La mise au tombeau de Carennac
Etude par Jean-Claude Ayrolles

Le thème de la mise au tombeau, très répandu en France et en Europe de l'ouest, est la dernière manifestation de l'art religieux du Moyen-Age. Après les tympans, après les figures des vierges, des saints et d'autres, c'est un ensemble statuaire nouveau qui marque une sensibilité nouvelle dans la décoration et l'ornementation des lieux sacrés. Il est né du développement du culte de la passion, après que les croisades et les pélerinages en terre sainte eurent apporté une meilleure connaissance de la vie terrestre du Christ et des lieux saints; mais aussi de la masse des souffrances endurées pendant une période particulièrement difficile et la nécessité de recourir à une consolation spirituelle face à la misère du temps.
Cet art, qui débute à la fin du XIXème en Europe Occidentale, se poursuivra jusqu'à la fin du XVIème et au début du XVIIème. Il connaîtra un franc succès. Des centaines de "sépulcres" marqueront cette sensibilité religieuse qui depuis la Lorraine, où il est apparu, gagnera le Nord Est, l'Autriche, l'Italie du Nord, ainsi que l'Espagne.
En faire l'inventaire est un travail très difficile, car la quantité des oeuvres  est considérable, on en décompte plus de 480 existant de nos jours, à peu près autant ont disparu rien qu'en France, et la liste n'est pas close. Il s'en trouve dans les cathédrales, les couvents, dans les grandes abbayes, mais aussi dans d'humbles églises paroissiales, des chapelles de cimetière, des oratoires de châteaux. Certaines villes en possédaient plusieurs comme: Tournai, Mons, Troyes, Toul, Dijon, Bordeaux, Remiremont. Ce qui donne une idée de l'ampleur de cette dévotion dans l'Europe occidentale. Beaucoup ont disparu, victimes du vandalisme qu'engendrèrent les guerres de religion et surtout la révolution française.
Traiter ce thème comportait pour les artistes la nécessité de respecter en tous points les écrits des textes évangéliques, de composer un groupe de personnages parfaitement définis qui soient reconnaissables à leurs attitudes, en étant aussi caractéristiques que possible. La répartition des personnages n'est pas faite au hasard. D'après les évangiles de Marc et de Jean, il y avait trois femmes et deux hommes lors de la sépulture de Jésus. La présence de la Vierge et de Saint Jean nous est connue d'après les évangiles aprocryphes. Il y aura donc dans la majorité des cas sept personnages représentés. Ils entourent Jésus, le Christ, disposé dans un linceul tenu par les ensevelisseurs (d'autres disent porteurs) et placé juste au-dessus du sarcophage. Dans ce Moyen-Age qui croyait à la vertu des nombres, le chiffre sept n'est pas fortuit. C'est trois plus quatre, c'est à dire l'alliance du corps et de l'âme, de l'esprit et de la matière, d'un Dieu trinité représenté par le chiffre trois et des hommes qui eux ont pour symbole le chiffre quatre, évoquant ici la nouvelle alliance de Dieu et des hommes réalisée dans la Rédemption.

A Carennac, la "mise au tombeau" était autrefois reléguée dans le bras droit du transept qui était la partie la plus sombre de l'église. Depuis quelques années, le service des Monuments historiques a transféré l'oeuvre dans la salle capitulaire du cloître récemment rénovée, et l'a placé dans un enfeu du XVIème siècle réaménagé à cet effet, Mme A.M. Pêcheur, dont le livre "Carennac-en-Quercy", édité chez Privat et qui fut primé par l'académie des jeux floraux de Toulouse, la date de la fin du XVème début du XVIème sous le décanat de Jean Dubreuilh.
Ici, pour réaliser cette composition, l'artiste a utilisé la pierre de Carennac, qui est un calcaire dur au grain très fin. Les personnages sont représentés grandeur nature. Comme pour tous les sépulcres, le Christ en est le personnage le plus important, naturellement; il a la tête ceinte de la couronne d'épines, un bras replié sur la poitrine, l'autre, allongé contre son corps, laisse voir la plaie sur le côté encore saignante. Il est marqué par les stigmates de la crucifixion dans une raideur toute cadavérique. Trois hommes et quatre femmes l'entourent. Placés de part et d'autre ce sont: à gauche Nicodème, à droite Joseph d'Arimathie qui tiennent le linceul. De face un ensemble très harmonieux de cinq statues représentent: de gauche à droite: Marie Salomé, mère des fils de Zébédé, Saint Jean, la Vierge au centre, puis Marie, épouse de Cléophas et Marie Madeleine.
Marie Salomé, les mains jointes, prie intensément. A ses côtés, Saint Jean, "le disciple que Jésus aimait", soutient délicatement la Vierge, (ses doigts apparaissent sous l'étoffe), celle-ci dans une attitude au bord de l'épuisement, les bras penchés vers l'avantet aussi par les traits de son visage que soulignent et rehaussent les plis de son voile, exprime une immense douleur contenue, très digne. Il n'y a pas de démonstration, pas de grands gestes déclamatoires. Les pleurs retenus sont les seuls signes de la grandeur et de la noblesse d'une souffrance acceptée avec résignation. Son corps est incliné vers la dépouille de son fils comme pour lui faire son dernier adieu. A gauche Marie Cléophas dans une attitude toute de réserve et de dignité, l'assiste respectueusement, tandis qu'à droite, placée légèrement à l'écart comme pour suggérer sa différence, Marie Madeleine essuie délicatement ses larmes, qu'elle ne retient pas, avec un mouchoir très fin. Sa chevelure abondante est évoquée par ses longues tresses, c'est elle qui a essuyé les pieds du Christ avec ses cheveux, dans sa main gauche elle porte le vase contenant les parfums qui ont servi pour embaumer le corps du Christ. Citée trois fois dans les évangiles, elle donne ici l'image de la jeune femme, belle, élégante, sa tête à peine couverte par un voile, qui a abandonnné sa vie insouciante, faite de plaisir et de luxe, pour suivre Jésus.
Joseph d'Arimathie est celui qui, membre du conseil, le Sanhédrin, nous dit Saint Luc, avec un certain courage, est allé demander à Pilate le corps de Jésus. C'est un notable, il est représenté comme tel, avec sa personnalité propre. Il a pris l'initiative d'ensevelir le condamné et en a assumé les frais. C'est un vieillard âgé, barbu, visiblement riche comme le montre la qualité de sa coiffure et de ses habits; il porte un collier de prix sur ses épaules En face de lui, plus jeune, dans une attitude effacée, timide, méditatif: Nicodème, il était médecin et porte la bourse sur le côté pour rappeler peut-être qu'il a participé lui aussi au financement de la sépulture, et également pour signifier que les juifs faisaient commerce d'argent au Moyen-Age. Ses vêtements, sa pélerine avec capuchon sur une tunique longue et son bonnet pointu qui était depuis l'ordonnance de Philippe Auguste le signe distinctif des juifs, sont plus modestes.
Il est à remarquer que si tous les personnages masculins, sauf Saint Jean qui est imberbe parce qu'il était jeune, portent tous la barbe, ils n'ont pas de moustache, respectant en cela une vieille coutume en vigueur encore de nos jours chez certains juifs traditionalistes, car la moustache selon eux est source de pollution. A noter également que Saint Jean et la Vierge sont taillés dans le même bloc de pierre, ceci pour rappeler la parole du Christ sur la croix disant à sa mère; "femme, voilà ton fils" et à Jean: "voilà ta mère".

En analysant de plus près cette oeuvre on se rend compte que Jean, Marie Madeleine, Marie Salomé sont jeunes, Nicodème et Marie Cléophas représentent l'âge adulte, quant à Joseph d'Arimathie et la Vierge, ils sont d'un âge plus avancé. Comme pour signifier aux fidèles qui vont prier devant cette scène que la rédemption du Christ est destinée à tous les hommes.
De l'ensemble de cette oeuvre s'exprime un sentiment de particulière gravité, et l'on comprend par l'impression qui s'en dégage que chacun des personnages est conscient qu'ensemble, ils vivent un des moments les plus importants de la vie de l'humanité: ils enterrent le fils de Dieu.
Jean-Claude Ayrolles
 

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