Les dossiers chauds d'oncle Buk

L'affaire Apostrophes

Un dossier particulièrement important dans la mythologie Bukowskienne française. Pour les plus jeunes rappelons qu'Apostrophes était une émission télévisée hebdomadaire, un cercle littéraire animé par Bernard Pivot, et qui pendant 20 ans a rencontré un succès public considérable.

Le 22 septembre 1978, Buk fut invité à Apostrophes - ce sera d'ailleurs son seul passage en France. La version couramment admise est : Bukowski a vomi en direct sur le plateau d'Apostrophes.

Pas tout à fait. C'est peut-être Philippe Manoeuvre, dans son éditorial de Métal Hurlant du 10/78, qui résume le mieux la situation :

"Bon, vous savez que c'est nous qui avons lancé Buk, traduit par Garnier, dans la collection à Manoeuvre, imprimée par les Humanos. Un an après, Buk était à Paris, chez Pivot, à Apostrophes. Et il a fait LE TABAC. Le lendemain, des gens racontaient qu'il avait vomi partout. Le surlendemain, qu'il s'était uriné dessus. Trois jours de mieux et "Détective" pouvait titrer : "Catherine Paysan VIOLÉE par le vieux dégueulasse."
Le mois suivant, Métal enfonce le clou en publiant une vignette :
J'AI VU BUK à APOSTROPHE  (ornée de la tronche de notre héros...)
"découpez ce badge ; collez le sur un support et sortez dans la rue !"
Que s'est-il passé ?

Il faut bien comprendre que Buk ne tenait pas du tout à ce voyage, organisé par son éditeur français d'alors (Le Sagittaire). En outre il a toujours mal supporté les apparitions publiques, du moins les lectures. Comme on le découvrira dans les IVe et Ve chapitre de la bio, celles-ci le rendaient malade. Toujours le même rituel : boire avant, vomir avant, boire pendant. Mais l'un dans l'autre, une fois lancé, ça se passait plutôt très bien : un vrai show-man. Pas cette fois.

"Quand nous sommes arrivés, on m'a emmené dans la salle de maquillage et on s'est mis à m'appliquer de la poudre sur mon visage, ce qui était parfaitement inutile à cause de la graisse et des cicatrices qu'il y avait dessus. Puis Linda et moi nous sommes assis en attendant le début de l'émission. J'ai attaqué l'une des deux bouteilles qui m'attendaient là."
Délicatesse de la part de Pivot ou tentative délibérée de provoquer l'incident ? Buk n'avait pas attendu d'être sur le plateau pour commencer à se saouler ce jour là. L'émission commence, Buk suit la traduction simultanée avec son oreillette. Il commence à craquer. Marmonne à haute voix dans son coin, dérangeant les autres intervenants. Cavanna essaye un moment de le retenir. Dans un entretien accordé en 1986 à Jean-Fançois Duval, Buk s'explique :
"Ha ! Ha ! Ha ! Je me fous toujours dans des situations pas possibles. Mais quelle coterie de snobs ! C'était vraiment trop pour moi. Vraiment trop de snobisme littéraire. Je ne supporte pas ça. J'aurais dû le savoir. J'avais pensé que la barrière des langues rendrait peut-être les choses plus faciles. Mais non, c'était tellement guindé. Les questions étaient littéraires, raffinées. Il n'y avait pas d'air, c'était irrespirable. Et vous ne pouviez ressentir aucune bonté, pas la moindre parcelle de bonté. Il y avait seulement des gens assis en rond en train de parler de leurs bouquins ! C'était horrible... Je suis devenu dingue."
Ici les versions diffèrent suivants les auteurs : d'après Buk et ses proches il se lève et quitte le plateau (c'est bien sûr plus glorieux), mais on lit aussi qu'il a été tout simplement évacué. Et ce n'est pas fini. Écoutons sa compagne Linda :
"La télévision française avait des gardes postés à ses portes avec des flingues - des militaires, je suppose... [...] et Hank est descendu du plateau, il y avait une douzaine de personne autour de lui, et tout à coup, il avait un couteau à la main, le couteau qu'il a toujours sur lui. Et avec cette grosse lame pointée, il s'est avancé vers l'un des types !...
(Buk) - Oh, c'était juste pour rire, j'ai le coeur très tendre.
(Linda) - Oui, mais eux, ils étaient sérieux, des militaires, ils n'ont pas trouvé ça drôle. Ils l'ont saisi, et flanqué dehors."
Pivot, goguenard, reprends le cours de l'émission : "Mesdames, messieurs, vous ne trouvez pas que l'Amérique est dans un piètre état ?"

C'est un scandale énorme. Un dérapage télévisuel jamais vu à l'époque. Et une publicité fantastique : en quelques minutes, Charles Bukowski s'est fait un nom en France. La presse est enthousiaste. Les ventes s'envolent. Un critique littéraire du Monde lui téléphone pour le féliciter. Encore aujourd'hui, cet épisode est mentionné dans les préfaces de Raphaël Sorin  pour Buk (aux Cahiers rouges, Grasset) :

"Invité avec d'autres "marginaux" [...] Bukowski but un litre de vin blanc en direct, effaroucha la romancière Catherine Paysan, et insulta tout le monde. Bernard Pivot, stupéfait, le fit sortir du plateau. On n'avait jamais vu ça dans une émission aussi respectable. L'événement fit la une des journaux. On en parla jusqu'à New York. [...] Le scandale n'empêcha pas plusieurs écrivains (Philippe Sollers, Alphonse Boudard) de reconnaître le génie d'un homme moins grossier qu'il n'y paraissait."
Dans une lettre à Hank Malone, un an après l'incident, Buk écrit lui-même :
"Non, je n'ai pas vomi à la télévision nationale en France. Je me suis juste salement saoulé, ai dit deux-trois trucs et suis partis, ai brandi mon couteau vers un garde. En fait c'était un coup de chance. Tous les journaux en France en ont donné un bon compte-rendu sauf un. Ça c'est bien passé avec les gens de la rue. Sommes allés à Nice le lendemain, on était assis en terrasse avec Linda en train de se noircir et 6 serveurs français nous ont fait signe, puis se sont mis en ligne, bien droits, et se sont inclinés."
L'important, dans tout ça, c'est que ça a permi de nouvelles traductions de Buk en français, et que pas mal de gens l'ont lu.
 

dossiers chauds

sommaire du site

 
dossiers chauds

sommaire site


© JBM 1998/1999 - brakc@multimania.com