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Ma Robe de chambre ou Mes tablettes du soir

par C. Gillé 1825

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Une nouvelle tirée du livre ci-dessus : Le Bibliophage ou l'accaparateur de livres.

M. Bibliard était à peine sorti de nourrice, qu'il avait déja le goût des livres; il ne se jetait pas, comme les autres enfans, sur une pomme ou sur un gâteau, mais il était transporté d'aise par la vue d'un livre; il le pressait dans ses petits bras, le feuilletait et puis le cachait. Lorsqu'il était au collége, au lieu d'acheter du pain d'épice, et des sucreries, il achetait les livres de ses camarades. A onze ans il avait déjà formé une petite collection de catéchismes, de rudimens et de dictionnaires. A vingt ans M. Bibliard jouissait d'une réputation méritée auprès de tous les bouquineur de la capitale; or, aujourd'hui qu'il a la soixantaine, qu'il n'a pas laissé passer un seul jour sans revenir chez lui chargé d'une raisonnable quantité de livres, il peut se flatter d'avoir réuni à lui seul la plus effrayante collection de bouquins qui n'ait jamais existé.

Propriétaire d'une vaste maison, il renvoie successivement tous les locataires pour faire place à ses livres. Tout son quartier, témoin journalier de sa manie, sait qu'aujourd'hui M. Bibliard en est à sa quarante-deuxième chambre. Vous allez crier à l'éxagération, mais apprenez que mon homme n'est pas un bouquineur ordinaire, qui rempli ses poches chemin faisant et rentre chez lui : M. biblard va plus vite; ce sont des étalages entiers qu'il enlève. Les passans et les flaneurs ont souvent vu avec admiration des toises entières de livres rangés sur les parapets des ponts et des quais, disparaitre à un geste du bonhomme, être chargées sur le dos d'une multitude de crocheteurs, et tout ce gothique convoi, escorté gravement par lui, prendre le chemin de sa maison. Il a encore une autre manière d'acheter : c'est de faire mettre tous les bouquins en masse cubique comme des moëllons, de toiser avec un pied qu'il a toujours dans sa poche, et de faire ensuite un prix, sans y comprendre une ou deux poignées de bouquins par dessus le marché. Il avoue naïvement que c'est la manière la plus avantageuse pour amateur, mais il est certain que les étalagistes lui font souvent mauvaise mesure, malgrès son pied de roi, en laissant un vide, à peu près comme en usent les cordeurs de bois

Quand M. Bibliard renvoie l'un de ses locataires, il ne manque jamais de lui dire sa phrase banale : "Mon cher voisin, que je suis mortifié de vous donner congé ! mais j'y suis forcé par ma bibliothèque qui prend de l'extension." Le locataire parti, et les lieux balayés, arrivent le menuisier qui garni les murs de rayons selon l'ordonnance, mais en laissant entre tous ces rayons la place nécessaire pour le passage d'une personne ordinaire.Quand la chambre est encombrée de livres, M. Bibliard fait mettre à la porte deux serrures neuves, un cadenas à combinaison; ferme, barricade, met les clefs à son trousseau, et tout est dit, car mon amateur n'a jamais lu un seul des milliers de volumes qu'il ensevelit. Comment en aurait-il le loisir ? A peine s'occupe-t-il des titres.

Comme de temps à autre, il charge son domestique, son seul et unique bibliothècaire, de s'assurer s'il n'y aurait pas de la place pour quelques centaines de volumes dans la salle n° tel ou tel, savez-vous ce que fait le drôle ? Il entr'ouve l'une de ces catacombes littéraires, et y fait voler tout au travers, et par poignées, les malheureux bouquins.

Il y a quelques années que l'on entendit au milieu de la nuit un effroyable fracas dans la catacombe n° 17. Les voisins crièrent d'abord au voleur; mais on s'assura bientôt, en regardant par une lucarne, que les chats seuls avaient causés ce bruit, en déterminat, dans leurs ébats amoureux, la chute de quelques casiers mal assujêtis. Ces malheureux animaux, victimes de leur imprudence, poussaient des cris qui allaient à l'âme, pressés qu'ils étaient sous le poids des volumes. On demanda vainement à M. Bibliard les clés pour voler à leur secours; il les refusa avec barbarie, et les infortunés périrent tous dans les miaulements de la rage.

Il faut veiller avec attention sur les mains et les poches de M. Bibliard; tout ce qui a forme et figure de livres lui paraît de bonne prise. Il n'y a rien à cet égard de sacré pour lui; il vous décomplétera sans remor un ouvrage de cent volumes.sa manie est incurable, et quelques mauvais plaisans ayant mis à sa porté plusieurs morceaux de bois façonnés en forme de bouquins, mon homme les a emportés en toute conscience, croyant faire un bon coup.En revanche, il n'a jamais prêté un seul de ses bouquins, pas même à sa femme et à ses enfants, il est inexorable sur ces articles-là

Quand messieurs les étalagistes de Paris sont deux ou trois jours sans avoir la visite de M. Bibliard, c'est un signe certain qu'il est malade, et jamais ils ne se sont trompés. Ils demandent avec empressement des nouvelles de leur père nourricier car M. Bibliard est la seconde ou la première providence des bouquinistes, et si l'on fait, après sa mort, la vente de sa bibliothèque, il est à présumé que l'effroyable débordement de vieilles basanes qui en résultera, ruinera pour long-temps le commerce.

 

 

 

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