A Paris, le jeudi 8 mai 1997, le comité de liaison "Science, peudo-sciences et
société" (2) mis en place à
l'initiative de l'Union Rationaliste (14, rue de l'Ecole Polytechnique, 75005 PARIS), avait invité
le docteur Michel Monroy (psychiatre) qui anime, avec Anne Fournier (agrégée en Histoire),
le GRAPHES (3) (Groupement de Réflexion et
d'Analyse des PHEnomènes Sectaires). Son intervention portait sur les mécanismes
d'embrigadement. La présentation suivante utilise bien sûr les notes prises au cours de
cette conférence et aussi la documentation distribuée par les intervenants (les citations
de ce document (4) figurent en italique,
ci-dessous).
Michel Monroy a d'abord rappelé que plusieurs approches peuvent être proposées pour
aborder le phénomène sectaire : l'aide pour les victimes, les révélations
sensationnelles pour les journalistes, le respect du droit commun pour les juges ou les policiers, la
doctrine du point de vue religieux et enfin la prise en compte de l'individu pour le psychologue. Ainsi,
selon le positionnement réactionnel de l'observateur, les appréciations du
phénomène seront très variables.
Le GRAPHES se situe dans le domaine de la prévention (le "consommateur" a le droit
d'être informé des inconvénients de ce qui lui est proposé. A lui de choisir
ensuite.) et non de la lutte. Sa démarche passe par une réhabilitation provisoire, par
un regard favorable vis à vis des individus. Le GRAPHES privilégie l'analyse en rapport
avec plusieurs thèmes (l'actualité, le diagnostic, l'appartenance, les isolats culturels
et l'initiation...) ; l'information sur les dangers n'est pas son objet : la télévision le
fait très bien !
Une triple constatation s'impose tout d'abord :
- l'extension des groupes sectaires et leur puissance est un phénomène actuel et
important,
- on ne peut l'analyser dans ses seuls termes de dangers, de délits ou d'infraction,
- mais à l'inverse, on ne peut le réduire à la seule dimension d'un choix
éthique ou religieux individuel.
Les groupes d'embrigadement sont extrêmement divers (par leur importance, leur doctrine, les
dangers qu'ils représentent) et évolutifs. Ils utilisent des méthodes
empruntées aux techniques les plus sophistiquées et leurs moyens (financiers,
informationnels, juridiques, organisationnels) dépassent la puissance de certains états.
Les personnes qui y ont adhéré peuvent y avoir trouvé, au départ,
convivialité, soutien, repères idéologiques.
En prenant soin de préciser que :
- tous les groupes n'atteignent pas le même degré de "dérive sectaire" et n'ont
pas ces caractéristiques au complet ;
- dirigeants, adeptes ou simples usagers sont inégalement impliqués ;
- toute appréciation doit prendre en compte le rapport "effets inquiétants/effets
positifs" et l'évolution du groupe ;
les animateurs du GRAPHES dresse un modèle type du groupe d'embrigadement sectaire :
1. Des groupes idéologiques d'alternative radicale et exclusive
2. fortement hiérarchisés et souvent autocratiques, autour d'un gourou ou d'un groupe
directeur inamovible
3. proposant et permettant par l'initiation l'acquisition de pouvoirs
4. recrutant sur la base des aspirations profondes et des refus
5. construisant un "nous" fusionnel standardisé contrôlant chacun
6. envahissant différents secteurs d'activité jusqu'à l'emprise
7. introduisant des coupures et des ruptures de tous ordres
8. modelant méthodiquement l'adepte, pour en faire à long terme un instrument du groupe
9. ne se référant qu'à lui-même pour différents domaines
(éthique, santé, connaissances, comportements), éliminant ainsi diversité et
réversibilité
10. introduisant des dangers pour le libre arbitre, et selon les groupes, pour la santé,
l'éducation, les ressources et les libertés démocratiques.
Pour situer l'embrigadement sectaire, plutôt que d'évoquer le filet qui capture le
poisson, le GRAPHES utilise la métaphore de la nasse : la secte fini par se refermer sur un
adepte avec son consentement, au départ.
Quel est le processus d'un tel embrigadement, quelles en sont les subtiles stratégies ?
Michel Monroy propose quatre étapes plus ou moins simultanées : 1) l'approche, le
recrutement, 2) la phase de déstructuration, 3) la phase de reconstruction et 4) la phase de
renforcement.
1) En utilisant le plus souvent des masques (cours de dessins, de danse...), le recruteur doit
s'inscrire dans les attentes explicites et exploiter les insatisfactions et refus de la
personne-cible en proposant aide, idéal, alternative au monde, réponse, chaleur de
groupe... Le recruté s'immergera dans le groupe pour mieux émerger d'un monde
égoïste et matérialiste. Sont masqués, dans cette première
étape les contraintes (de temps, financières...), les finalités de pouvoir et de
profit, le processus de transformation intérieure des personnes...
2) Puis se met en place, non pas une manipulation mentale, mais un processus initiatique, une
déstabilisation de l'individu avec son consentement. Celui-ci est mis en situation de novice.
Les méthodes font de larges emprunts aux techniques de psychothérapies
détournées de leur finalité. Alors que les psychothérapies visent à
autonomiser la personne et à lui donner des possibilités, hors du cadre
thérapeutique, la technique d'embrigadement fait de la personne un instrument du groupe
(isolement, réactivation de stress, culpabilisation, altération partielle de la conscience,
répétitions gestuelles, exercices corporels, invitation à la perte de
contrôle, utilisation d'un vocabulaire nouveau, récusation et dévalorisation des
convictions et des valeurs antérieures...).
3) Dans le même temps, a lieu la phase de reconstruction autour de l'apparente "alternative
radicale" que propose le groupe. Celle-ci se fait en utilisant la conviction chaleureuse du groupe, son
unanimisme, en promettant une amélioration psychosomatique ou la possibilité de changer le
monde en se changeant soi-même.
4) Enfin, la phase de renforcement a pour objet de chasser d'éventuels doutes suscités par
les contraintes ou l'attitude du gourou, par exemple. Le secret des groupes sectaires est de faire
reculer l'horizon dans un lointain avenir (...) et d'imputer les insatisfactions au manque de ferveur
(il faut encore "un peu plus de la même chose"). Le groupe peut également utiliser le
paradoxe (utilisé aussi en thérapie : "puisque vous êtes venu volontairement, il faut
vous soumettre volontairement") ou la diabolisation de l'extérieur. La dépendance est
acquise lorsque l'adepte ne pourra plus considérer le monde extérieur au groupe comme une
alternative possible à ce qu'il vit à l'intérieur. On aura construit une
espèce de prothèse de monde avec un service compris : relations, croyances,
autorité, pratiques et comportements, projets, analyse prédigéréée
des événements, investissements affectifs. Le monde profane apparaîtra alors comme
suspect, dangereux, foncièrement vicié voire diabolique, en tous cas effrayant.
Les groupes d'embrigadement présentent des inconvénients, des risques et des dangers.
Voici ce qu'en dit le document du GRAPHES. Même si d'ex-adeptes ou leurs proches sont souvent amenés à regretter
amèrement les résultats du passage dans un groupe sectaire, l'extrême
diversité des situations rend non comparable les dangers courus d'un groupe à l'autre. Il
n'y a aucune commune mesure entre les risques encourus dans un groupe suicidaire ou
pseudo-thérapeutique et le simple risque d'exploitation ou d'aveuglement que présentera
un autre groupe.
Cependant tous sont dangereux au plan des libertés individuelles, du choix pour chacun de
l'orientation de sa vie en dehors de toute manipulation. Si l'on admet que l'allégeance
inconditionnelle à un groupe est un "moins être", la perte de la diversité des
possibles un dommage, l'intolérance un risque, sur ce plan tous les groupes sectaires sont
dangereux.
Pour le reste, chaque organisation a son profil. Certains présentent la palette des risques au
complet, d'autres seulement quelques aspects (risques d'exploitation des adeptes, dangers pour la
santé, dangers dans le champ éducatif, risques de violence caractérisée,
risques pour les libertés démocratiques).
Une note précise que le problème de tous ces risques est qu'ils ne sont pas perceptibles
aux nouveaux adeptes, et totalement niés dans la suite, quand l'allégeance inconditionnelle
a été obtenue.
3. En 1995-96, Anne Fournier et Michel Monroy, alors membres du Centre Roger Ikor, ont
rédigé le livre Les sectes (collection Les essentiels Milan, numéro 55). A la suite du colloque organisé par le
CESNUR à la Sorbonne en 1996 et la publication du livre "Comment en finir avec les sectes"
(Dervy, 1996 - voir Mouvements Religieux janvier 1997), ils ont pris conscience de la
nécessité d'un débat sur le terrain scientifique face à des universitaires
tels que R. Dericquebourg ou M. Introvigne (en écoutant ces chercheurs, en rencontrant des
responsables des sectes) et ont proposé cette démarche au CCMM qui a estimé que
là n'était pas l'objet d'une association d'information et de défense. Le GRAPHES,
structure informelle, est né en décembre 1996 avec pour objectif l'étude
scientifique des mécanismes impliqués dans le phénomène sectaire.
L'activité du GRAPHES s'est limitée jusqu'à présent à la
préparation de quelques articles.
En janvier 1999, Anne Fournier et Michel Monroy font paraître
La dérive sectaire (PUF,
collection Le sociologue). Retour au texte