuellement le
point que vous venez de souligner, à savoir qui pourra engager un
recours. Nous sommes d'accord qu'il reviendra à la partie poursuivie
d'engager un recours.
M. le Rapporteur : Si elle est
poursuivie dans le pays requérant, les droits de l'Homme sont garantis.
Les droits de l'Homme étant garantis dans tous les pays de l'Union
européenne, pourquoi doubler les recours. D'ailleurs, selon le rapport
d'évaluation européen, tous les recours qui ont été
exercés au Luxembourg ont abouti à une irrecevabilité,
sauf dans un cas puisqu'en fait, l'autorité judiciaire requérante
n'était pas une autorité judiciaire conforme.
Cela signifie que les recours ne servent
à rien puisqu'ils sont systématiquement rejetés en
l'état du recours. Ils servent à faire gagner du temps.
Quant aux conséquences pratiques
pour un juge d'instruction français dans les affaires sensibles,
elles sont les suivantes. Avec la possibilité des recours au Luxembourg
et en Suisse, il lui faut six ans - trois ans dans chaque pays - pour reconstituer
le parcours de cet argent criminel, alors qu'en 24 heures, les fonds peuvent
passer d'un compte au Luxembourg à un compte en Suisse, puis repartir
au Liechtenstein. Ce n'est pas acceptable.
Les droits de la défense constituent,
dans le cas présent, des obstacles majeurs à la lutte contre
l'argent sale. Ce ne sont d'ailleurs pas les droits de la défense
car toute personne poursuivie, dans un des pays européens, a des
droits pour se défendre. Si le Luxembourg poursuit, des droits existent
ici pour se défendre. Si la France poursuit et demande des informations
complémentaires - et pas davantage - il existe des droits pour se
défendre en France. C'est ainsi dans tous les pays qui sont au même
niveau de protection juridique. Il faut que vous compreniez que notre position
politique est très éloignée de la vôtre.
Dans toutes les affaires sensibles,
l'argent de la corruption politique et économique français
ou allemand passe par le Luxembourg, la Suisse et le Liechtenstein. Si
ce n'était pas le cas, le problème des voies de recours ne
se poserait pas.
M. Laurent MOSAR : Tous les
systèmes d'entraide judiciaire que j'ai examinés prévoient
le recours de la partie poursuivie, qu'elle soit résidente ou non-résidente
dans ce pays.
M. le Rapporteur : Ce n'est
pas le cas dans notre pays.
M. Laurent MOSAR : Dans ce cas,
la France fait exception, mais dans tous les autres pays européens
dont j'ai étudié la législation, la partie poursuivie
doit toujours avoir un recours. Notre position est effectivement diamétralement
opposée à la vôtre, puisque je ne peux imaginer qu'on
ne prévoit plus, au Luxembourg, de recours de la partie poursuivie.
C'est un principe de droit. Une partie poursuivie, dans n'importe quel
pays, doit avoir la possibilité de se défendre dans ce pays.
M. le Rapporteur : Elle n'est
pas poursuivie. Soyons clairs sur les choses dont on parle. Si elle est
poursuivie au Luxembourg, elle a des voies de recours au Luxembourg, ce
qui est normal. Si elle est poursuivie en France, elle a des voies de recours
en France. Si elle n'est poursuivie ni au Luxembourg, ni en France, et
fait simplement l'objet d'une demande de renseignements sur ses comptes
bancaires au Luxembourg, il est tout à fait anormal qu'elle ait
des voies de recours, puisqu'elle n'est pas poursuivie.
M. Laurent MOSAR : Dans ce genre
d'affaires, il y a toujours plusieurs parties, rarement une seule. Prenons
l'exemple d'une affaire qui nous vient de Belgique où le procureur
belge poursuit une personne. Il demande, dans sa commission rogatoire,
la perquisition auprès d'une banque luxembourgeoise. Lors de sa
perquisition, d'autres personnes tierces deviennent victimes dans cette
affaire. N'estimez-vous pas que ces parties tierces doivent avoir la possibilité
d'engager un recours ?
M. le Rapporteur : Mais quelle
est l'atteinte à leurs droits ? Est-ce le fait qu'un juge d'instruction,
qui ne les poursuit pas car elles ne sont pas accusées, puisse connaître
le contenu de leurs comptes bancaires ?
M. Laurent MOSAR : Je ne comprends
pas pourquoi un compte bancaire serait saisi à Luxembourg sur la
base d'une affaire. Cela induit un préjudice. Si la personne n'a
rien à voir avec cette affaire, elle doit pouvoir se défendre.
Demandez comment fonctionnent en pratique ces demandes d'entraide judiciaire.
La police judiciaire se déplace auprès d'une banque, puis
un certain nombre de comptes sont saisis. Des tierces parties sont forcément
victimes de ce genre de mesures. Cela arrive tous les jours.
M. le Rapporteur : Il y a un
petit malentendu sur le mot saisie. Si cela concerne la remise de documentation,
il n'y a aucun préjudice. Toutefois, s'il s'agit du gel de biens,
nous sommes tout à fait d'accord, il y a préjudice.
M. Laurent MOSAR : Il faut donc
qu'il y ait un recours.
M. le Rapporteur : Nous sommes
d'accord sur la saisie, mais sur la remise de documentation, il n'y a aucun
préjudice. Notre problème à nous est l'information.
M. le Président : Un
praticien que nous avons rencontré nous a dit cette chose tellement
simple : « Si je veux savoir qui est le titulaire du compte 22B,
on ne me répondra pas. Je dois être capable de donner le nom
de la personne. » Dans toute investigation, cela pose un problème
considérable. Il faudrait déjà avoir identifié
la personne dans la bonne banque et savoir exactement qui possède
ce compte avant de pouvoir obtenir des informations.
Cette pratique bloque l'avancée
de la plupart des recherches. Sur ce point tout à fait essentiel
de l'avancée du droit, quel est l'état de vos réflexions
?
M. Laurent MOSAR : Il faudrait
que vous posiez la question au procureur, mais cela m'étonnerait
que ce soit le cas.
M. le Président : Prévoyez-vous
un fichier centralisé, démarche qui relève du domaine
législatif ?
M. Laurent MOSAR : Imaginons
l'exemple suivant : M. Schmit est poursuivi en Belgique pour des affaires
de blanchiment. Le juge d'instruction belge transmet des commissions rogatoires
à son collègue à Luxembourg, car cette personne est
soupçonnée d'entretenir des comptes auprès de la Banque
internationale à Luxembourg. Le juge d'instruction luxembourgeois
fait alors une perquisition auprès de la BIL pour constater tous
les comptes qui apparaissent au nom de M. Schmit.
S'il est bénéficiaire
économique d'une holding, la situation est différente. Il
n'est pas possible d'aller perquisitionner toutes les holdings pour voir
si M. Schmit n'est pas, pas hasard, également bénéficiaire
économique d'une de ces sociétés. Toutefois, si une
entraide judiciaire est entamée contre M. Schmit auprès de
la BIL, tous les comptes de M. Schmit sont perquisitionnés. Il ne
vous est même plus nécessaire de communiquer tous ses numéros
des comptes.
M. Jacky DARNE : Ne faut-il
pas autant de commissions rogatoires que de banques...
M. le Rapporteur : Exactement.
C'est ce que dit le rapport d'évaluation mutuelle.
M. Jacky DARNE : Il est dit
qu'il faut autant de commissions rogatoires qu'il y a d'établissements
bancaires, ce qui implique l'envoi de trois cents demandes...
M. Laurent MOSAR : Comment faire
? Indiquer que vous avez des soupçons contre M. Schmit et demander
aux autorités d'aller voir auprès de toutes les banques de
la place si M. Schmit n'y a pas de comptes.
M. le Rapporteur : C'est ce
que nous avons en France.
M. Jacky DARNE : Dans la plupart
des pays, il existe un fichier centralisé de l'ensemble des comptes
ouverts dans toutes les banques. Cela permet, par une seule commission
rogatoire, de connaître tous les comptes ouverts.
M. Laurent MOSAR : Non, cela
n'existe pas partout. J'ai bien étudié le cas de l'Allemagne
où ce n'est pas du tout le cas. En Allemagne, lorsqu'un juge fait
une demande d'entraide judiciaire, il doit fournir des précisions
très détaillées. Un tel fichier centralisé
des comptes bancaires n'existe pas en Allemagne, et pourtant c'est un pays
au-dessus de tout soupçon en matière de blanchiment.
M. Jacky DARNE : A l'inverse,
les juges ne se plaignent pas d'une absence d'information de l'Allemagne,
alors qu'ils le font pour le Luxembourg et la Grande-Bretagne.
M. le Président : Il
ne faut pas qu'il y ait un problème de susceptibilité. Nous
sommes des législateurs totalement indépendants. Nous menons
un combat que nous croyons juste sur le fond et que nous pensons pouvoir
mener avec nos collègues parlementaires de tous les pays, y compris
le Luxembourg. Il ne s'agit pas de venir ici pour stigmatiser le Luxembourg.
Nous vous rapportons des propos et vous donnons des standards dont nous
pensons qu'ils méritent d'être discutés.
Vous avez évoqué le cas
de la Grande-Bretagne. Notre visite dans ce pays est déjà
programmée. Nous irons en Grande-Bretagne où nous nous exprimerons
très clairement sur les îles anglo-normandes, mais aussi sur
la place de Londres. Nous rencontrerons des parlementaires anglais qui,
eux-mêmes, ne sont pas très satisfaits de ce qui se passe
dans leur pays.
Toutefois, il ne s'agit pas seulement
d'aller pointer les points faibles de nos voisins car, pour ce qui concerne
la France, nous ferons des propositions au gouvernement français.
En effet, nous considérons que, dans la lutte contre le blanchiment,
il y a encore chez nous de véritables progrès à réaliser.
M. Laurent MOSAR : Je suis toujours
curieux de vous entendre, vous ou d'autres collègues, dans ce type
de démarche puisque vous avez Monaco.
M. le Rapporteur : Cela ne s'est
pas bien passé à Monaco, nous avons quasiment frôlé
l'incident diplomatique. En revanche, cela se passe très bien à
Luxembourg.
M. Laurent MOSAR : Je ne connais
pas en détail les liens qui existent entre la France et Monaco,
mais je sais qu'ils existent.
M. le Rapporteur : Cela se dégrade.
M. Jacky DARNE : Cela étant,
la puissance financière de Monaco et celle du Luxembourg sont sans
commune mesure. Cela ne nous a pas empêché de faire part de
notre avis aux autorités monégasques. Toutefois l'importance
de ces deux places financières, en Europe et dans le monde, se situe
dans un rapport de 1 à 300.
M. Lucien WEILER : Le Luxembourg
est plus social car il accepte des clients moins bien dotés que
ceux de Monaco ! (Rires.) Comprenez notre susceptibilité
sur ce point, car nous sommes en permanence dans la visée de tout
le monde. On nous reproche tout et n'importe quoi, bien que nous ayons,
ces dernières années, installé un cordon sanitaire
relativement étoffé auquel nous travaillons encore.
Au début de notre entrevue,
vous nous avez fait part de protestations. Je ne sais si j'ai bien saisi
ce que vous visiez par ces dernières. M. Mosar vous a fait état,
sur une année, de deux mille demandes d'entraide, parmi lesquelles
vingt-deux ont été refusées, le reste ayant été
traité.
Pour autant que je me souvienne d'une
entrevue que nous avons eue avec le procureur d'Etat, dans le cadre d'une
réunion de la commission juridique ou des finances, celui-ci a indiqué
que le système d'entraide judiciaire fonctionnait à la satisfaction
des autorités étrangères qui font ces demandes. Ces
protestations proviennent-elles d'autorités judiciaires ?
M. le Président : Je
vais vous citer un exemple qui concerne une affaire de drogue et qui nous
a été donné par un juge belge, lorsque nous sommes
allés en Belgique. Dans sa commission rogatoire, ce juge avait inclus
un certain nombre de chefs d'inculpation ainsi qu'une question fiscale.
Il lui a été indiqué que cette commission, parce qu'elle
incluait la question fiscale, n'était pas recevable. Si la question
fiscale n'est pas prépondérante, il y a d'autres questions
à prendre en compte. Cet exemple pratique nous a été
donné par un juge important, qui a travaillé sur de grosses
affaires. Dès lors que, dans ses demandes, la question fiscale se
trouvait incluse parmi d'autres questions relatives au trafic de drogue,
il n'a pas obtenu satisfaction.
Ceci est un exemple des protestations
que j'évoquais. Un autre juge, lors d'une audition, nous a relaté
que, dans le cadre d'une enquête, il avait été obligé
chaque fois, sans jamais obtenir de réponse, de fournir des éléments.
Il ne le pouvait pas, tout en sachant que l'affaire était bien réelle.
M. Lucien WEILER : Cette question
est à discuter avec le procureur d'Etat qui nous avait donné
une autre impression en la matière. J'imagine qu'il y a des cas
où le système d'entraide ne fonctionne pas bien. Toutefois,
il ne faut pas occulter le fait que ce système a tout de même
fonctionné pour deux mille demandes. Je ne peux m'imaginer qu'une
majorité de demandes posent problème. Ce point sera à
discuter avec le procureur.
M. le Rapporteur : Nous avons
deux points de discussion avec le Luxembourg : l'exécution des commissions
rogatoires par les autorités judiciaires luxembourgeoises et la
configuration juridique du dispositif qui relève de la décision
politique.
Au regard de ces deux niveaux - politique
et judiciaire - nous ne voulons pas mélanger les critiques. Il y
a ce qui relève de votre responsabilité et ce qui relève
de la responsabilité de l'autorité judiciaire.
Le président Peillon vous a
exposé clairement les revendications des juges français,
belges, néerlandais et italiens - soit quatre pays. Tous les avis
convergent pour dire que la conception de l'entraide est restrictive et
qu'elle aboutit non pas à des refus - c'est pourquoi vos statistiques
en agrégats sont à l'avantage du Luxembourg dans la mesure
où il y a toujours une réponse - mais à une réponse
soit tardive, soit demandant un complément d'information.
D'ailleurs, les auteurs du rapport
d'évaluation mutuelle font état d'une critique des statistiques
établies par le Luxembourg : « Les statistiques du Luxembourg
sont sommaires et difficilement exploitables pour une analyse fine et des
délais et points forts ou faibles du système. Il serait souhaitable
que le Luxembourg envisage rapidement la mise au point d'un système
plus performant en ce domaine. »
A ce stade de l'évaluation,
nous pouvons considérer que les vingt-deux refus, qui sont des refus
politiques, sont à nos yeux inacceptables, car nous ne pouvons imaginer
l'immixtion du pouvoir exécutif dans l'exécution des commissions
rogatoires internationales, pour quelques motifs que ce soit. C'est d'ailleurs
le point de vue du procureur d'Etat du Luxembourg. En dehors de ce point
de refus, tous les autres éléments dilatoires font l'objet
d'une analyse dans ce rapport d'évaluation mutuelle.
Notre position est la suivante. La
question des voies de recours, qui relève de votre décision
politique parlementaire, doit être traitée sur le plan politique.
Notre revendication est la suivante : dès lors qu'il existe, dans
tous les pays européens adhérant à la convention de
Schengen, des standards de protection des droits de l'Homme, il ne semble
pas nécessaire que tout ressortissant, poursuivi dans le pays requérant,
dispose d'une deuxième voie de recours au Luxembourg.
M. Laurent MOSAR : Ce n'est
pas une deuxième voie de recours, mais une voie de recours sur une
mesure accessoire.
M. Jacky DARNE : Que pensent
les législateurs de l'intervention du pouvoir exécutif ?
Trouvez-vous normal que ce soit le ministre qui reçoive et qui décide
de l'opportunité...
M. Laurent MOSAR : En fait,
le ministre ne prend aucune décision. Il reçoit la demande
d'entraide et la transmet au parquet pour examen. Je vous concède
que cette procédure peut susciter des questions, toutefois ce n'est
pas le ministre qui décide s'il y a lieu de donner suite ou non
à la demande.
Quand vous dites que les vingt-deux
dossiers refusés concernaient des affaires politiques, ce n'est
pas le cas. Il faudrait examiner les raisons exactes pour lesquelles ces
vingt-deux dossiers n'ont pas été acceptés, mais en
aucun cas, on ne peut affirmer que ce soit pour des raisons politiques.
Dans un certain nombre de dossiers, il s'est passé la chose suivante.
La demande d'informations complémentaires n'a pas été
suivie d'effet de la part du juge étranger. Il est normal, si notre
juge d'instruction demande un complément d'information et qu'il
ne reçoit aucune réponse, qu'il mette alors de nouveau le
dossier dans un tiroir. On ne peut exiger de nos juges d'instruction qu'ils
fassent du zèle en poursuivant des dossiers sans être en mesure
de les poursuivre.
Nos juges d'instruction, et notamment
le procureur, nous ont indiqué que ces dossiers sont très
souvent mal instruits. Il est alors normal que le juge d'instruction luxembourgeois
pose des questions. On ne peut pas toujours faire porter la responsabilité
à nos juges d'instruction, encore faut-il voir la situation du dossier.
Dans les affaires sensibles, à savoir les affaires politiques, M.
Biever nous a dit que s'il souhaitait avoir plus d'informations sur un
dossier, il lui suffisait de lire la presse, car il en apprend plus dans
la presse que dans le dossier lui-même.
M. le Président : C'est
inquiétant pour la démocratie.
M. le Rapporteur : Je voudrais
faire une remarque sur ce point, même si c'est en dehors de nos discussions
très techniques. La convention européenne des droits de l'Homme
consacre le droit de chacun de savoir lorsqu'un dirigeant public est impliqué
dans une affaire de corruption. C'est un droit constitutionnel dans notre
pays. Heureusement que la presse existe ! Pour ma part, je n'ai aucun problème
vis-à-vis de la presse.
Notre détermination à
avancer sur le terrain de l'entraide judiciaire est justifiée par
les sinistres judiciaires que provoque le refus de coopération de
pays, situés dans l'espace européen et dont certains, comme
le Royaume-Uni ou le Luxembourg, sont membres de la Communauté européenne,
ce qui pose problème.
Je voudrais que vous entendiez bien
nos revendications qui sont les suivantes. Il est inacceptable que le juge
procède à un contrôle de proportionnalité, ce
qui n'est jamais le cas lorsque le Luxembourg adresse une commission rogatoire
à la France, de même qu'il est inacceptable qu'il procède
à un contrôle de principe de spécialité.
Nous considérons que si les
voies de recours peuvent s'exercer dans le pays requis, ce ne peut être
que pour les personnes qui seraient poursuivies, qui subiraient un préjudice
et, par ailleurs, qui seraient exclusivement des résidents ou des
personnes de nationalité luxembourgeoise que vous entendriez protéger
particulièrement. En revanche, que des Français non-résidents
qui ont des comptes au Luxembourg, alors qu'on demande la documentation
bancaire au Luxembourg, puissent faire traîner une affaire trois
ou quatre ans car ils peuvent justifier des trois niveaux de recours, nous
paraît totalement inacceptable.
M. le Président : Sur
ce point, le rapport du Conseil de l'Europe dit précisément
en sa page 24 : « Par ailleurs, il est ressorti une forme de méfiance
à l'égard des demandes d'entraide prenant la forme d'une
institution (...) sur le respect des droits de la défense, comme
si cet aspect du droit était inconnu ou ignoré des autres
Etats membres qui sont pourtant tous signataires de la convention européenne
des droits de l'homme, d'où l'incrimination et le droit de proportionnalité.
» Tout ceci est de l'ordre de la législation.
Je voudrais revenir au blanchiment
proprement dit. Vous avez modifié la loi et mis en place un certain
nombre de structures. On lit dans ce même rapport que, néanmoins,
le système ne fonctionne peut-être pas aussi bien qu'il le
pourrait. Par exemple, un certain nombre d'établissements financiers
ne font pas de déclaration de soupçon. A l'examen de la masse
des déclarations de soupçon, certains établissements
en font, d'autres pas. Cela donne lieu à des difficultés.
Par ailleurs, on constate un manque de moyens en personnel, au niveau du
parquet, pour traiter ces déclarations.
En tant que parlementaires, par rapport
à cette procédure intéressante que vous avez mis en
place, avez-vous prévu une commission d'évaluation, un retour
sur ce fonctionnement ou encore un durcissement par rapport aux établissements
qui ne font pas de déclarations ?
M. Laurent MOSAR : Ayant été
rapporteur du projet sur le blanchiment, projet très sévère,
je peux vous fournir immédiatement une réponse. Ont été
prévues, dans le cadre de cette loi, un certain nombre de dispositions,
notamment des sanctions tant financières que des peines de prison
à l'encontre des banquiers, des avocats, des experts-comptables,
de toutes les personnes travaillant sur la place financière et qui
ne respecteraient pas ces dispositions.
Peut-être est-ce vrai que certaines
banques font plus de déclarations que d'autres, mais en tant que
législateur, on ne peut uniquement que créer un cadre légal.
Nous avons donc créé un cadre très strict, et toutes
les personnes qui ne respecteraient pas les dispositions de la loi sur
le blanchiment seraient exposées à des sanctions.
M. Lucien WEILER : La comparaison
avec d'autres pays en ce domaine serait intéressante. La connaissez-vous
?
M. Jacky DARNE : C'est très
variable. Reste à savoir, lorsqu'on constate qu'une banque fait
peu de déclarations de soupçon, si on laisse faire ou s'il
faut intervenir pour que les banques participent.
M. Lucien WEILER : Quelle est
la situation en France ?
M. Jacky DARNE : En France,
les agents du TRACFIN, lorsqu'ils constatent la faible contribution d'un
établissement ou d'une profession, entreprennent des démarches
pédagogiques, de concertation, de discussions, de conviction afin
que les banques augmentent leurs déclarations de soupçon.
Mais ils sont loin d'avoir obtenu de toutes les banques, une égale
coopération.
Le problème se pose dans d'autres
secteurs, mais on peut néanmoins citer le rapport du GAFI qui indique
qu'un certain nombre d'institutions financières n'ont jamais fait
de déclarations chez vous, au Luxembourg. On sait pertinemment que
certaines banques n'appliquent pas les textes...
M. Laurent MOSAR : Mais nous
avons créé un cadre législatif très strict
et qui prévoit des amendes, jusqu'à 50 millions de francs.
S'il y a un soupçon, il faut une dénonciation. Une banque
ne peut pas faire, chaque année, douze déclarations si elle
ne rencontre pas de problèmes particuliers. Si une banque n'a pas
de déclaration sur une année, on ne peut tout de même
pas l'obliger à en faire.
M. Jacky DARNE : Si on le considère
sous l'angle de la caricature, vous avez raison. Mais il ne s'agit pas
tout à fait de cela, mais bien de constater que les procédures
internes des banques entraînent ou non une certaine collaboration.
La question de fond, pour vous comme pour nous, est la suivante. Sur une
place financière de l'importance du Luxembourg, pense-t-on réellement
être capable de faire fuir l'argent sale ou au contraire, l'attirer
?
Je vous sens sur la défensive,
quand vous dites qu'ici, ce n'est pas pire qu'ailleurs et que votre place
se comporte normalement. Or les échos venus de l'extérieur
sont plutôt différents, si l'on prend le GAFI, le Conseil
de l'Europe ou les juges étrangers. Le mois dernier, les banques
elles-mêmes ont fondé un organisme car elles se sentent sur
le banc des accusés et, malgré les lois, veulent redonner
une image positive à la place financière luxembourgeoise.
Par conséquent, l'environnement
juge la situation autrement. Soit tout le monde se trompe et le Luxembourg
est victime d'un jugement excessif, soit il y a une part de vérité,
et effectivement cette place financière très importante attire
des capitaux sales. Il faut agir ensemble pour que, dans toute l'Europe,
y compris au Luxembourg, ces types de capitaux ne s'y abritent pas. Dans
les moyens d'éviter que ces capitaux viennent au Luxembourg, il
y a l'entraide judiciaire, la façon de gérer un secret bancaire,
l'aspect fiscal.
Partant de là, soit on se dirige
dans une voie qui, progressivement, fait que le Luxembourg a la même
image que les autres places, soit le Luxembourg reste tel quel, et sera
à terme perdant parce que son image se détériorera
s'il ne collabore pas. En l'occurrence, l'Europe entière y perdra
parce que fiscalement, le Luxembourg y perdra.
Cela me permet de revenir sur l'aspect
fiscal. Vous avez indiqué que les résidents paient des impôts
comme dans les autres pays. Toutefois le paradis fiscal n'est pas principalement
fait pour les résidents, mais plutôt pour des personnes extérieures.
Les douze mille sociétés holdings de la loi de 1929 ne sont
pas là par hasard. Peut-être certaines le sont-elles pour
des questions de malversations criminelles, mais la plupart le sont sans
doute pour des raisons fiscales.
Même les holdings pour la gestion
des participations financières, qui ont un régime fiscal
différent mais quand même très avantageux, ne sont
pas non plus au Luxembourg par hasard. L'idée de paradis fiscal
repose le fait que l'on constate un afflux de sociétés qui,
en réalité, cherchent à bénéficier d'une
situation fiscale très avantageuse au Luxembourg.
Cela pose la question d'une certaine
harmonisation dans l'ensemble des pays européens. Je sais que vous
me conseillerez d'aller regarder ce qui se fait dans des holdings néerlandaises
ou ailleurs. Il ne suffit pas de dénoncer celui qui est égal
ou pire ou à peine meilleur, mais plutôt d'accepter le fait
que la divergence fiscale attire des capitaux et que, sous couvert ensuite
de fiscalité, on fait passer autre chose.
Cette divergence fiscale permet de
faire passer d'autres choses ou d'en être à l'origine. Les
Néerlandais nous expliquaient hier que l'une de leur meilleure action
est d'avoir associé l'approche fiscale et la lutte contre le blanchiment.
En effet, ils ont démontré, par leurs enquêtes et leur
travail, qu'en réalité, ces deux aspects étaient souvent
liés, l'un n'allant pas sans l'autre.
M. Laurent MOSAR : Vous avez
dit que le Luxembourg n'est pas un paradis fiscal pour les Luxembourgeois,
mais peut l'être pour les non-Luxembourgeois. Tout le problème
réside dans le fait que nous sommes un petit pays, entourés
de grands pays. Tous ceux qui ne veulent pas payer d'impôts viennent
au Luxembourg car ils peuvent y ouvrir un compte.
C'est ce que notre Premier ministre
tente toujours d'expliquer à ses collègues allemands, peu
satisfaits du système luxembourgeois. Mais en fait, cela n'a rien
à voir avec le fonctionnement de notre système qui fonctionne
exactement de la même façon que le système allemand.
C'est d'ailleurs la raison pour laquelle le Luxembourg est d'accord pour
une retenue à la source, que nous avons même proposée
à 15 %. Nous ne voyons aucun inconvénient à une retenue
à la source, mais nous ne pouvons tout de même pas adopter
une imposition plus importante qu'en Allemagne. Ce problème, dont
nous sommes tout à fait conscients, vient du fait que nous sommes
un petit pays.
Je voudrais revenir au problème
de l'absence de dénonciation de la part des banques, qui a peut-être
une explication. Le Luxembourg abrite des banques de toutes natures. Certaines
sont spécialisées dans la gestion de portefeuilles, d'autres
dans les crédits. Les affaires, qui donnent lieu à des dénonciations,
sont souvent en relation avec des gestions de portefeuille. Or beaucoup
de banques n'ont pas de telles activités. C'est peut-être
également la raison pour laquelle ces banques ne font pas de dénonciations.
On parle toujours du Luxembourg comme un nid d'argent noir, mais la place
financière de Luxembourg vit principalement grâce aux fonds
communs de placement, et non pas de la gestion de portefeuille, comme on
le croit toujours.
M. Weiler, en sa qualité de
président de la commission des finances, pourra vous le confirmer.
Les entrées fiscales sont expliquées par le développement
des fonds communs de placement.
M. le Président : Sur
cette question très intéressante, vous avez mis en place
cette loi anti-blanchiment. Je comprends fort bien que, dès lors
que le législateur a fait son travail, l'exécution des lois
ne lui appartient plus. Nous pouvons lire, dans tous les rapports, que
sur la place de Luxembourg, qui est très importante, seuls deux
policiers sont affectés à la cellule anti-blanchiment pour
analyser l'ensemble des déclarations.
La totalité des déclarations
n'a engendré seulement qu'une dizaine d'informations judiciaires.
Il est vrai que le système d'amendes et de sanctions est très
dur à l'égard de ceux qui ne respecteraient pas leurs obligations.
Combien d'amendes ont-elles été prononcées et combien
de sanctions ont-elles été prises ?
Sur ces questions, vous parlementaires,
pour précisément aller dans le sens donné à
votre législation, avez-vous procédé à des
évaluations ou comptez-vous le faire ? Contrôlez-vous le travail
exécutif et administratif derrière vos lois, ou une fois
votées, vous n'avez plus, sur leur exécution, d'informations
particulières ? Ce problème est noté dans tous les
rapports.
M. Lucien WEILER : Comme vous
l'avez indiqué vous-même, le contrôle de l'exécution,
qui pose partout le même problème, est a fortiori encore plus
grand chez nous. Dans ce parlement, nous sommes soixante députés
qui doivent accomplir le même travail législatif que pour
un grand pays. Nous sommes membres d'une ou plusieurs commissions. Les
parlementaires allemands, que nous avons rencontrés, sont membres
d'une seule commission et connaissent leurs dossiers en détail.
Nous n'en avons pas la possibilité.
Au Luxembourg, la commission de surveillance
du secteur financier a établi une liste des transactions dites anormales,
en raison de la subjectivité de la dénonciation. Cette liste,
qui n'est pas exhaustive, a le mérite d'exister. Tous les responsables
du secteur financier l'ont reçue.
Ce que vous dites est juste. La commission
de surveillance du secteur financier devrait examiner si des banques font
des dénonciations très souvent, d'autres jamais. Il y a là
quelque chose qui ne va pas et que la commission de surveillance devrait
examiner.
Je vous concède volontiers que
la commission des finances au parlement pourrait proposer de convoquer
les responsables de la commission de surveillance et leur poser la question.
Nous avons établi, en tant que législateur, ces dispositifs
et avons intérêt à ce qu'ils fonctionnent.
M. le Président : En
France, nous avons un organisme chargé de ces déclarations
de soupçon et de contrôle. Nous avons fait des remarques sur
ses dysfonctionnements qui sont réels, avec des possibilités
d'amélioration. Cela ne fait jamais plaisir, mais c'est ainsi. A
la lecture des deux rapports, celui du conseil de l'Europe et celui du
GAFI, qui sont identiques dans leurs remarques, certaines choses nous paraissent
inexplicables vues de l'extérieur. Il est impensable d'avoir deux
personnes chargées des déclarations de soupçon, sur
une place financière européenne de cette importante mondiale,
alors que l'on sait que, dans la plupart des pays, c'est standardisé.
Cela ne manifeste pas non plus une
grande volonté politique aux yeux de l'extérieur. Quelle
que soit la qualité de la loi, cela donne l'impression qu'elle a
été faite pour être une vitrine et que derrière,
dans le magasin, les choses continuent comme avant. Je ne porte pas de
jugement, je vous fais part simplement de notre impression.
Ces rapports, qui concernent le Luxembourg,
disent la même chose. Pour contrôler les opérations
sur la place de Luxembourg, il n'y a que deux personnes alors qu'à
Monaco, dont la place est beaucoup plus petite, elles sont trois. On a
sans doute le sentiment qu'a été mise en place une législation
répressive et sérieuse, étendue en 1998 à d'autres
professions, mais l'intendance ne suit pas. On sait que si l'intendance
ne suit pas, cela ne sert pas à grand-chose. Cette question très
pragmatique est aussi très importante parce que si c'est une guerre
d'image, comme vous l'évoquez parfois, il y a quand même des
raisons à cela.
M. Lucien WEILER : Nous sommes
parfois énervés d'être épinglés dans
le cadre de l'harmonisation fiscale, dans les limites de la question sur
l'impôt sur le revenu, la fiscalité des entreprises, la concurrence
déloyale, car nous disons que tel n'est pas le cas, surtout maintenant
que la question a été bloquée au sommet par l'attitude
de l'Angleterre.
Or on n'a même pas évoqué
le problème luxembourgeois sur les investissements où on
veut avoir des exceptions, tout a été bloqué par les
Eurobonds et la question des Anglais à ce sujet. Vous comprendrez
que, d'un autre coté, nous fassions aussi des avances. Nous n'avons
aucun intérêt à introduire cet impôt retenu à
la source, mais nous voulons être coopératifs, faire quelque
chose de sérieux.
Cette place ne bloque pas tout pour
sauvegarder les meubles. Nous sommes une place financière qui, dans
certains domaines, est d'importance mondiale. Même avec un impôt
à la source, cette place ne s'écroulera pas. Nous avons,
par ailleurs, une renommée dans bien des domaines et une spécialisation.
Nous avons tout intérêt à le faire, et aucun intérêt
à ce que la Belgique continue, pour ébranler le secret, à
procéder à la hache. Un certain procureur belge essaie d'avancer
à la hache estimant qu'ainsi on peut par endroits ébranler
l'institution.
M. le Président : Vous
évoquez l'affaire de la KBlux. Je voudrais vous donner une indication
sur un point précis. Sur cette holding, j'ai lu qu'il y avait des
cessions de parts au porteur. Cela signifie qu'on peut céder des
parts de la société au porteur et, par conséquent,
on ne sait pas qui est l'ayant droit économique. Je voulais attirer
votre attention sur ce point par rapport aux règles en vigueur en
Europe. Cela pose quand même un problème, en dehors des avantages
fiscaux d'une holding.
M. Laurent MOSAR : Une holding,
en France, n'est pas non plus imposable.
M. le Président : En
dehors des avantages fiscaux, vous avez un réel moyen, dans la lutte
contre le blanchiment, qui est la possibilité d'identifier les ayants
droit économiques. S'il y a effectivement des cessions de parts
au porteur de la société holding à Luxembourg, cela
pose un véritable problème.
M. Laurent MOSAR : Nos banques
ont l'obligation de connaître le bénéficiaire économique.
Quand un non-résident luxembourgeois ouvre un compte auprès
d'une banque luxembourgeoise, il doit remplir différents formulaires
et indiquer l'identité des bénéficiaires économiques.
Le domiciliataire d'une société holding doit également
connaître les bénéficiaires économiques. La
situation n'est pas telle que personne ne connaît les vrais bénéficiaires
économiques des sociétés.
M. Jacky DARNE : Régulièrement,
des textes sur le fonctionnement de holdings donnent l'impression qu'on
attache plus d'importance à la forme qu'au fond. Par exemple, on
peut tenir des assemblées générales à l'extérieur,
quand les procurations sont faites, sans être obligé de connaître
le nom de celui qui a donné procuration. Tout un ensemble de présentations
du déroulement de la vie sociale fait qu'on s'interroge. Dans le
cadre d'une assemblée générale tenue à l'extérieur
avec des procurations dont on ne connaît pas l'origine, comment connaître
la réalité de ce qui se passe derrière ? Cela donne
l'impression que celui qui doit avoir des informations est dans l'impossibilité
de les obtenir.
M. Laurent MOSAR : Dans le cadre
de l'entraide judiciaire, s'il y a une commission rogatoire et que le juge
luxembourgeois l'accepte, la banque est dans l'obligation de fournir le
nom des bénéficiaires économiques.
M. le Président : S'il
y a une cession de parts au porteur, je ne suis pas obligé de la
déclarer, car j'ai fait ma déclaration à l'ouverture
du compte.
M. Laurent MOSAR : A ce moment-là,
celui qui agit ainsi et ne le déclare pas est en infraction. Le
banquier, à savoir le domiciliataire, doit informer son client qu'il
est tenu de lui fournir toutes les informations s'il y a une cession. C'est
même très clairement stipulé dans la législation.
Il y a peut-être parfois une distorsion vis-à-vis de la législation
existante. Vous pouvez avoir l'impression que cette législation
n'est pas toujours respectée, mais il me semble que c'est un problème
général qui existe également en France.
Vous avez également en France
des lois qui ne sont pas toujours respectées. Ici, à Luxembourg,
le problème n'est pas en fait un problème de loi, car nos
lois sont aussi strictes que de nombreuses lois dans d'autres pays. On
peut parfois s'interroger si ces lois sont toujours respectées,
mais au niveau législatif, je ne pense pas qu'on peut faire un quelconque
reproche à notre pays.
Effectivement, en matière d'entraide
judiciaire, nos positions sont quelque peu divergentes puisque, me semble-t-il,
vous plaidez pour une entraide judiciaire très large. Pour notre
part, nous ne pensons pas qu'une entraide judiciaire aussi large soit souhaitable
dans l'intérêt des justiciables. Toujours pour vous donner
l'exemple de l'entraide judiciaire dans d'autres pays qui sont plus restrictifs
que notre système, il suffit d'examiner la législation allemande
qui est beaucoup plus stricte que le projet actuellement en discussion.
M. Jacky DARNE : Avez-vous une
idée du nombre de sociétés domiciliées et immatriculées
au Luxembourg car, depuis vos derniers textes, il y a maintenant une obligation
d'immatriculation ?
M. Laurent MOSAR : Le chiffre
est énorme.
M. Jacky DARNE : Cent mille...
M. Laurent MOSAR : Peut-être
pas autant, mais il y en a beaucoup. Il faudrait poser la question au ministre
qui dispose peut-être des derniers chiffres. Mais nous ne contestons
pas qu'il y a beaucoup de sociétés holdings.
Il faut aussi préciser un autre
point. Les gens s'imaginent toujours que les sociétés holdings
sont des sociétés camouflées dont les bénéficiaires
économiques ne sont pas connus. Ce n'est pas vrai. Nous avons beaucoup
de grandes sociétés qui sont, officiellement à Luxembourg,
actionnaires dans une société holding pour la bonne et simple
raison que la société holding n'est pas imposable fiscalement.
La même chose existe pour une société holding au Danemark
comme aux Pays-Bas. Ce n'est donc pas une spécificité luxembourgeoise.
M. Lucien WEILER : En termes
de moyens humains, nous sommes certainement en retrait par rapport à
l'importance qu'a pris la place financière. C'est un problème
qui existe partout et qui n'est pas particulier au domaine de la place
financière. En matière de justice, nous avons des retards
énormes dans tous les tribunaux. Il me semble que d'autres pays
connaissent la même situation.
J'ai rencontré, il y a quelques
jours, le procureur qui a également fait des remarques sévères
en la matière. Le ministère de la Justice a essayé
d'obtempérer en rappelant qu'il avait fait, ces dernières
années, beaucoup d'efforts en matière de ressources humaines,
dans le domaine judiciaire. Je concède que ces efforts ne sont pas
suffisants, mais ce n'est pas un problème propre au Luxembourg.
Si la commission juridique disposait
de plus de moyens en ressources humains, elle serait plus en mesure de
poursuivre cette évolution. Mais l'Etat doit suivre ses priorités.
M. le Président : Nous
vous remercions chaleureusement de votre accueil. Nous comprenons qu'il
ne soit pas facile, voire inhabituel, d'avoir des échanges aussi
francs. Pour nous, c'est un exercice très satisfaisant.
M. Laurent MOSAR : Je voudrais
vous remercier au nom de mes collègues. Cette discussion a été
très intéressante, même si nous n'avons pas trouvé
un consensus sur tous les points. Ce n'est certainement pas la dernière
fois que nous aurons l'occasion de nous entretenir de problèmes
de cette nature qui sont importants. A cet égard, vous pouvez nous
adresser vos questions que nous transmettrons à notre commission
juridique ou toute autre commission concernée.
Cet entretien a eu lieu le 10 février
2000.
S'agissant de la coopération
judiciaire internationale en matière pénale, le Luxembourg
a, sur ce sujet, adopté le 8 août 2000 une législation
réglementant les voies de recours qui fait l'objet d'une analyse
dans le présent rapport et d'une note du Procureur d'Etat du Luxembourg
présentée en annexe.
Entretien
avec MM. Lucien THIEL et Jean-Jacques ROMMES,
respectivement Directeur et Directeur
adjoint
de l'Association des banques et
banquiers luxembourg (ABBL)
(compte rendu de l'entretien du
10 février 2000 au Luxembourg)
Présidence de M. Vincent PEILLON,
Président
M. le Président : Nous
avons connaissance de vos problèmes y compris de votre législation,
dont nous avons déjà discuté avec vos parlementaires.
Nous allons principalement évoquer avec vous la loi sur la réforme
de l'entraide judiciaire.
M. Lucien THIEL : J'aurai une
question au préalable. L'exercice est un peu inhabituel pour nous.
En tant que parlementaires français, que venez-vous faire exactement
à Luxembourg ?
M. le Président : Nous
sommes des parlementaires français, membres d'une Mission qui visite
l'ensemble des pays d'Europe dans le but d'examiner les obstacles intervenant
dans la lutte contre la délinquance financière et le blanchiment
de l'argent. Comme vous le savez, les Etats de l'Union européenne
ont adopté une législation et ont pris un certain nombre
d'engagements à Tampere ou dans d'autres enceintes comme le GAFI
pour lutter contre le blanchiment de l'argent sale.
Nous examinons la situation française
et celle de nos amis européens pour voir quels sont les systèmes
qui fonctionnent et ceux qui fonctionnent moins bien et pour quelles raisons.
Ce problème doit être abordé très franchement
; la mission que nous nous sommes fixée est d'identifier, sur cette
question du blanchiment, tous les obstacles en matière d'entraide
judiciaire, de traçabilité des mouvements de capitaux, et
de faire cet exercice en collaboration avec nos partenaires européens
car ce problème se pose à un niveau international.
M. Lucien THIEL : Nous avions
l'impression que des politiciens étrangers venaient enquêter
et nous interroger sur la façon dont cela se passe à Luxembourg,
démarche qui nous parait assez inhabituelle. Nous n'avons pas l'habitude
de ce type d'exercice même s'il y a quelques mois, nous avons reçu
la visite de M. Brard qui travaillait plus sur la fiscalité. Ce
n'était ni un débat, ni une discussion contradictoire, mais
une prise d'information. Je considère votre visite de la même
façon, c'est-à-dire une visite amicale d'information et non
comme un exercice d'inquisition.
M. le Président : En
tout premier lieu, nous vous remercions de nous recevoir car vous n'êtes
aucunement dans l'obligation de le faire. Nous venons nous informer, mais
il y a deux façons de le faire : soit rester dans des généralités,
soit avoir des interrogations précises sur les problèmes
qui nous sont rapportés et essayer d'y répondre. C'est le
deuxième exercice que nous devons faire ensemble.
M. Lucien THIEL : Je suppose
qu'il n'est pas nécessaire de faire une longue introduction car
vous savez déjà le type d'informations que vous voulez. Nous
sommes là pour vous répondre. A cet égard, j'ai demandé
à M. Rommes, le directeur de notre service juridique, de venir nous
rejoindre pour répondre à vos questions de nature juridique.
M. le Président : La
place financière de Luxembourg est aujourd'hui remarquable et en
pleine expansion, que ce soit la banque ou les fonds de placement. Quels
sont, selon vous, les atouts qui expliquent le succès de votre place
financière ?
M. Lucien THIEL : L'explication
a son origine dans les débuts de la place, il y a environ trente
ans. A la fin des années soixante, il y a la première apparition
de ces phénomènes que l'on appelle aujourd'hui la globalisation.
Les premiers marchés à se globaliser ou à s'internationaliser
furent les marchés financiers, où les besoins se faisaient
ressentir. Or à l'époque, chaque Etat d'une certaine envergure
avait encore un réflexe protectionniste, notamment envers sa monnaie.
Il n'y avait donc pas l'ouverture ou l'interpénétration qui
aurait pu répondre aux besoins de cette internationalisation.
Le Luxembourg s'est prêté
à cet exercice par le simple fait qu'il a toujours été
un pays intégré dans une entité économique
plus importante. Avant la première guerre mondiale, le Luxembourg
faisait partie de l'Union douanière allemande, ce qui a d'ailleurs
accéléré notre industrialisation car c'est à
cette époque que la sidérurgie prit son essor.
Après la première guerre
mondiale, nous avons cherché un autre partenaire économique
et monétaire. A l'époque, par référendum, le
Luxembourg s'était décidé pour la France, mais cette
dernière refusait une alliance et nous avons dû nous tourner
vers la Belgique, qui n'était en fait pas la plus mauvaise des solutions.
Dans le domaine monétaire, nous
abandonnions partiellement notre souveraineté par une association
monétaire qui comportait, par exemple, la même monnaie bien
que distincte juridiquement, mais avec une parité fixe. Du fait
de notre petite taille et du fait de n'avoir qu'une seule industrie, l'industrie
sidérurgique, totalement exportatrice, il nous fallait nous ouvrir
vers l'extérieur. Pour survivre économiquement et politiquement,
l'ouverture était pour nous une question fondamentale.
Voilà l'environnement général
qui a permis l'éclosion de la place financière. De plus,
il y a eu - coïncidence dans le temps - le besoin des banques allemandes
de s'internationaliser de nouveau après l'isolement de l'après-guerre.
Pour se lancer dans les affaires internationales, notamment les euromarchés,
les grandes banques allemandes se sont tournées vers le Luxembourg
en raison de la proximité. Le Luxembourg présentait un second
avantage nullement fiscal mais principalement commercial, en ce sens que
la réserve obligatoire auprès de la Bundesbank n'existait
pas à Luxembourg, du simple fait que nous n'avions pas de banque
centrale. Nous avions confié toutes les missions de banque centrale
à la Banque nationale de Belgique qui ne connaissait pas non plus
le principe de la réserve minimale.
A l'origine, l'essor de la place financière,
est venu de cette internationalisation et de ce phénomène
des euromarchés, c'est à dire l'utilisation d'un mélange
de devises en dehors de leur pays d'origine.
Ces euromarchés ont joué
le rôle de locomotive jusqu'au début des années quatre-vingts.
Puis la place connut une transition, suite à la crise internationale
d'endettement. A cette époque, les euromarchés avaient plongé
puisque les pays émergents, qui en étaient les grands clients,
rencontraient des problèmes. A la suite de la baisse importante
du prix de leurs matières premières, ces pays s'étaient
surendettés.
C'est alors que les opérateurs
et les autorités politiques de la place ont voulu ajouter un second
pilier à la place financière, en se tournant vers ce qu'on
appelle la clientèle privée. D'aucuns disent qu'il suffisait
au Luxembourg d'imiter les Suisses, car le Luxembourg est assez souvent
comparé à la Suisse. Il y a nombre de parallèles entre
le Luxembourg et la Suisse, toutes proportions gardées.
Cet intérêt pour une clientèle
privée était probablement dû au fait que les banquiers
avaient constaté l'émergence d'un phénomène
intéressant. C'était cette nouvelle génération
d'investisseurs potentiels, issue de l'après-guerre, disposant de
modestes fortunes qu'ils cherchaient à faire fructifier au-delà
d'un simple livret d'épargne.
C'est alors que la position géographique
du Luxembourg a joué un rôle important. En effet, nous nous
trouvions dans une région économique très dynamique
avec la Ruhr, la Belgique, les Pays-Bas, la France. C'est probablement
cette perspective qui a orienté les opérateurs vers la clientèle
privée et les a surtout amenés à chercher le produit
idéal à offrir à ces clients, à savoir les
fonds d'investissement.
De nouveau, sur un petit créneau,
le Luxembourg s'est lancé dans les fonds d'investissement. Les autorités
politiques de l'époque ont eu l'habileté de transposer la
directive européenne sur les fonds d'investissement, dans un très
bref délai. De ce fait, le Luxembourg a été le premier
pays à offrir aux gestionnaires de fonds d'investissement, la possibilité
de commercialiser les fonds à travers toute l'Europe, à l'époque
les Communautés européennes, aujourd'hui l'Union européenne.
C'est donc le deuxième pilier
qui fut rajouté au premier pilier. Même si, par la suite,
le premier pilier s'est redressé, nous avons néanmoins perdu
la part du lion qui est passée à Londres, notamment après
la réforme fiscale de Mme Thatcher au début des années
80. Cela nous a coûté notre position de leader en matière
d'euromarchés, bien que nous en ayons gardé une partie à
Luxembourg.
Ceci est un rapide résumé
des deux piliers qui supportent la place financière : d'un côté
les clients institutionnels et les euromarchés, de l'autre la clientèle
privée et la gestion patrimoniale.
M. le Président : Vous
avez aujourd'hui une activité importante qui est de la banque de
gestion de fortune.
M. Lucien THIEL : Grosso modo,
cela se répartit ainsi : une moitié en clients institutionnels
et une moitié en gestion de patrimoine, avec une certaine prédilection
des banquiers pour les clients institutionnels en raison des volumes plus
importants et d'un engagement en personnel et en moyens relativement faible.
Le revenu provient davantage des euromarchés
ou de la clientèle institutionnelle que de la clientèle privée,
même si dans ce cas le plus grand nombre de clients compense le volume.
M. le Président : Les
banques sont-elles spécialisées dans l'un ou l'autre domaine,
ou les deux à la fois ?
M. Lucien THIEL : Les deux.
Nous connaissons ici le type de la banque universelle. Depuis peu, nous
avons un nouveau type de banques qui sont les banques d'émission
de lettres de gage, mais en règle générale, il n'y
avait aucune distinction entre clients institutionnels et clientèle
privée. Une banque est libre de mener toutes ces activités,
même si certains établissements se sont plus spécialisés
dans un domaine que dans l'autre.
Ainsi, aujourd'hui, certaines banques
ne s'intéressent nullement à la clientèle privée,
alors que d'autres ne travaillent principalement qu'avec la clientèle
privée. Cela dépend aussi du positionnement de la banque
à l'intérieur du groupe dont elle fait partie car la quasi-totalité
des banques présentes à Luxembourg font partie d'un groupe
bancaire multinational.
M. le Président : Le
ministre du Budget nous disait aujourd'hui qu'il n'y avait plus qu'une
seule banque encore luxembourgeoise au Luxembourg.
M. Lucien THIEL : Ce n'est pas
tout à fait exact. En fait, certaines banques traditionnellement
luxembourgeoises ont eu, dès le départ, un actionnariat partiellement
étranger, mais avec le temps, celui-ci a pris une part prépondérante.
Par exemple, une grande banque traditionnelle, la Banque Générale,
a été reprise par le groupe Fortis, qui était déjà
actionnaire principal.
Les seuls établissements financiers
encore luxembourgeois sont, en fait, la Banque et Caisse d'Epargne de l'Etat
- qui appartient à 100 % à l'Etat luxembourgeois - mais qui,
tout en étant une banque publique, joue un rôle identique
à celui des autres banques commerciales. Nous avons également
un réseau de banques agricoles, purement luxembourgeoises, qui sont
de petites associations locales, mais avec une centrale à Luxembourg,
un peu dans la même veine que le Crédit agricole en France.
Enfin, nous avons une institution qui, auparavant ne travaillait qu'avec
les petits comptes d'épargne, et qui va se transformer en banque.
Au total, nous avons trois institutions à actionnariat exclusivement
luxembourgeois.
M. le Président : Les
autres banques sont-elles principalement européennes ?
M. Lucien THIEL : Elles sont
aux deux tiers européennes, avec une forte proportion de banques
allemandes représentant quasiment un tiers des banques de la place.
Les grandes banques allemandes sont venues très tôt s'installer
à Luxembourg, puis les petites banques - une bonne soixantaine -
ont suivi le mouvement en raison de l'internationalisation de leurs clients.
Ensuite viennent les établissements
financiers belges, néerlandais, italiens, français, suisses
- qui sont fortement représentés -, et scandinaves. En dehors
des banques européennes, vous avez une dizaine de banques japonaises,
cinq banques brésiliennes, quelques banques américaines dont
le nombre a diminué avec la réduction des euromarchés,
car elles ont alors eu tendance à se regrouper à Londres.
Toutefois il en reste quelques-unes, dépositaires des fonds d'investissement,
qui travaillent principalement dans le « custody business
».
En effet, les Américains utilisent Luxembourg comme leur plate-forme
européenne pour les fonds d'investissement, de la même façon
d'ailleurs que les Suisses.
M. le Président : Dans
le dernier rapport du GAFI de 1998, il est évoqué un problème
de blanchiment, ce qui implique de la part des banques, des obligations
de diligence et des contraintes. Le rapport indique qu'un certain nombre
d'organismes financiers répondent bien à cette obligation,
tandis que d'autres ne s'y soumettent jamais et ne font aucune déclaration
de soupçons. Quel est votre point de vue à cet égard
?
M. Lucien THIEL : Avant de passer
la parole à M. Jean-Jacques Rommes, qui vous répondra plus
d'un point de vue technique, je vais vous faire part de mon sentiment personnel.
Nous sommes bien évidemment préoccupés par cette question
car le Luxembourg s'est toujours targué d'avoir été
le précurseur en matière de lutte contre le blanchiment.
Le Luxembourg a été le
premier pays à criminaliser le blanchiment, même s'il ne s'agissait,
à l'époque, que du blanchiment de trafics de stupéfiants.
Ce fut aussi le premier pays à engager un grand procès contre
un blanchisseur en 1991. Ce dernier, qui habitait le Luxembourg, menait
une partie de ses activités en France.
Nous sommes très pointilleux
sur cette question car nous sommes conscients que nous pouvons perdre notre
réputation, ce qui signifierait la perte de notre activité
bancaire. La réputation constitue le fonds de commerce d'une place
financière.
Vous me demandez ensuite pourquoi certaines
banques semblent être plus diligentes que d'autres. Les banques n'ont
pas toutes la même culture. Certaines se dessaisissent de leurs responsabilités
en déclarant immédiatement leurs soupçons auprès
du parquet. D'autres, qui peuvent avoir un doute sur un de leurs clients,
estiment toutefois que, d'une part, elles ne sont pas des bureaux de police
et que, d'autre part, il ne suffit pas d'avoir un doute pour faire une
déclaration au parquet. Ces banques préféreront refuser
un client, pour des raisons diverses et variées. Je comprends leur
position. Est-ce aux banques de faire le travail des policiers ? Mais là
c'est un sentiment que je me suis forgé moi-même.
M. Jean-Jacques ROMMES : En
fait, il existe deux différences techniques majeures. La première
concerne la dimension de l'établissement. A Luxembourg, il y a quantité
d'établissements de toute petite dimension. Par conséquent,
la possibilité qu'elles se trouvent face à un client que
l'on peut soupçonner d'un trafic quelconque ou d'un blanchiment
est plus faible.
Par ailleurs, les banques ne travaillent
pas dans les mêmes créneaux d'activités. Ainsi, les
banques japonaises sont très spécialisées dans la
banque dépositaire de fonds d'investissement, mais n'ont aucun client
privé, d'où le fait qu'elles ne font jamais de déclarations
de soupçon. C'est l'exemple extrême. Puis, vous avez des banques
qui ont un réseau d'une cinquantaine d'agences couvrant l'ensemble
du territoire du Grand-duché. Ce sont ces banques qui font le plus
de déclarations.
S'agissant du nombre de déclarations
de soupçon, de façon générale, en Europe cohabitent
deux attitudes : la culture de la quantité et celle de la qualité.
L'exemple extrême, dans la quantité, est celui de l'Espagne
ou de l'Angleterre où les établissements font des milliers
de déclarations et dont nos collègues, notamment en Angleterre,
nous disent que celles-ci, après avoir été reçues
par les services policiers, ne font l'objet d'aucun suivi.
Au Luxembourg, nous ne déclarons
pas auprès d'un bureau de police, mais auprès du parquet
qui prend l'affaire très au sérieux. Le parquet, qui veut
avoir des interlocuteurs fiables dans les banques, a émis une circulaire
dans laquelle il indique vouloir avoir affaire, dans chaque banque, à
une seule personne qui soit toujours la même. Il ne veut pas que
chaque employé de la banque ait la possibilité de faire une
déclaration.
En Angleterre, la situation est telle
que chaque employé de banque peut déclarer auprès
d'un bureau de police. Ces disparités, au niveau européen,
sont énormes. Peut-être qu'au Luxembourg on déclare
moins, mais nous ne sommes pas les seuls dans ce cas de figure. Cela varie
d'un pays à l'autre. Toutes proportions gardées, nous nous
rapprochons d'autres pays comme la Belgique ou la France.
On ne peut pas non plus exclure que
des banques imposent des seuils de sensibilité, au moment de la
déclaration, plus élevés que d'autres. Nous n'en savons
rien. Les autorités luxembourgeoises prévoient, à
cet effet, que les cabinets de réviseurs d'entreprise - au nombre
de cinq d'où leurs noms, les « big five » - contrôlent
les procédures afin justement d'obtenir une harmonisation des procédures,
entre les différentes banques.
Cela ne se fait pas automatiquement.
Les banques viennent de pays très différents, avec des procédures
internes de contrôle de blanchiment très souvent imprégnées
par leur pays d'origine, même si d'autres différences font
que toutes ne déclarent pas de la même manière.
M. le Président : Je
suis très sensible au propos de M. Thiel, d'autant qu'on le retrouve
dans le rapport du Conseil de l'Europe qui souligne que les banques à
Luxembourg font assez peu de déclarations, tout en ayant néanmoins
refusé, dans le même temps, la relation d'affaires.
Dans des proportions étonnantes,
ces banques ont préféré refuser le client. L'exemple
même est celui d'une banque qui a fait une dizaine de déclarations,
mais a renvoyé quelque 180 clients dans l'année, ceci sans
faire de déclaration de soupçon. Cela constitue un vrai problème
de conception du système car il repose sur la déclaration
du banquier.
Cette démarche de refus est-elle
judicieuse ? En effet, comment avoir la certitude que le client, auquel
une première banque refuse d'ouvrir un compte considérant
qu'il n'offre pas les garanties suffisantes, ne trouvera pas un autre établissement
plus accueillant parmi les quelque deux cents établissements financiers
sur la place de Luxembourg ?
Que ce soit en Suisse ou à Monaco,
les associations de banques reconnaissent que cette démarche soulève
des interrogations. Sur les deux cent banques de la place luxembourgeoise,
certaines se soumettent à leur obligation de diligence, d'autres
ne font pas de déclaration de soupçon mais refusent simplement
de faire affaire avec un client.
M. Lucien THIEL : Je ne peux
ni confirmer ni infirmer votre supposition. Je tiens toutefois à
souligner que la procédure, qui a donné lieu au procès
de blanchiment en 1991, a été déclenchée par
la déclaration de sept banques. Le blanchisseur n'avait pas d'autres
comptes à Luxembourg en dehors de ces sept banques, lesquelles ont
toutes fait une déclaration, indépendamment les unes des
autres.
Dans ce cas précis, les banques
avaient toutes des soupçons et, de ce fait, avaient fait une déclaration,
mais ce n'était nullement à la suite d'une action concertée
entre elles. L'une d'entre elles s'était même adressée
à nous, ne sachant pas exactement ce qu'impliquait cette démarche
de déclaration. Il ne faut pas oublier qu'à l'époque,
nous n'avions pas encore l'actuelle loi de 1993, mais une loi de 1989 qui,
en résumé, indiquait que le banquier est coupable lorsqu'il
est impliqué dans une affaire de blanchiment d'argent, sciemment
ou en méconnaissance de ses obligations professionnelles.
A l'époque, nous avions longuement
discuté ce point des obligations professionnelles. Notre Institut
Monétaire, l'autorité de surveillance de l'époque,
avait alors précisé que très vite, nous pouvions,
en tant que banquier, nous retrouver responsable. De toute façon,
si vous agissez en n'ignorant pas que vous mettez en jeu votre avenir ou
votre existence, vous allez très vite vous rendre compte de vos
responsabilités. Cet exemple montre que le système a fonctionné
à une époque où nous n'avions pas encore de loi stipulant
une obligation de déclaration.
Les avocats des inculpés ont
d'ailleurs reproché aux banques d'avoir violé leur secret
professionnel. Sans en être totalement convaincus, nous avons néanmoins
le sentiment que le fait d'avoir agi de façon voyante et démonstrative
avec ce projet de loi, a eu pour effet de montrer à tous les blanchisseurs
potentiels que le Luxembourg n'était pas le bon endroit pour mener
leurs activités.
D'ailleurs, le blanchisseur en question
avait écrit à ses patrons colombiens de Cali qu'il pensait
quitter le Luxembourg parce que les autorités devenaient si pointilleuses
que le terrain ne convenait plus à ses activités.
Ceci explique peut-être l'absence
d'affaires par la suite, sans toutefois pouvoir exclure que c'est peut-être
aussi parce que d'autres éléments dans le système
n'ont pas fonctionné. Toutefois, il serait étonnant que le
système n'ait fonctionné que dans cette affaire et plus par
la suite. De plus, nous avons maintenant des règles plus strictes
et des procédures plus précises.
M. Jacky DARNE : Comment concevez-vous
le rôle de l'association dans le domaine de la lutte contre le blanchiment,
y compris de coopération judiciaire entre les différents
pays ? En effet, j'ai été étonné de la position
très hostile, en tout cas très protectrice, de l'association
des banques sur le projet de loi actuel concernant l'entraide judiciaire.
Quel est votre état d'esprit
et l'idée que vous vous faites de votre rôle en ce domaine
? Comment expliquez-vous cette position si hostile à ce projet que
nous considérons, somme toute, très en de ça de ce
qu'il faudrait.
M. Lucien THIEL : Vous avez
raison, mais il faut replacer cet avis dans son contexte. Nous étions,
en tant qu'association, demandeur de ce que l'on a appelé une loi
de procédure. Nous considérions que notre procédure
était désuète et qu'elle devait devenir plus précise,
car ne répondant plus aux exigences actuelles. C'est surtout parce
que le Luxembourg avait signé le protocole additionnel n° 99
à la convention européenne d'entraide judiciaire de 1959.
Nous avions donc besoin d'une loi sur l'entraide.
Nous avons contribué à
élaborer un avant-projet de loi très sophistiqué,
mais qui n'a pas été accepté par le gouvernement,
parce que d'aucuns étaient d'avis qu'il fallait simplifier la procédure
afin d'aller plus vite. Pour notre part, nous voulions néanmoins
que certains principes juridiques et la tradition judiciaire soient respectés,
car la grande religion pour le Luxembourg, c'est l'entraide judiciaire
et non pas l'entraide administrative.
C'est à cause de cela que nous
nous sommes exprimés contre l'actuel projet de loi, puisqu'il ne
tenait pas compte de nos propositions. D'ailleurs par la suite, ce n'est
pas nous qui avons empêché ce projet de passer, mais notre
Conseil d'Etat qui y a fait opposition et qui a demandé à
ce que l'ensemble du texte soit maintenant remis sur le métier.
M. Jean-Jacques ROMMES : Je
connais bien l'avis évoqué. Nous écrivons cela parce
que le Luxembourg est toujours - ou presque - le pays requis et jamais,
en pratique, le pays requérant. Etre le pays requis fait que ce
sont les banques qui font les frais de ces enquêtes. Pour vous donner
un ordre de grandeur, la Banque internationale luxembourgeoise (BIL), un
des grands établissements de la place, exécute une commission
rogatoire en moyenne par semaine, sur demande d'un juge étranger.
Nous ne souhaitons pas qu'il y ait
des délais. Au contraire, nous souhaitons que la procédure
se fasse vite. Mais c'est un fait, lorsque les commissions rogatoires sont
exécutées, les clients semblent interloqués car dans
leur esprit,