Un Anglais perverti,
William Beckford

par Pascal Pia

in magazine littéraire n° 8 - Juin 1967

 

Au XVIIIe siècle le jeune homme le plus riche d'Angleterre meurt d'ennui. Il se console par le libertinage, le scandale, la littérature, il écrit "Vathek", que Mallarmé préfacera, se mêle à la Révolution française, fait construire trois fois un manoir fabuleux. Pascal Pia raconte cette étrange histoire.

Le Grand Larousse Universel du siècle dernier, où les noms commençant par B occupent tout un volume, ne mentionne pas Beckford (William). Sans la réédition de "Vathek", que Mallarmé préfaça en 1876, peut-être Beckford serait-il resté oublié en France, quoique ce soit dans notre langue qu'il ait commencé d'écrire et de publier. C'est la gloire, tardive elle-même, de Mallarmé qui l'aura remis en lumière. Depuis la dernière guerre, "Vathek" a été réédité trois fois à Paris. En 1960, M.André Parreaux consacrait à l'oeuvre de Beckford envisagée du point de vue de la création littéraire une thèse exhaustive à laquelle tous les Beckfordiens devront désormais se reporter. Et voici que M.Marc Chadourne, dans "Eblis ou l'enfer de William Beckford", offre non plus aux seuls spécialistes, mais à tous les lecteurs qu'intéressent les aventures de l'esprit, une biographie critique, suivie d'un choix de pages extraites tant des contes que des récits de voyages de ce personnage hors-série. Pour M.Chadourne, Beckford mérite d'être rangé comme William Blake et le marquis de Sade, parmi ce "mystiques de l'enfer" dans la lignée desquels se situent Byron, Edgar Poe, Baudelaire, Rimbaud, et même, plus près de nous, André Gide.

Cet apprentissage ne soulèvera guère de protestations aujourd'hui - ce qui ne veut pas dire que la postérité l'acceptera. Les oeuvres durables ne sont jamais entendues de la même façon par les générations successives. A propos de "Vathek", Mallarmé parlait de l'évolution que la science avait, selon lui, entraînée dans le genre littéraire du "conte oriental", et il citait comme exemple de cette évolution "Le Roman de la Momie", "Salammbô et "La Tentation de saint Antoine". Ce sont des rapprochements qu'on ne risquerait plus à l'heure actuelle, mais qui n'avaient pourtant rien d'extravagant lorsque Mallarmé les proposait. En revanche, Mallarmé n'eût probablement pas osé assimiler Beckford au calife Vathek, dont "les traits nobles et réguliers semblaient avoir été flétris par des vapeurs malignes", et dans les yeux de qui se lisaient le désespoir et l'orgueil. Il voyait en Beckford non un damné, mais un "gentrelman extraordinaire", un dandy qui, "à cause de son faste solitaire", l'emportait peut-être sur Brummel, un amateur éclairé, attentif à ne s'entourer que d'objets précieux et de beaux livres. C'était s'en faire une image non pas fausse, mais incomplète, et à laquelle une enquête un peu poussée lui eût vraisemblablement permis d'ajouter des traits plus rares et plus significatifs. Bien sûr, on ne disposait pas alors de toutes les précisions qu'ont fournies aux Beckfordiens de notre temps les papiers et les lettres mis au jour par M.Guy Chapman et M.Boyd Alexander, mais du moins n'avait-on pas dû perdre encore tout souvenir à Londres des rumeurs qui avaient couru jadis sur le compte de Beckford.

Le petit prince

Né en 1760, fils d'un lord-maire et d'une Hamilton qui se flattait de descendre de Marie Stuart, William Beckford, enfant unique, avait à dix ans hérité de son père une fortune colossale. Propriétaires de plus de la moitié des plantations de la Jamaïque, les Beckford étaient en quelque sorte les magnats du sucre. Leurs revenus étaient si considérables qu'ils pouvaient se dispenser de gérer eux-mêmes leurs biens : ce qu'en détournaient leurs intendants ne les appauvrissait guère. L'enfance de William Beckford fut celle d'un petit prince, dont les dispositions émerveillaient son entourage. La légende veut qu'il ait appris le latin à trois ans, et qu'il ait dès quatre ans parlé le français aussi aisément que l'anglais. On raconte en outre que ses premières leçons de musique lui auraient été données par le jeune Mozart, lorsque celui-ci, sous la conduite de son père, vint se faire applaudir à Londres. Comme ce séjour de Mozart en Angleterre eut lieu de la seconde quinzaine d'avril au 1er août 1764; c'est-à-dire quand cet enfant prodige avait huit ans, on a peine à croire que son papa, si industrieux qu'il ait pu être, lui ait demandé d'enseigner la musique à un bambin de moins de quatre ans. M.Parreaux, dans sa thèse, estime pourtant que les dons prodigieux de Mozart et les dons exceptionnels de Beckford ne permettent pas de rejeter cette anecdote comme invraisemblable, mais il reconnaît qu'aucune trace écrite ne semble en avoir subsisté. Plus affirmatif, M.Chadourne écrit : "A prodige, prodige et demi : William Beckford joue à quatre mains avec son petit maître, improvise et chante pour lui."

Vers quinze ou seize ans, et même peut-être avant, on donne à Beckford (ou il prend lui-même) un professeur de dessin, l'aquarelliste Alexandre Conzens, qui se fait passer pour un fils naturel de Pierre le Grand. En fait, on ne sait d'où venait ce Cozens, qui se targuait d'avoir parcouru toutes les Russies et une partie de l'Orient, et qui aurait possédé assez d'arabe pour en inculquer l'essentiel à son élève. Il semble, en tout cas, que Beckford ait reçu de lui d'efficaces conseils de non-conformisme et d'émancipation. Cela ne laissa pas d'inquiéter Mme Beckford qui, pour détacher son fils d'un maître dangereux, prit le parti, en 1777, d'envoyer William en Suisse, où elle avait des cousins. Le résultat ne répondit pas à son attente. Au contact des Hamilton de Genève, Beckford ressentit plus vivement que jamais le désir de n'être pas "ce que les vieilles dames d'Angleterre appellent un charmant gentleman". Plusieurs des lettres qu'il adressa alors à Cozens témoignent de son mépris de la respectabilité. Comme le dit M.Chadourne, "c'est la révolte romantique, avec un bon demi-siècle d'avance, contre le sain bon sens, la règle, le droit et tous les décalogues du bien et du mal, mal moral ou mal physique."

Messes et moeurs noires

Etant donné la précocité de Beckford, il est vraisemblable que, dès cette époque, il s'était découvert des goûts pédérastiques, et que ces goûts n'étaient pas étrangers à sa révolte. De retour en Angleterre, il s'éprend, à dix-huit ou dix-neuf ans, d'un gamin de onze ans, William Courtenay, unique rejeton mâle de la branche britannique d'une famille qu'avaient illustrée trois empereurs de Byzance. Concurremment, il subjugue une de ses cousines par alliance, Louisa Pitt, femme de Peter Beckford. Il consent cependant à s'éloigner quelque temps de l'enfant et de la jeune femme et, de juin 1780 à avril 1781, accomplit un voyage qui le mène d'Ostende à Naples, par Coblentz, Vienne et Rome, avec retour via Paris. A Venise, deux soeurs de l'illustre maison des Vendramin briguent ses faveurs, mais il leur préfère leur frère. A Lucques, il s'intéresse à un castrat, le sopraniste Gaspardo Pacchierotti, dont les premiers succès sur les scènes italiennes ont été obtenus dans des rôles féminins. Mais Pacchierotti a beau faire "sa possible", comme dit une lettre de Beckford, le voyageur frémit d'impatience. A peine a-t-il remis le pied en Angleterre, il écrit à Cozens : "Je viens de débarquer, tremblant de tous mes nerfs... Que de choses à nous dire ! Accourez !"

Il va préparer un réveillon dont lui-même et ses invités se souviendront longtemps. Il tient de son père, dans le Wilshire, un riche manoir, Fonthill, qu'il fait décorer par un décorateur de théâtre, le peintre Loutherbourg, afin d'y organiser à la Noël de 1782 de mystérieuses fêtes auxquelles ne participeront que des personnes triées sur le volet : jeunes femmes sans leur mari, jeunes filles et jeunes garçons. Les allusions que Louisa Beckford devait faire ensuite dans ses correspondances à ces fêtes qui s'étaient déroulées à huis clos, et sans le concours d'aucun domestique, donnent à penser que le programme en fut des plus libres. Louisa, qui s'était chargée d'amener des "victimes", écrivait quelques semaines plus tard à Beckford : "Plaise à Dieu que mon William (son propre fils, qui n'avait encore que cinq ans) fut d'âge. Il grandit chaque jour en beauté et, le temps venu, répondra à la perfection à vos dessins. " Dans une autre lettre, elle s'offre à servir encore de recruteur : "Je dois un sacrifice aux furies et suis mûre pour toute entreprise criminelle qu'il vous plaira, aimable incitateur, de suggérer... Désignez les victimes. Ce sera mon affaire de les leurrer dans vos filets et vous les trouverez à votre retour pantelantes sur vos autels." Le jeune Courtenay avait été de la fête.

Si mal informée qu'elle ait pu être des raouts secrets de Fonthill, Mme Beckford mère dut savoir au moins que le personnel du manoir avait eu pour Noël trois jours de congé. Aussi en vint-elle à souhaiter que son redoutable fils se mariât le plus tôt possible. Sans s'y refuser carrément, Beckford différa l'exécution de ce projet en entreprenant un nouveau voyage, au cours duquel il parcourut encore l'Italie. Enfin, en mai 1783, il épousait Margaret Gordon, fille du comte d'Aboyne, gentilhomme écossais sans fortune. Margaret avait dix-neuf ans. Elle pouvait croire, comme sa belle-mère, que Beckford allait désormait s'attacher à faire carrière. Les électeurs d'un des fiefs paternels venaient de le choisir comme représentant au Parlement. Le chancelier, lord Thurlow, avait promis d'intervenir pour qu'il fût nommé lord dans la promotion de décembre 1784.

Malheur à celui par qui le scandale arrive

Cette perspective ne pouvait que susciter des jalousies. On en éprouva dans le clan des Courtenay, où l'on eut l'habileté de les taire. Loin de bouder Beckford, on l'invita, sachant bien qu'il ne laisserait pas échapper l'occasion de passer quelques jours auprès de son giton. Il n'était que de le surveiller pour le prendre en faute et soulever un scandale qui ruinerait son avenir. Comme l'imprudent Beckford s'était retiré dans une chambre avec le jeune William et qu'on l'avait entendu tirer le verrou, il suffit de vouloir ouvrir la porte en présence de témoins pour établir l'indignité de ce visiteur qui abusait de la confiance de ses hôtes. La presse fut tenue au courant de ce flagrant délit. Le Morning Herald du 27 novembre 1784, pour mieux accabler le coupable, feignit de croire à son innocence : "La rumeur relative à une erreur gramaticale de M. B... et de l'honorable M.C. en regard des genres prend son origine, nous voulons l'espérer, dans la calomnie. Car si dépravé que soit l'être qui peut propager de tels rapports sans fondationrs, il faut préférer l'existence d'un tel être à celle des personnages qui, sans égards pour la loi divine, naturelle et humaine, se ravalent eux-mêmes au-dessous de la plus basse classe de brutes dans les rites les plus saugrenus."

Bien ou mal intentionnées, plusieurs personnes conseillèrent alors à Beckford de repartir pour l'étranger. Ç'aurait été se condamner soi-même. Il fut tenté de le faire, mais un dernier moment, se ravisa et se retira à Fonthill avec sa femme, alors enceinte. C'est seulement en juillet 1785, trois mois après la naissance d'une première fille, que Margaret et Beckford partirent pour la Suisse, où l'année suivante, en mai, la jeune femme mourait d'une fièvre purpérale douze jours après avoir accouché d'une autre fille. Loin de désarmer les ennemis de Beckford, cette mort réchauffa leur malveillance. Du corrupteur qu'ils avaient dénoncé non sans quelque vérité en 1784, ils voulaient maintenant faire un Barbe-Bleue. Au vu des journaux de Londres, les notables de Vevey apportèrent spontanément à Beckford un témoignage disant qu'ils se faisaient "un devoir et un plaisir" de déclarer que ses procédés envers sa femme avaient été "constamment ceux d'un époux rempli des attentions les plus délicates et les plus soutenues."

A travers l'Europe et la Révolution

Beckford ne quitta la Suisse qu'en décembre 1786, après avoir fait paraître chez un libraire de Lausanne la première édition de son "Vathek" dont quelques mois auparavant un secrétaire indélicat avait fait imprimer à son insu, à Londres, une traduction en anglais. Il y avait alors plus de quatre ans que Beckford avait écrit "Vathek", qui n'était d'ailleurs pas le premier ouvrage de sa composition, mais il n'avait encore rien publié, n'étant pas autrement pressé de se faire lire par d'autres que ses amis. Rentré à Fonthill en janvier 1787, il ne s'y attarda guère. Sa mère redoutait que l'Angleterre ne lui fût encore malsaine. Elle le pressa de partir pour la Jamaïque, où aucun Beckford ne s'était montré depuis longtemps, et où il pouvait être utile de rappeler l'existence du maître. Mais, embarqué le 3 mars sur un méchant rafiot, Beckford y souffrit si fort du mal de mer qu'il renonça au voyage dès l'escale de Lisbonne.

Durant sept ou huit ans, il séjourne alors soit au Portugal, soit en Espagne, soit en France, en Savoie ou en Suisse. Il se trouvait à Paris depuis un an au début de la Révolution et y resta jusqu'en octobre 1789. Il y résida encore d'octobre 1790 à juin 1792, puis de novembre 1792 à mai 1793, et y serait probablement demeuré plus longtemps si l'entrée en guerre de l'Angleterre, en février 1793, n'eût rendu sa position difficile, non vis-à-vis des Français avec lesquels il était en excellents termes, mais vis-à-vis des adversaires qu'il avait à Saint-James et qui n'eussent pas été fâchés de le faire déclarer traître s'il eût continué à vivre en pays ennemi. Il n'a pas laissé la moindre page sur les événements révolutionnaires dont il fut témoin. "Rien, écrit M.Chadourne, ne permet de deviner quelles protections ouvertes ou secrètes lui permirent de se faufiler dans le bain de sang." On sait toutefois qu'il servit au libraire parisien Chardin une rente viagère de 2400 francs, laquelle récompensait vraisemblablement d'autres services que bibliophiliques, et l'on sait aussi que Santerre, avant de partir pour la Vendée, le présenta au conseil général de la Commune, où "Destournelles lui donna le baiser fraternel"." Enfin, on sait également que lorsqu'il dut se résigner à sortir de France, il ne lui fallut qu'une dizaine de jours pour se faire délivrer un passeport dont l'octroi, en ce temps-là, quand il n'était pas refusé, se faisait attendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Sur ce passeport, les autorités avaient ajouté à la suite de son nom : "Etranger que Paris voit partir avec regret."

M.Chadourne ne formule pas d'hypothèse touchant les appuis dont Beckford put bénéficier à une époque où la suspicion était de règle en France. Sans pouvoir produire de pièces là-dessus, nous inclinons à penser que ces appuis étaient peut-être d'origine maçonnique. Autant il nous semble peu probable que Beckford ait fréquenté les clubs révolutionnaires autrement qu'en spectateur occasionnel, autant nous ne serions pas surpris d'apprendre qu'il avait été reçu dans l'une ou l'autre des sociétés de pensée constituées avant 1789 et que la Révolution n'avait pas dissoutes.

L'éternel séducteur

Les aventures portugaises de Beckford ne manquent pas de sel. Arrivé à Lisbonne au printemps de 1787, il y avait aussitôt retenu l'attention du grand écuyer de la reine, le marquis de Marialva, qui avait une fille à marier. A vrai dire, Dona Henriqueta, qui n'avait encore que quinze ans, était déjà promise à un vieux duc, mais Beckford eût fait un gendre plus reluisant. Malheureusement, Mlle de Miarialva ne tentait pas le riche Anglais qui se fût mieux accommodé du petit frère de la jouvencelle, encore qu'un petit chignon ridicule déparaît la coiffure de ce Pedrito. Un jeune Italien, élèvre du Séminaire patriarcal et qui faisait merveille au clavecin, eut l'avantage d'être choisi entre les meninos qui s'agglutinaient autour de Beckford "comme des mouches sur le sucre". Ce devait être le plus fidèle serviteur que Beckford ait jamais eu, le seul peut-être dont l'affection ait résisté à ses emportements et à ses foucades. On a comme l'impression que la ferveur de Beckford eût été moins vive si l'Eglise ne lui eût offert la musique et les musiciens qui lui plaisaient.

A Madrid, la fille et le gendre du duc de La Vauguyon, ambassadeur de France, suscitèrent son empressement. Les quinze ans de Marie-Antoinette de Listenais étaient bien séduisants, sous la mantille espagnole, et bien séduisante aussi la fraîcheur du prince de Listenais un peu plus jeune que son épouse. Par surcroît, la petite princesse avait un frère, le duc de Carency. M. de La Vauguyon se méfia de Beckford, et pour plus de tranquillité, éloigna sa progéniture de la capitale. La marquise de Santa Cruz se chargea d'atténuer la mélancolie de Beckford. Elle était prête à abandonner pour lui son mari, un grand d'Espagne. Beckford était "son cher pti" et elle souhaitait, dans de jolis billets en "lingua franca", être "assi heureuse" pour vivre bientôt à ses côtés. Hélas ! elle avait déjà dépassé la trentaine, et peut-être aussi était-elle trop impétueuse pour Beckford, qui, réflexion faite, s'esbigna un peu précipitamment.

Mais laissons là les amours variées de Beckford. Sa grande entreprise, à partir de 1796, va être la construction, à Fonthill, de son Escurial personnel, d'une "abbaye" que surmontera une tour s'élevant à quatre-vingt-dix mètres. Il demande à l'architecte Wyatt, président de la Royal Academy, la mise au point et l'exécution des plans que lui-même a conçus. Wyatt se fait payer très cher et ne se presse guère. Les travaux durent plus de trois ans. C'est seulement le 1er janvier 1800 que Beckford peut voir sa tour, "entre des flèches de moindre grandeur, saluer le nouveau siècle". Mais Wyatt a si mal calculé la résistance des matériaux ou si mal établi les fondations de l'édifice qu'à la première bourrasque il dégringole. On peut être architecte officiel et ignorer l'abécé de son art. Il fallut recommencer. La nouvelle tour fut achevée pour la Noël de 1801. Les Hamilton de Naples, amis du maître de Fonthill-Abbey, assistèrent à l'inauguration, accompagnés de Nelson, que Lady Hamilton menait déjà par le bout du nez.

La demeure ensorcelée

Cependant, bien des travaux restaient encore à faire dans l'abbaye : certaines ailes devaient être élargies, certains appartements surélevés. On y travailla plusieurs années. Becklford ne put s'y installer qu'en 1807 et y répartir enfin ses collections de peintures, de statues, de porcelaines, d'émaux, des livres, etc. Il n'allait pas tarder à en trouver l'atmosphère lugubre, et même à trouver lugubres tous les gens dont il était entouré. Il disait ressentir là le froid de la tombe et appelait son abbaye son "saint sépulcre". Aussi, ne fut-il pas fâché de s'en défaire lorsqu'en 1822, la concurrence du sucre de betterave ayant porté un coup fatal aux planteurs antillais, un acheteur inespéré se présenta en la personne d'un trafiquant enrichi dans le commerce de la poudre à canon.

Fonthill-Abbey était-il vraiment sinistre ? Constable, qui l'a visité en 1823, c'est-à-dire quand Beckford l'avait déjà vendu, dit dans une lettre à sa femme : "Je suis monté en me promenant jusqu'au sommet de la tour. Salisbury, à 25km de là, s'élançait vers le ciel comme une aiguille et les bois et les lacs étaient plendides ; et d'autre part, au nord, s'étendait la région des coteaux. L'entrée de Fonthill et l'intérieur sont superbes. Imaginez la cathédrale de Salisbury, ou même n'importe quel bel édifice gothique, splendidement décoré de rouge et d'or, d'anciens tableaux et de statues dans presque toutes les niches, de grands coffrets d'or pour les reliques, et des glaces dont quelques-unes gâtent l'effet. Mais c'est, somme toute, un endroit superbe, idéal et romantique, absolument une féerie."

Il fallait des féeries à Beckford, mais il n'est point de féerie dont on ne se lasse, et un temps vient où l'esprit le plus vif n'en conçoit plus de nouvelles. L'enfer de Beckford, ç'a été sans doute son imagination. Nous ne croyons pas que Swinburne se soit trompé en écrivant en 1876 à Mallarmé qui venait de lui envoyer sa réédition de "Vathek" : "Je me suis toujours figuré Beckford comme un homme très malheureux et beaucoup plus profondément rongé de malaise et d'ennui mélancolique que ne le fut jamais son admirateur Byron. Il me semble que cela éclate ou murmure, ici comprimé, là s'échappant partout, et dans son livre et dans tout ce qu'on raconte de vrai ou de faux à son égard..."

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