Hervé Le Tellier

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    Voir également OuTraPo

     
    J
    oconde jusqu'à cent :
    de cette dernière oeuvre qui est un petit bijou j'extrais deux textes pour mettre l'eau à la bou
    che :

    Le point de vue du sondeur :
    Selon vous, Mona Lisa, dite la Joconde, est un tableau de :

    Raphaël : 25 %
    Léonard de Vinci : 25%
    Hervé Le Tellier : 25%
    Ne sait pas : 25 %

    * Sondage LDV réalisé du 10 au 12 septembre 1997 auprès d'un échantillon représentatif de 4 personnes.

    Le point de vue de Georges Perec :
    Dix ans avant Marignan, Vinci avait fait son portrait. D'abord au fusain, puis au lavis. Mona Lisa posait, parfois un jour durant, sans un mot. Soudain, sans raison, un soir d'avril, dit-on, Mona disparut. Un mois passa, puis un an. Vinci comprit alors, trop tard, qu'il l'aimait d'un vrai amour, d'un amour puissant. Las, Mona avait disparu.
    Mais son portrait, lui, parfait, joyau du grand Vinci, souriait pour toujours.
    Ainsi, nul n'oublia jamais Mona Lisa, qu'on nomma La Gioconda.

    Le point de vue de la maman :
    Mona, quand elle était petiote, elle mangeait rien, mais alors ce qu'on appelle rien. Le cinéma qu'il fallait lui faire pour qu'elle mange ne serait-ce qu'une Vache qui rit, c'était pas croyable. Et une cuillerée pour Léo, et une autre pour François 1". Vous auriez vu le tableau ! Des heures, que ça durait. Moi mon mari, on en était malade.
    Elle était pas norexique, mais presque.

    A bas Carmen ! 

    Quatre exemples de récits alphabétiques : découvrez les autres dans la bibliothèque oulipienne (n°77)

    Tintinophile
    Anthropopithèques ! Bachi-Bouzouks ! Ectoplasmes ! Flibustiers ! Garnements ! Coléoptères ! Doryphores ! Hurluberlus ! iconoclastes ! Jocrisses ! Khroumirs ! Logarithmes ! Macaques ! Naufrageurs ! Olibrius ! Paltoquets ! Quadrumanes ! Rhyzopodes ! Sapajou, ! Technocrates Uzbeks ! Végétariens ! Wisigoths ! Xylographes ! Yéménites ! Zouaves !

    D'après le Haddock illustré, d'Albert Algoud, Éditions Casterman.

    Une affaire d'hommes
    À Beijin (Chine), dix exaltés furibards gesticulent. Haineusement, ils jurent, knout levé. Maniement non orthodoxe : paf ! Qiu, rageur, secoue tel un vaurien Wang Xiu « Yéti ! -Zébu ! »

    Vocalisant
    « À bas Carmen », décréta Edouard, fervent germanophile hilare. Ivre, je klaxonnais la mesure : « Nul... opéra pourri, quelle rasante stupide thématique... » Un virulent wagnérien xylophoniste yodla : «Zazou..." »

    X (classé)
    Aussi bien calé dans Emma, Freddy gémit hideusement. Il jouit. Kilogrammes lubriques », marmonne notre obsédé, pompé, qui rallume sa télévision : « Une vidéo ? « Wonderful X ».
    - Yeurk... Zappe ! »

    A quoi penses-tu ?
    (les 10 premiers extraits choisis ne sont peut-être pas les préférés de l'auteur mais s'appliquent parfaitement à moi, donc certainement à beaucoup d'autres). Ce fascicule est une forme de "Je me souviens" de Perec accessible à toute génération !

    A quoi penses-tu ?
    Je pense que l'on boit beaucoup plus lorsqu' on est servi dans un grand verre
    A quoi penses-tu ?
    Je pense qu'ouvre toujours la bouche en donnant à manger à la cuillère à un bébé
    A quoi penses-tu ?
    Je pense que Hitler aura au moins servi à prouver qu'aimer les chiens ne prouve rien
    A quoi penses-tu ?
    Je pense que j'aurais mieux fait de fermer ma gueule
    A quoi penses-tu ?
    Je pense qu'il y a quelque chose de surnaturel dans la propension  du fil du téléphone à s'enrouler tout seul
    A quoi penses-tu ?
    Je pense à toi.
    A quoi penses-tu ?
    Je pense que j'ai du mal à dormir quand je prends un café le soir, et pourtant, c'est chaque fois pareil, j'en prends un.
    A quoi penses-tu ?
    Je pense que je suis triste et je ne sais pas pourquoi.
    A quoi penses-tu ?

    Je pense que quand j'étais gosse, j'écrivais au Père Noël, et qu'aujourd'hui encore, il m'arrive d'imaginer les trois souhaits que je souhaiterais voir exaucés si je rencontrais une fée.
    A quoi penses-tu ?
    Je pense que l'éphémère, c'est con, mais ça ne dure jamais.
    A quoi penses-tu ?
    Je pense qu'aucune chenille ne se doute qu'elle sera un jour papillon.
    A quoi penses-tu ?
    Je pense que l'oreille absolue existe, mais pas le nez absolu, ni l'oeil absolu, ni même le sexe absolu, et au demeurant, je me demande ce que ça pourrait bien être si ça existait.
    A quoi penses-tu ?
    Je pense qu'en 1514, personne n'aurait pu imaginer 1515 Marignan.
    A quoi penses-tu ?Je pense que tout à l'heure, j'ai vu, écrit dans la crasse d'une voiture très sale, "Existe également en blanc."
    A quoi penses-tu ?Je pense que je suis incapable de résister à une femme à qui je plais, et je m'en moque d'être un type facile.
    A quoi penses-tu ?Je pense qu'un mensonge se trahit souvent au fait qu'on le raconte chaque fois avec les mêmes mots.
    A quoi penses-tu ?
    Je pense que rien n'est sérieux, alors ne viens pas me demander si toi et moi, ça l'est.
    A quoi penses-tu ?
    Je pense que, non, Mathausen n'est pas un opéra de Wagner.
    A quoi penses-tu ?
    Je pense que certaines filles maigres comme des clous me rendent marteau.
    A quoi penses-tu ?
    Je pense que quand je n'ai plus faim, je suis incapable de dire de quoi j'aurai faim lorsque j'aurai faim.
    A quoi penses-tu ?
    Je pense qu'en roulant sur l'autoroute, on aperçoit de très jolis châteaux, où l'on aimerait bien habiter. Et puis on se rappelle qu'ils sont près de l'autoroute.
    A quoi penses-tu ?
    Je pense que puisque désormais une personne sur deux que je croise est plus jeune que moi, c'est que je dois être parvenu à la moitié de ma vie.
    A quoi penses-tu ?
    Je pense que les hommes de paille ont peut-être été un jour des foetus de paille.
    A quoi penses-tu ?
    Je pense que si le parfum est le plus puissant évocateur de souvenirs, c'est que le nez est plus près du cœur que les yeux.
    A quoi penses-tu ?Je pense que personne ne s'étonne de la présence de monologues au théâtre, alors qu'il n'y a tout de même que les dingues qui parlent tout seul.
    A quoi penses-tu ?
    Je pense que je ne saurais pas faire la différence entre un hermaphrodite et une hermaphrodite.
    A quoi penses-tu ?Je pense que le Soleil n'a pas la moindre idée de ce qui se passe sur la Terre, la nuit.
    A quoi penses-tu ?
    Je pense que ces gens qui décortiquent leurs crevettes et les entassent sur un coin d'assiette pour se décider à les manger quand tout le monde a fini les siennes méritent qu'on leur en vole.

    Note du rédacteur commentateur : il manque à Hervé Le Tellier une réponse bien courante, dilatoire, facile et définitive :

    A quoi penses-tu ? A rien !

    Zindien : superbe, poétique, tour à tour simple, virtuose, débordant d'amour et d'humour. On en oublie les contraintes. On ne les recherche même plus. Toujours pour donner l'eau à la bouche :

    Zindien

    Haïku-ku la prâline

    Je ne sais pas ce que je veux
    Paraît kiya des pères qui savent
    Qui disent Tu seras militaire
    ou architecte ou musicien
    plombiézingueur ou bien zindien
    Moi je ne veux rien, rien de rien,
    ou alors, si, je sais,
    tout de suite, tenir ta main.

    Mon petit garçon
    Tu es mon petit garçon
    Mon petit garçon

    Déshabillage

    Un ciré rouge vif, doublé, taille quatre ans,
    Deux bottes bleu marine en caoutchouc (mouillées)
    Un pantalon de jean, délavé, un peu grand
    Deux chaussettes Mickey (elles aussi trempées)

    Un pull en laine écrue qu'on t'a mis à l'envers
    Un petit slip blanc marque Petit-Bateau
    Un tee-shirt en coton bleu tirant vers le vert
    Parsemé de cent taches de fruits ou de gâteau.

    J'en fais un petit tas qui part à la machine
    Qui fait à l'essorage un bruit d'hélicoptère
    (C'est-à -dire plus encore que ce qu'on imagine)

    C'est pas si compliqué d'être heureux sur la Terre
    C'est quatorze kilos dans un drap dé coton
    C'est ta main dans la mienne et ma joue sur ton front.

    Maraboulipien

    Notre Auber

    Notre Auber qui êtes Jussieu
    Que Simplon soit Parmentier
    Que Ta Volontaires soit Place des Fêtes
    Que Ton Rennes arrive
    Sur Voltaire comme Courcelles
    Donne-nous Galliéni notre Havre-Caumartin
    Et ne nous soumets pas à la Convention
    Cambronne-nous nos Défense
    Comme nous Odéon à ceux qui nous ont Maraîchers
    Délivre-nous des Halles,
    Miromesnil.
    LES DOUZE RÈGLES DE L'ART
    Transduction substantivale entre le Décalogue et les premier et second manifestes de lOulipo

    Alors, Poésie prononça toutes ces phrases.
    « C'est moi Poésie, ton Art, qui t'ai fait sortir de la Mystification d'Oulipo, du plaisir de contrainte.
    Tu n'auras pas d'autre Art que moi.
    Tu ne te feras aucune structure, rien qui ressemble à ce qui est dans les acrostiches là-haut, à ce qui est sur le contrepet ici-bas, ou dans les lipogrammes au dessous du vocabulaire.
    Tu ne prosterneras pas devant ces structures ni ne les serviras, car moi, Poésie, ton Art, je suis un Art jaloux, qui punit la supercherie des émotions sur les lisants, les petits-lisants et les arrières-petits lisants pour ceux qui me haïssent, mais qui fais grâce à des milliers, pour ceux qui m'aiment et qui gardent mes règles.
    Tu ne prononceras pas le nom de Poésie ton Art à faux, car Poésie ne laisse pas impuni celui qui prononce son nom à faux.
    Souviens-toi de l'année du Divertissement pour la sanctifier. Pendant six années tu travailleras et tu feras toute ton ouvre, mais la septième année est un divertissement pour Poésie, ton Art. Tu n'y feras aucun oeuvre, toi, ni ton idée, ni ton génie, ni ton ordinateur, ni ta machine, ni tes langages, ni l'oulipien qui réside chez toi. Car en six années Poésie a fait l'acrostiche, le vocabulaire, le sonnet et tout ce qu'ils contiennent, mais elle a chômé la septième. C'est pourquoi Poésie a béni l'année du Divertissement et l'a consacrée.
    Honore ton émotion et ton inspiration, afin d'avoir longue oeuvre sur le vocabulaire que Poésie ton Art te donne.
    Tu ne tueras pas.
    Tu ne commettras pas de plagiat.
    Tu ne voleras pas.
    Tu ne porteras pas d'alexandrin mensonger contre ton prochain.
    Tu ne convoiteras pas le plaisir de ton prochain. Tu ne convoiteras pas la dame de ton prochain, ni son ordinateur, ni sa machine, ni son corbeau, ni son renard, ni rien de tout ce qui est à lui. »