La guerre des prénoms
(par Nass Hassani) 
Décidément, les parlementaires marocains n’ont plus de sujet sérieux à traiter. Le chômage des jeunes diplômés ou non, la corruption et le délabrement économique sont loin des soucis de nos représentants. Ils se sont attaqués aux prénoms de notre progéniture. 

En effet, pour la première fois dans l’histoire du Maroc, une loi interdisant ou plutôt n’autorisant que les prénoms figurants sur une liste délivrée par le Ministère de l’Intérieur a été votée. Les arguments avancés prétendent que cette loi vise à contrer l’invasion que subit le pays par les prénoms utilisés dans les séries 
égyptiennes et mexicaines. La loi préfère les prénoms issus de la tradition marocaine. Alors, comment explique-t-on le cas de ces deux prénoms refusés à ces deux bambins : Massine et Noumidia ?

Un garçon et une fille nés il y a deux ans et qui ne figurent pas dans l’état civil. Massine est un vieux prénom berbère et Noumidia est le nom du Maroc à l’époque romaine. Est-ce contraire à la tradition marocaine d’utiliser des prénoms berbères ? 

Non, mais cela nous permet de mieux comprendre le but de cette loi. Devant la pression de la revendication amazighe, l’idéologie arabo-islamiste a encore frappé. Il ne s’agit pas d’interdire les prénoms étrangers à la tradition marocaine mais de ne plus permettre le retour des prénoms berbères. 

Les conséquences sont graves :

1.  Cette loi est en complète contradiction avec la Charte Universelle des Droits de l’Enfant que le Maroc a ratifié et qui stipule que tout enfant a le droit à un prénom.
2.  L’exclusion de la culture amazighe dont les prénoms (comme dans toutes les cultures) sont un pilier important. 
3.  Le fait que ces enfants ne figurent pas dans l’état civil prive les parents des allocations pour les enfants et si cette loi n’est pas abrogée, ces enfants n’auront pas le droit d’intégrer le système scolaire. 
4.  Ceci donne un caractère illégitime à ces enfants alors que leurs parents sont mariés selon les lois du pays. 

Nous savons que les prénoms ont un caractère culturel et qu’ils peuvent se retrouver dans les tourmentes politiques de l’histoire. Rappelons que le prénom Abdel Nasser fût presque banni dans les années soixante dans les pays ennemis du Raïs égyptien. 

Déconseillé au Maroc, les gens le substituaient avec Jamal, Nassreddine ou Nasser Eddine. Abdelkrim est un autre prénom que les Marocains ont dû imposer, en hommage à Abdelkrim le Rifain, dans les villes aux autorités française et espagnole alors que l’état civil venait d’ouvrir ses portes.  Depuis l’indépendance, beaucoup de parents (surtout dans les régions berbérophones) donnaient deux prénoms à leurs enfants : un pour l’Etat Civil jamais utilisé, un autre conforme à la culture et désir des parents. 

L’abrogation de cette loi doit figurer dans toutes les revendications des forces démocratiques et culturelles du pays car nous ne pouvons accepter qu’un pays traversé par plusieurs peuples et religions se retrouve avec une loi qui n’est autre chose que la réduction de toute l’histoire riche du Maroc à une simple liste administrative. 

Tisfa, N° 1 Juin 1999 (page 6)
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