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Philippe Le Vigouroux
Cet article est paru dans Mouvements Religieux, numéro 215, Mars 1998.
Mouvements Religieux est le bulletin mensuel de l'
Association d'Etude et d'Information sur les Mouvements Religieux.


Le GRAPHES, pour une nouvelle approche scientifique du phénomène sectaire.(1)




A Paris, le jeudi 8 mai 1997, le comité de liaison "Science, peudo-sciences et société" (2) mis en place à l'initiative de l'Union Rationaliste (14, rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 PARIS), avait invité le docteur Michel Monroy (psychiatre) qui anime, avec Anne Fournier (agrégée en Histoire), le GRAPHES (3) (Groupement de Réflexion et d'Analyse des PHEnomènes Sectaires). Son intervention portait sur les mécanismes d'embrigadement. La présentation suivante utilise bien sûr les notes prises au cours de cette conférence et aussi la documentation distribuée par les intervenants (les citations de ce document (4) figurent en italique, ci-dessous).

Michel Monroy a d'abord rappelé que plusieurs approches peuvent être proposées pour aborder le phénomène sectaire : l'aide pour les victimes, les révélations sensationnelles pour les journalistes, le respect du droit commun pour les juges ou les policiers, la doctrine du point de vue religieux et enfin la prise en compte de l'individu pour le psychologue. Ainsi, selon le positionnement réactionnel de l'observateur, les appréciations du phénomène seront très variables.

Le GRAPHES se situe dans le domaine de la prévention (le "consommateur" a le droit d'être informé des inconvénients de ce qui lui est proposé. A lui de choisir ensuite.) et non de la lutte. Sa démarche passe par une réhabilitation provisoire, par un regard favorable vis à vis des individus. Le GRAPHES privilégie l'analyse en rapport avec plusieurs thèmes (l'actualité, le diagnostic, l'appartenance, les isolats culturels et l'initiation...) ; l'information sur les dangers n'est pas son objet : la télévision le fait très bien !

Une triple constatation s'impose tout d'abord :
- l'extension des groupes sectaires et leur puissance est un phénomène actuel et important,
- on ne peut l'analyser dans ses seuls termes de dangers, de délits ou d'infraction,
- mais à l'inverse, on ne peut le réduire à la seule dimension d'un choix éthique ou religieux individuel.

Les groupes d'embrigadement sont extrêmement divers (par leur importance, leur doctrine, les dangers qu'ils représentent) et évolutifs. Ils utilisent des méthodes empruntées aux techniques les plus sophistiquées et leurs moyens (financiers, informationnels, juridiques, organisationnels) dépassent la puissance de certains états.
Les personnes qui y ont adhéré peuvent y avoir trouvé, au départ, convivialité, soutien, repères idéologiques.

En prenant soin de préciser que :
- tous les groupes n'atteignent pas le même degré de "dérive sectaire" et n'ont pas ces caractéristiques au complet ;
- dirigeants, adeptes ou simples usagers sont inégalement impliqués ;
- toute appréciation doit prendre en compte le rapport "effets inquiétants/effets positifs" et l'évolution du groupe ;
les animateurs du GRAPHES dresse un modèle type du groupe d'embrigadement sectaire :

1. Des groupes idéologiques d'alternative radicale et exclusive
2. fortement hiérarchisés et souvent autocratiques, autour d'un gourou ou d'un groupe directeur inamovible
3. proposant et permettant par l'initiation l'acquisition de pouvoirs
4. recrutant sur la base des aspirations profondes et des refus
5. construisant un "nous" fusionnel standardisé contrôlant chacun
6. envahissant différents secteurs d'activité jusqu'à l'emprise
7. introduisant des coupures et des ruptures de tous ordres
8. modelant méthodiquement l'adepte, pour en faire à long terme un instrument du groupe
9. ne se référant qu'à lui-même pour différents domaines (éthique, santé, connaissances, comportements), éliminant ainsi diversité et réversibilité
10. introduisant des dangers pour le libre arbitre, et selon les groupes, pour la santé, l'éducation, les ressources et les libertés démocratiques.


Pour situer l'embrigadement sectaire, plutôt que d'évoquer le filet qui capture le poisson, le GRAPHES utilise la métaphore de la nasse : la secte fini par se refermer sur un adepte avec son consentement, au départ.

Quel est le processus d'un tel embrigadement, quelles en sont les subtiles stratégies ?
Michel Monroy propose quatre étapes plus ou moins simultanées : 1) l'approche, le recrutement, 2) la phase de déstructuration, 3) la phase de reconstruction et 4) la phase de renforcement.

1) En utilisant le plus souvent des masques (cours de dessins, de danse...), le recruteur doit s'inscrire dans les attentes explicites et exploiter les insatisfactions et refus de la personne-cible en proposant aide, idéal, alternative au monde, réponse, chaleur de groupe... Le recruté s'immergera dans le groupe pour mieux émerger d'un monde égoïste et matérialiste. Sont masqués, dans cette première étape les contraintes (de temps, financières...), les finalités de pouvoir et de profit, le processus de transformation intérieure des personnes...

2) Puis se met en place, non pas une manipulation mentale, mais un processus initiatique, une déstabilisation de l'individu avec son consentement. Celui-ci est mis en situation de novice. Les méthodes font de larges emprunts aux techniques de psychothérapies détournées de leur finalité. Alors que les psychothérapies visent à autonomiser la personne et à lui donner des possibilités, hors du cadre thérapeutique, la technique d'embrigadement fait de la personne un instrument du groupe (isolement, réactivation de stress, culpabilisation, altération partielle de la conscience, répétitions gestuelles, exercices corporels, invitation à la perte de contrôle, utilisation d'un vocabulaire nouveau, récusation et dévalorisation des convictions et des valeurs antérieures...).

3) Dans le même temps, a lieu la phase de reconstruction autour de l'apparente "alternative radicale" que propose le groupe. Celle-ci se fait en utilisant la conviction chaleureuse du groupe, son unanimisme, en promettant une amélioration psychosomatique ou la possibilité de changer le monde en se changeant soi-même. 4) Enfin, la phase de renforcement a pour objet de chasser d'éventuels doutes suscités par les contraintes ou l'attitude du gourou, par exemple. Le secret des groupes sectaires est de faire reculer l'horizon dans un lointain avenir (...) et d'imputer les insatisfactions au manque de ferveur (il faut encore "un peu plus de la même chose"). Le groupe peut également utiliser le paradoxe (utilisé aussi en thérapie : "puisque vous êtes venu volontairement, il faut vous soumettre volontairement") ou la diabolisation de l'extérieur. La dépendance est acquise lorsque l'adepte ne pourra plus considérer le monde extérieur au groupe comme une alternative possible à ce qu'il vit à l'intérieur. On aura construit une espèce de prothèse de monde avec un service compris : relations, croyances, autorité, pratiques et comportements, projets, analyse prédigéréée des événements, investissements affectifs. Le monde profane apparaîtra alors comme suspect, dangereux, foncièrement vicié voire diabolique, en tous cas effrayant.

Les groupes d'embrigadement présentent des inconvénients, des risques et des dangers. Voici ce qu'en dit le document du GRAPHES.
Même si d'ex-adeptes ou leurs proches sont souvent amenés à regretter amèrement les résultats du passage dans un groupe sectaire, l'extrême diversité des situations rend non comparable les dangers courus d'un groupe à l'autre. Il n'y a aucune commune mesure entre les risques encourus dans un groupe suicidaire ou pseudo-thérapeutique et le simple risque d'exploitation ou d'aveuglement que présentera un autre groupe.
Cependant tous sont dangereux au plan des libertés individuelles, du choix pour chacun de l'orientation de sa vie en dehors de toute manipulation. Si l'on admet que l'allégeance inconditionnelle à un groupe est un "moins être", la perte de la diversité des possibles un dommage, l'intolérance un risque, sur ce plan tous les groupes sectaires sont dangereux.
Pour le reste, chaque organisation a son profil. Certains présentent la palette des risques au complet, d'autres seulement quelques aspects
(risques d'exploitation des adeptes, dangers pour la santé, dangers dans le champ éducatif, risques de violence caractérisée, risques pour les libertés démocratiques).
Une note précise que le problème de tous ces risques est qu'ils ne sont pas perceptibles aux nouveaux adeptes, et totalement niés dans la suite, quand l'allégeance inconditionnelle a été obtenue.


Ph. Le Vigouroux


Notes

1. Cet article est paru dans le bulletin de l'Association d'Etude et d'Information sur les Mouvements Religieux (AEIMR, BP 70733, 57207 SARREGUEMINES Cedex) Mouvements Religieux numéro 215 de mars 1998. Retour au texte

2. Le Comité de Liaison "Science, pseudo-sciences et société" se fixe pour objectif de contribuer à la constitution d'un réseau de personnes et d'associations oeuvrant à la dénonciation de la vague d'obscurantisme autour des pseudo-sciences. Ce comité est ouvert à tout ceux, individus ou associations, qui souhaitent apporter leur contribution. Son activité principale est l'information et l'échange d'informations. Retour au texte

3. En 1995-96, Anne Fournier et Michel Monroy, alors membres du Centre Roger Ikor, ont rédigé le livre Les sectes (collection Les essentiels Milan, numéro 55). A la suite du colloque organisé par le CESNUR à la Sorbonne en 1996 et la publication du livre "Comment en finir avec les sectes" (Dervy, 1996 - voir Mouvements Religieux janvier 1997), ils ont pris conscience de la nécessité d'un débat sur le terrain scientifique face à des universitaires tels que R. Dericquebourg ou M. Introvigne (en écoutant ces chercheurs, en rencontrant des responsables des sectes) et ont proposé cette démarche au CCMM qui a estimé que là n'était pas l'objet d'une association d'information et de défense. Le GRAPHES, structure informelle, est né en décembre 1996 avec pour objectif l'étude scientifique des mécanismes impliqués dans le phénomène sectaire.
L'activité du GRAPHES s'est limitée jusqu'à présent à la préparation de quelques articles.
En janvier 1999, Anne Fournier et Michel Monroy font paraître La dérive sectaire (PUF, collection Le sociologue). Retour au texte

4. Les groupes d'embrigadement sectaire : Définition, méthodes, masques, dangers, prévention.
Le document diffusé par le GRAPHES présente aussi d'autres textes ou tableaux :
- Faire le point sur un groupe inquiétant ;
- Si un groupe vous inquiète, 12 thèmes pour le tester ;
- Des différences considérables dans les méthodes, les effets et les risques encourus dans diverses situations d'influence (débat démocratique, séduction, commerce/publicité, politique/propagande, thérapie, formation, groupe sectaire) ;
- Détection des groupes sectaires dangereux : dix principes de prudence ;
- Des associations apparemment anodines : du fonctionnement normal à la dérive sectaire.
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Cet article est paru dans Mouvements Religieux, numéro 215, Mars 1998.
http://www.multimania.com/aeimr/article/graphe.html
© AEIMR, 1999.