Le thème de la mise au tombeau, très répandu en
France et en Europe de l'ouest, est la dernière manifestation de
l'art religieux du Moyen-Age. Après les tympans, après les
figures des vierges, des saints et d'autres, c'est un ensemble statuaire
nouveau qui marque une sensibilité nouvelle dans la décoration
et l'ornementation des lieux sacrés. Il est né du développement
du culte de la passion, après que les croisades et les pélerinages
en terre sainte eurent apporté une meilleure connaissance de la
vie terrestre du Christ et des lieux saints; mais aussi de la masse des
souffrances endurées pendant une période particulièrement
difficile et la nécessité de recourir à une consolation
spirituelle face à la misère du temps.
Cet art, qui débute à la fin du XIXème en Europe
Occidentale, se poursuivra jusqu'à la fin du XVIème et au
début du XVIIème. Il connaîtra un franc succès.
Des centaines de "sépulcres" marqueront cette sensibilité
religieuse qui depuis la Lorraine, où il est apparu, gagnera le
Nord Est, l'Autriche, l'Italie du Nord, ainsi que l'Espagne.
En faire l'inventaire est un travail très difficile, car la
quantité des oeuvres est considérable, on en décompte
plus de 480 existant de nos jours, à peu près autant ont
disparu rien qu'en France, et la liste n'est pas close. Il s'en trouve
dans les cathédrales, les couvents, dans les grandes abbayes, mais
aussi dans d'humbles églises paroissiales, des chapelles de cimetière,
des oratoires de châteaux. Certaines villes en possédaient
plusieurs comme: Tournai, Mons, Troyes, Toul, Dijon, Bordeaux, Remiremont.
Ce qui donne une idée de l'ampleur de cette dévotion dans
l'Europe occidentale. Beaucoup ont disparu, victimes du vandalisme qu'engendrèrent
les guerres de religion et surtout la révolution française.
Traiter ce thème comportait pour les artistes la nécessité
de respecter en tous points les écrits des textes évangéliques,
de composer un groupe de personnages parfaitement définis qui soient
reconnaissables à leurs attitudes, en étant aussi caractéristiques
que possible. La répartition des personnages n'est pas faite au
hasard. D'après les évangiles de Marc et de Jean, il y avait
trois femmes et deux hommes lors de la sépulture de Jésus.
La présence de la Vierge et de Saint Jean nous est connue d'après
les évangiles aprocryphes. Il y aura donc dans la majorité
des cas sept personnages représentés. Ils entourent Jésus,
le Christ, disposé dans un linceul tenu par les ensevelisseurs (d'autres
disent porteurs) et placé juste au-dessus du sarcophage. Dans ce
Moyen-Age qui croyait à la vertu des nombres, le chiffre sept n'est
pas fortuit. C'est trois plus quatre, c'est à dire l'alliance du
corps et de l'âme, de l'esprit et de la matière, d'un Dieu
trinité représenté par le chiffre trois et des hommes
qui eux ont pour symbole le chiffre quatre, évoquant ici la nouvelle
alliance de Dieu et des hommes réalisée dans la Rédemption.
A Carennac, la "mise au tombeau" était autrefois reléguée
dans le bras droit du transept qui était la partie la plus sombre
de l'église. Depuis quelques années, le service des Monuments
historiques a transféré l'oeuvre dans la salle capitulaire
du cloître récemment rénovée, et l'a placé
dans un enfeu du XVIème siècle réaménagé
à cet effet, Mme A.M. Pêcheur, dont le livre "Carennac-en-Quercy",
édité chez Privat et qui fut primé par l'académie
des jeux floraux de Toulouse, la date de la fin du XVème début
du XVIème sous le décanat de Jean Dubreuilh.
Ici, pour réaliser cette composition, l'artiste a utilisé
la pierre de Carennac, qui est un calcaire dur au grain très fin.
Les personnages sont représentés grandeur nature. Comme pour
tous les sépulcres, le Christ en est le personnage le plus important,
naturellement; il a la tête ceinte de la couronne d'épines,
un bras replié sur la poitrine, l'autre, allongé contre son
corps, laisse voir la plaie sur le côté encore saignante.
Il est marqué par les stigmates de la crucifixion dans une raideur
toute cadavérique. Trois hommes et quatre femmes l'entourent. Placés
de part et d'autre ce sont: à gauche Nicodème, à droite
Joseph d'Arimathie qui tiennent le linceul. De face un ensemble très
harmonieux de cinq statues représentent: de gauche à droite:
Marie Salomé, mère des fils de Zébédé,
Saint Jean, la Vierge au centre, puis Marie, épouse de Cléophas
et Marie Madeleine.
Marie Salomé, les mains jointes, prie intensément. A
ses côtés, Saint Jean, "le disciple que Jésus aimait",
soutient délicatement la Vierge, (ses doigts apparaissent sous l'étoffe),
celle-ci dans une attitude au bord de l'épuisement, les bras penchés
vers l'avantet aussi par les traits de son visage que soulignent et rehaussent
les plis de son voile, exprime une immense douleur contenue, très
digne. Il n'y a pas de démonstration, pas de grands gestes déclamatoires.
Les pleurs retenus sont les seuls signes de la grandeur et de la noblesse
d'une souffrance acceptée avec résignation. Son corps est
incliné vers la dépouille de son fils comme pour lui faire
son dernier adieu. A gauche Marie Cléophas dans une attitude toute
de réserve et de dignité, l'assiste respectueusement, tandis
qu'à droite, placée légèrement à l'écart
comme pour suggérer sa différence, Marie Madeleine essuie
délicatement ses larmes, qu'elle ne retient pas, avec un mouchoir
très fin. Sa chevelure abondante est évoquée par ses
longues tresses, c'est elle qui a essuyé les pieds du Christ avec
ses cheveux, dans sa main gauche elle porte le vase contenant les parfums
qui ont servi pour embaumer le corps du Christ. Citée trois fois
dans les évangiles, elle donne ici l'image de la jeune femme, belle,
élégante, sa tête à peine couverte par un voile,
qui a abandonnné sa vie insouciante, faite de plaisir et de luxe,
pour suivre Jésus.
Joseph d'Arimathie est celui qui, membre du conseil, le Sanhédrin,
nous dit Saint Luc, avec un certain courage, est allé demander à
Pilate le corps de Jésus. C'est un notable, il est représenté
comme tel, avec sa personnalité propre. Il a pris l'initiative d'ensevelir
le condamné et en a assumé les frais. C'est un vieillard
âgé, barbu, visiblement riche comme le montre la qualité
de sa coiffure et de ses habits; il porte un collier de prix sur ses épaules
En face de lui, plus jeune, dans une attitude effacée, timide, méditatif:
Nicodème, il était médecin et porte la bourse sur
le côté pour rappeler peut-être qu'il a participé
lui aussi au financement de la sépulture, et également pour
signifier que les juifs faisaient commerce d'argent au Moyen-Age. Ses vêtements,
sa pélerine avec capuchon sur une tunique longue et son bonnet pointu
qui était depuis l'ordonnance de Philippe Auguste le signe distinctif
des juifs, sont plus modestes.
Il est à remarquer que si tous les personnages masculins, sauf
Saint Jean qui est imberbe parce qu'il était jeune, portent tous
la barbe, ils n'ont pas de moustache, respectant en cela une vieille coutume
en vigueur encore de nos jours chez certains juifs traditionalistes, car
la moustache selon eux est source de pollution. A noter également
que Saint Jean et la Vierge sont taillés dans le même bloc
de pierre, ceci pour rappeler la parole du Christ sur la croix disant à
sa mère; "femme, voilà ton fils" et à Jean: "voilà
ta mère".
En analysant de plus près cette oeuvre on se rend compte que
Jean, Marie Madeleine, Marie Salomé sont jeunes, Nicodème
et Marie Cléophas représentent l'âge adulte, quant
à Joseph d'Arimathie et la Vierge, ils sont d'un âge plus
avancé. Comme pour signifier aux fidèles qui vont prier devant
cette scène que la rédemption du Christ est destinée
à tous les hommes.
De l'ensemble de cette oeuvre s'exprime un sentiment de particulière
gravité, et l'on comprend par l'impression qui s'en dégage
que chacun des personnages est conscient qu'ensemble, ils vivent un des
moments les plus importants de la vie de l'humanité: ils enterrent
le fils de Dieu.
Jean-Claude Ayrolles
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